mardi 20 mai 2014

Long, long chemin (I)

Sur le GR 65 en Aveyron, mai 2014
Le projet d'un pot se conçoit dans la glaise de l'imagination. Tout pot provient de la glaise. Toute glaise ne devient pas un pot. Mille pots conçus pourtant en imagination sont morts de n'avoir pas été façonnés et sont restés de la glaise. Mille autres auraient vu le jour sans les négligences et impérities de potiers amateurs. Certains pots tournent mal et ne résistent pas à l'épreuve du four. Une quantité d'entre eux commencent à exister par un bris. Quel manque de pot !

À partir de maintenant et jusqu'à plus d'encre dans mon clavier, je consacrerai une série de billets à mon activité de jacquet. Ou de randonneur, pour être moins précis. Ou de vagabond, pour flatter ma fibre ironique.

Un préambule s'impose, avant de plonger les pieds dans mes godasses et de vous inviter en ma compagnie sur les chemins de France que j'ai parcourus l'automne dernier et à nouveau ce printemps, en attendant la suite, si suite il y a.


J'intitule Long, long chemin cette série d'articles en référence et en hommage à un artiste majeur, rare et ignoré : Gérard Manset, que je fis connaître et apprécier à celle qui fut ma compagne et mon infirmière sur le Chemin (la majuscule est pour elle). Long, long chemin est une chanson de Manset figurant dans un album de 1972 sobrement intitulé Manset. Deux albums du chanteur portant ce nom, l'habitude fut prise de nommer le premier par le titre succédant à l'introduction. Lorsque l'on marche vers Saint-Jacques, il est en effet long, long, le chemin, et parsemé d'embûches, de cailloux, de lézards, entre trois rayons de soleil, deux nuages, une soudaine averse de grêle et infiniment de joie à maints endroits, à cause du décor, somptueux, du Massif central.

L'idée vient d'elle ou de moi, nous ne savons plus. C'était voici un an. Nous discutions via Facebook, cette amie chère et moi. J'avais passé un sale hiver en compagnie d'une interminable bronchite infectieuse qui me valut de sérieux problèmes respiratoires. Une pneumologue en profita pour me diagnostiquer une BPCO. Fumeur, abstiens-toi ! Je n'en voulus pas, malgré quoi le souffle se fit court en ma maigre poitrine. Et je continuai de téter le mégot, malgré l'angoisse et la réalité sournoisement matinale de l'asphyxie, l'une de mes terreurs les plus sacrées. L'amie en question, qui exerce l'une des professions placées sous l'égide d'Esculape et que sa foi très catholique rend suspecte de compassion agissante, se soucia de ma santé défaillante et décida qu'une goulée de bon air et de purs paysages me seraient bénéfiques. J'avais besoin aussi, selon elle, d'évacuer mes idées noires, fort présentes en hiver, davantage chaque année. Plan vicieux. La dame sait que je ne déteste pas marcher et que la seule idée de France me donne des ailes (à défaut de souffle). Je m'abstins de bougonner, du coup.

Ces problèmes récurrents de santé me pèlent la panse (je m'exprimais ainsi, enfant). Jusqu'à l'âge pas mal canonique déjà de 50 ans, j'ai joui d'une excellente santé. Je parvenais même, certains hivers, à éviter les rhumes qui décimaient un entourage que, il est vrai, je tenais à distance, moins par crainte des éternuements et de la morve que par défiance naturelle dudit entourage (la Belgique héberge un tel paquet de plats personnages qu'il ne me semble pas devoir les traiter autrement que par la misanthropie). Mon retour en catastrophe du satané Québec m'a démoli à tous égards et ruiné la santé. J'ai tenu le coup par instinct de survie. À peine remis d'aplomb administrativement, la tension a baissé de plusieurs crans et je me suis mis à gamberger sévère, à retourner le Cousteau dans la baie de mon infortune. Affaibli moralement, rien moins que désespéré et impuissant, je devins une cible pour le mal, dont les fleurs empoisonnées me puèrent au nez. Le passage de la cinquantaine n'est pas un cap, c'est une dégringolade. Et si ça vous fait rire, pas moi.

La BPCO est une saloperie. On ne guérit pas de cela. C'est une maladie chronique et évolutive, invalidante. Vous vous éteignez, en crachotant, telle une bougie constituée de mauvais suif. Vous pouvez naturellement ralentir le processus en vous réentraînant à l'effort, en vous aérant d'abondance — après avoir arrêté la cigarette, là, tout de suite. Pendant ma bronchite, j'ai eu des crises. Je suffoquais. Je ne parvenais plus, non pas à respirer, mais à exhaler l'air de mes poumons — d'où affolements. Il existe des techniques pour se calmer alors et retrouver un souffle normal, mais je les ignorais. On me pria de consulter un spécialiste. Je m'y rendis, après un scanner qui me permit au moins d'apprendre que je n'avais pas le cancer (je m'étais froissé un muscle dans la poitrine en toussant et la douleur était telle que j'envisageais de commander un cercueil et de sous-louer une concession au cimetière). Alors que, deux mois après son déclenchement, la bronchite que m'avait refilée par sympathie une collègue peinait à me lâcher les baskets, on me fit passer un test en spirométrie, sans puis avec broncho-dilatateur. Le test me valut le diagnostic haï... et contesté !

Je ne conteste jamais l'évidence et admets volontiers d'être soigné pour un panaris quand je constate de mes propres yeux que la chose à traiter est justement un panaris. Dans le cas des maladies du souffle, le patient est à la merci du toubib. D'abord, la pneumologue : femme très froide, sèche, une belle saleté roumaine dont je me demande, outre ce qu'elle fiche ici — comme si nous manquions de médecins en Belgique ! —, quelle Faculté véreuse a pu lui décerner le diplôme de pneumologue. Je fumais ? Depuis quarante ans qui pis est ? Le tabac était la cause de mon mal !

Avant d'en venir aux causes et de s'en tenir à celle que mes doigts jaunis dénonçaient, j'aurais aimé que la Roumaine gelée m'expliquât par quelle logique dévoyée elle tenait pour chronique un mal dont je souffrais pour la première fois en cinquante années d'existence. La chronicité d'une première atteinte n'est pas prouvée et ne peut l'être. J'ai connu un gars qui, chaque année, aux tisons ou au balcon, se chopait une grosse bronchite. Je n'ai jamais eu dans ma vie que cette unique bronchite et on me l'a refilée, fort gentiment, comme je l'ai dit. Qui plus est, chose que la dame n'écouta pas, enfermée qu'elle était dans sa certitude moisie, je vivais alors dans un appartement si humide que même avec le chauffage poussé à fond, je devais porter à l'intérieur une double paire de grosses chaussettes et la plus chaude tuque que j'ai ramenée du Québec, en plus d'une écharpe et d'un polaire où je me cadenassais jusqu'au cou. Il m'est arrivé d'enfiler des mitaines pour réchauffer en vain mes pauvres doigts congelés. Je rentrais du boulot et je me déshabillais pour m'emmitoufler plus chaudement que pour affronter l'extérieur. Le week-end, je prenais jusqu'à trois douches quotidiennes, rien que pour me réchauffer un peu. Le chauffage marchait à l'occasion. Dans mon lit, sous trois épaisses couvertures et habillé comme en plein jour un Sénégalais égaré sur la banquise, avec la fenêtre fermée et le piteux chauffage allumé, je grelottais comme un parkinsonien énervé — moi qui dors nu hiver comme été, avec la fenêtre ouverte, avec sur moi une simple couette sous laquelle au surplus je sue comme un réfugié albanais à la perspective d'un travail. C'est dans cet appartement où j'ai vécu un an et demi que tout a commencé, bien avant la bronchite. Cette dernière, en ces fort pourris hiver 2012 et printemps 2013, n'a jamais fait qu'exacerber un symptôme éprouvé à trois ou quatre reprises auparavant, y compris en plein été. C'est en juin 2012 que je connus ma première détresse respiratoire, sous la douche, inopinément. Eau trop chaude ? Stress ? Je me suis souvenu récemment avoir été surpris vers le printemps 2012 par un essoufflement anormal alors que je me rendais à l'épicerie, à cent mètres de chez moi, au bout d'une rue en légère pente. Je ne pus franchir le seuil de l'épicerie sans avoir repris mon souffle, plié en deux devant la porte : je n'aurais pu parler, ou bien alors à la manière saccadée, loqueteuse, d'une lanterne rouge de Tour de France après avoir gravi le Tourmalet sur une draisienne, par 45°. J'étais sorti avec une cigarette et avais pédalé avec la grâce d'un forcené pour gagner cette épicerie où m'attendait je ne sais quoi de désirable, chips ou tranches de saucisson gaumais. Désormais, quoi que je fasse dans la demi-heure suivant mon réveil, je ne dois pas me dépêcher, même un peu, sinon ma respiration s'emballe et je suffoque, je dois m'asseoir et me plier, les coudes sur les genoux, ou bien me tenir à l'évier tandis que je me brosse les dents, cherchant mon souffle. Il m'arrive à l'occasion de paresser au lit. Or, pour être prêt à lâcher mes pénates en vue d'une exaltante journée au bureau, j'ai besoin d'une heure au moins. Ma paresse occasionnelle, due à des nuits écourtées, me contraint à faire ce que j'ai à faire en accéléré, si bien que je suffoque ces fois-là, mélange de poumons encombrés et de stress. On me dit parfois que je ne manque pas d'air. C'est faux.

Je vous lâche avec mon oxygène en rade et mes levers poussifs.

...

Il dut y avoir un préalable. Je n'en trouve aucun avant cette soudaine invitation que je reçus le 27 mai 2013, à 15 h 23 :

ELLE : Vous venez à Saint-Jacques avec moi ? Une semaine quand vous voulez.

MOI : St. James ? The spanish one, in Galicia ? It would be nice and great ! One week ? What's your plan ? Not a walking travel, I suppose ?

ELLE : Of course, yes ! Dans la sueur, la soif et la faim et le repos du soir sous les étoiles.

MOI : En une semaine ? En partant d'où ?

ELLE : Du Puy. Et puis tout droit. 

MOI : Punaise ! J'arrive !

ELLE : C'est pas gagné. Rêvons quand même. Vous êtes postulant à porter la coquille sur votre large chapeau, à prendre votre bâton de pèlerin, et à vêtir l'habit de pauvreté ? Ces trois accessoires n'étant pas du folklore mais nécessités. Quand je rêve très fort, tous mes désirs se réalisent. Méfiez-vous..

MOI : Je suis déjà passablement pauvrement, mais décemment vêtu. Y a des trous que je dois cacher parfois... Les écrivains ont horreur des coquilles, mais celle-là me sied, elle vient de loin, comme j'aime, et son sens spirituel est de haute et très noble fame. Ça me convient donc. Quant au bâton, il m'entraînera pour mes vieux jours. Je ne me méfie nullement de vos désirs et je commence à marcher dès ce week-end. Et un jour, j'irai même au boulot à pied, et en reviendrai de même. Je suis un extrémiste, attention. Je suis parti au Québec, je suis allé à Perpignan envers et contre tout, sauf ma volonté. On m'allume, je flambe.

ELLEMoi aussi, je vais marcher. Et chercher, comme vous, les étapes du soir, sur les sites du Web. Wouaou !  

Le lendemain : 

ELLE : Vous y pensez, vous ?

MOI : Oui, je marche de long en large dans ma tête, mais à cause des lourdes chaussures, je m'ai fait mal au cerveau en le piétinant.

ELLE : Vous mettrez des ailes à vos pieds, la prochaine fois, cher aigle.

ELLE : La Via Podiensis, dite voie du Puy-en-Velay. C'est la plus ancienne des routes qui mènent à Compostelle. D'une longueur de 1530 km, elle part du Puy-en-Velay et fut inaugurée en 951 par Godescalc, évêque de la commune. Elle est en fait un prolongement d'une voie d'Europe centrale, l'Oberstrasse ( « la route haute »). De nombreux pèlerins venus de Pologne, de Hongrie, d'Allemagne, d'Autriche et de Suisse l'utilisaient. Elle passe par des hauts lieux du pèlerinage : les sanctuaires de Conques, de Moissac, de Rocamadour et de Roncesvalles, et reste aujourd'hui la voie la plus fréquentée. C'est par conséquent sur ce chemin que l'hébergement est le plus dense. Comme pour la Via Turonensis elle nécessite 62 jours de marche.

MOI : Punaise ! Mais que ça donne envie !

ELLELes partants se préparent... un an à l'avance ! Vous avez des vacances, vous ?

MOI : Bien sûr, mais chaque fois que je vais chez le dentiste, je dois prendre une demi-journée, ce qui diminue mon quota (24 jours par an).

ELLE : Il vous reste quelques... heures ?

MOI : Quand même, oui.

ELLE : Et vous voudriez partir quand ?

MOI : Forcément à une période où il fait beau, mais nous arrivons en juin déjà.

ELLE : Pluie du matin n'arrête pas le pèlerin. Et l'été sera pourrade, disent les anciens. Et il y a des punaises dans les lits des gîtes.

MOI : Pérégriner sous la pluie et le froid, c'est hors de question en ce qui me concerne.

ELLE : Rien de plus aléatoire. Les quatre temps ont été mauvais. On se réchauffe en marchant et bien serrés sous une tente.

MOI : D'accord, mais la chance de soleil est plus forte en été ou au début de l'automne. Disons qu'entre le 15 octobre et le 1er mai, je suis cloîtré dans mon monastère et surveillé par un père abbé fortement charpenté et muni d'un knout redoutable.

ELLE : Il ne faut pas avoir les pieds mouillés, surtout. Une cape K-way pour protéger le sac à dos. Un knout ? Doux Jésus !

MOI : Oui, mais l'humidité et le brouillard son ami sont des ennemis pour moi féroces, surtout depuis ce que vous savez. Pérégriner en chaise roulante et avec une bonbonne d'oxygène m'enchante peu.

ELLE :
La bonbonne c'est moi. Nous n'irons pas vite. Pas besoin. Il n'y a pas le feu. Que de la lumière. Il n'y a aucune raison pour qu'il ne fasse pas soleil.

MOI : Pas question de performance, mais marcher sous la pluie et la grisaille des journées entières, c'est non. Donc la période dite est l'unique possibilité pour moi.

ELLE : Du 1er mai à octobre ? Mais bien sûr ! On ne va pas se cailler les meules et moisir dans la flotte !!!

MOI : Non, parce que ça, j'ai déjà donné en Gaspésie : une semaine de flotte continue en camping dans les bois. On arrivait à peine à faire du feu et même emballées soigneusement le jour nos affaires (la literie) étaient imprégnées d'humidité. Ça devenait impossible, donc nous sommes partis pour un motel où je poussai des cris d'extase sous la douche bouillante une demi-heure durant, au récri de l'épouse craignant pour le repos de nos voisins d'infortune.

ELLE :
Ahahah ! De bons souvenirs... Je vous laisse avec eux. Vous en aurez d'autres, des nouveaux...

Un an après et deux expéditions sur la Via Podiensis, je dois reconnaître que la vilaine n'avait pas que tort. Je n'y croyais alors qu'à moitié, comme à un rêve, parce que les rêves ne sont que des rêves. J'ose même avouer que j'ai souhaité parfois que le projet — puisqu'il prit cette voie — avorte, à cause des embarras que, comme d'habitude, je grossis volontiers et élève à la puissance de montagnes infranchissables : comment me rendre si loin ? Quid du blé ? Vivre et marcher sept jours avec une inconnue à qui je risque sans doute de déplaire, tant je fais le con parfois, par de sots bavardages ? Et cette idée de marcher sept jours durant, marcher, marcher, harnaché d'un pesant sac à dos, sous la pluie peut-être ou sous le cagnard, en des contrées plutôt montagneuses, sous la menace d'une éventuelle bête du Gévaudan... excitante en pensée — mais dans la réalité ? Je vais geindre, maudire, pester, hurler à la Lune que je n'en peux plus, que je rentre chez moi. Et la santé, les poumons qui râlent ? Je vais crever au bord d'un chemin, sans savoir où je meurs ni le nom du bled qui figurera dans ma nécrologie à côté du lieu où je suis né, Chassepierre...

Pour sortir d'un cauchemar, le mieux est encore d'entrer dans le rêve...




Ramenez le drap sur vos yeux
Entrez dans le rêve 
Reprendre la vie des autres où on l'a laissée 
Quand le jour s'achève 
Voir les couleurs voir les formes 
Enfin marcher pendant que les autres dorment 
Voir les couleurs voir les formes
Les villes sont des villes bordées de nuit 
Et peuplées d'animaux qui marchent sans bruit 
Toujours dans votre dos la peur qui vous suit 
Toujours dans votre dos...

(Gérard Manset, Entrez dans le rêve, album Lumière, 1984)

2 commentaires:

  1. Bonjour et pardon de ce commentaire qui a l'air de se venger en donnant à lire mais l'histoire de la clop m'a fait rigoler car, parole j'ai beaucoup lu à ce sujet aujourd'hui : http://lhddt.wordpress.com/2010/02/15/tabac-une-plante-medicinale-anti-cancer
    Bonne route

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  2. Dommage pour ceux que votre récit intéresse .
    N'avez vous pas continuè?
    Mauvaises surprises , déceptions?
    Que vous en reste-t-il?

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