dimanche 25 mai 2014

Il pleut des larmes sur Rethel

Je rôdais la nuit dernière sur le site du Nouvel Observateur quand un bandeau m'apprit la mort, à 74 ans, d'un cancer généralisé, du poète « en cavale » Jean-Claude Pirotte, l'une des plus fines plumes des lettres françaises. L'article accompagnant la triste nouvelle est de belle facture et signé David Caviglioli.

Poète, Pirotte ? C'est réducteur. Romancier aussi. Il était un écrivain, un artiste du récit, de ce genre littéraire éclaté que j'apprécie beaucoup, celui des mélanges. 


Je le connaissais de nom pour être un familier des Éditions de La Table Ronde. Ses romans Cavale et Un été dans la combe me tentèrent parfois dans les rayons de la FNAC de Liège. Je n'y succombai pas, à cause du... nom de l'auteur. C'est que j'ai connu des Pirotte, une famille ennuyeuse, grisâtre, dont le père exerçait comme garde champêtre en chef à une époque où ce dernier ne maniait plus la faux aux bords des routes, mais les paperasses et les règlements municipaux, dans son uniforme d'officier de la police rurale.

C'est en 2000 que je découvris Jean-Claude Pirotte, grâce à la meilleure émission littéraire qui fût jamais, Si j'ose écrire, de Dolorès Oscari, sur la RTBF. Ce soir-là, tard, Dolorès Oscari recevait deux écrivains belges : Jean-Claude Pirotte et Charles Bertin. À côté de ce dernier, bonhomme austère, Pirotte ne payait vraiment pas de mine avec sa barbe grisonnante plus ou moins taillée à la diable et aux ciseaux, ses yeux battus, des cernes dénonçant un manifeste goût du vin et des rides de baroudeur aimant plus que tout la cigarette. Aucune allure, quoi. Bukowski-Pirotte, même combat. Bertin parlait, Pirotte avait l'air d'écouter, entre une clope et une énième lampée. Le digne Bertin malmena un imparfait du subjonctif. Pirotte leva une main et corrigea spontanément le délinquant. Je sus alors que j'aimais cet homme, ce semi-gueux mal à sa place dans un studio de télévision, malgré l'éclairage feutré et la convivialité de l'émission (deux ou trois invités, jamais plus, pas de public et une animatrice passionnée, fréquemment émue). 

Ce fut au tour de Pirotte de parler. Diction hésitante de qui cherche à s'exprimer avec la plus grande précision. Douceur éraillée de la voix, modestie du propos, tendre ironie. Savoir qu'on aime déjà, sans connaître...

Pirotte venait présenter son dernier livre paru, Autres arpents. Dolorès Oscari ouvrit le mince volume à une certaine page et convia son auteur à en lire un extrait choisi. Ce que j'entendis m'émerveilla :

J'écris ces lignes dans l'affolement. Il pleut ce soir et la rue des Remberges est un goulot glacial. Est-ce donc cela qui me fait peur ? J'ai toujours chevillées à l'âme de profondes détresses météorologiques. À propos de goulot, rien n'est plus douloureux parfois que la vision d'un flacon vide, alors que la solitude marmonne, et que le vent gronde, et que les volets battent, comme il arrive dans les arias oubliées des romantiques mineurs.
La présence  — ou l'absence — du vin autorise, de la plus amère à la plus éblouie, toutes les méditations. Cette nuit peut-être est-il opportun que je titube dans le labyrinthe de l'absence. Je dirais à celle que j'aime, et qui sans cesse s'absente, combien son absence m'exalte et me désespère. Il n'y aurait donc de vrai dans cette vie que le souvenir confus de bonheurs avortés, d'amours dégrisées, de vins à jamais dérobés. Il n'y a de trésor que perdu. Qui sait ?
Au gré des méandres d'une existence aussi byzantine qu'un cul-de-lampe gravé par Méryon, j'ai cherché le vin. Je ne dis pas que je ne l'ai pas rencontré, mais était-ce bien celui que je cherchais ? Quoi qu'il en soit, je l'ai bu, et ces libations mises bout à bout (si je puis dire) figurent la somme — et le mouvement — de mon ignorance liquide et de ma dépossession.
Je devrais revenir aux origines et me contraindre à l'aveu. Cet aveu paraîtra saugrenu, mais il exprime une sorte d'héroïsme, à la réflexion. Un héroïsme sans grandeur. Car le voici cet aveu : je n'ai jamais aimé le vin, je me suis pauvrement échiné à déchiffrer son secret sans le mériter. Mais je n'ai cessé de croire aux miracles qui récompensent la distraction dhôtelienne, et d'être entraîné par la foi du charbonnier dans la quête erratique du calice sacramentel. La foi ne présuppose pas l'amour, c'est une affaire plus obscure. Ma vie se présente comme un interminable, merveilleux et déchirant égarement de vignoble en vignoble. Ce que j'aime, ce n'est pas le vin, mais l'absolu du vin. Son total abandon. Son partage. Sa nature mystique. Il faut que le vin me transverbère et me transubstantie (ah ! Thérèse !). Fameux programme, qu'avait déjà suggéré Baudelaire, encore qu'avec mille fois plus de grâce morbide. Le vin n'est pas  « la boisson alcoolisée obtenue par fermentation du jus de raisin » comme l'enseignent benoîtement les lexiques. Le vin est un breuvage douteux, sacerdotal, et impératif. Il est, pour parodier irrévérencieusement Nerval, «l'épanchement du songe dans la vie». J'allais écrire : vie réelle, or méfions-nous du concept de réalité. Le vin, c'est le produit (j'ai bien écrit : produit) des chansons à boire, du regard alangui des femmes, de l'état du ciel, du destin chamboulé de l'homme, de l'hérésie, de l'illusion romanesque, et accessoirement de la plante domestique et rebelle à qui le nom savant de vitis vinifera confère un lustre républicain d'assez bon aloi. Et le vin, c'est encore, évidemment, comme l'amour, tout autre chose et son contraire, soit dit pour faire bonne mesure et clore le chapitre des banalités phénoménales.

Ce style, cette inspiration, cette grâce...

Tout le livre coule ainsi, rond en bouche, à la fois limpide et trouble, avec de ces moments que Joyce appelait épiphanies et qui en disent longs, mine de rien. Au hasard :

Boire un fin montravel, un matin qu'il pleuvine, en juillet, à Angoulême, chez Paulo, c'est quelque chose. Le chat Ibsen avale ses croquettes. On entend Fats Waller, le jardinet s'ouvre aux nuages voyageurs. C'est comme si la littérature devenait ce qu'elle doit être, un bon vieux jazz du Sud, sans façons.

De Pirotte, quelque soit le livre que vous ouvrez, vous partagez les confidences et les photographies d'instants comme celui d’Angoulême. Peu d'amertume, énormément de mélancolie. Il écrit comme ça, en passant, avec la plus grande attention, sans avoir l'air d'écrire, comme on jette au revers d'un sous-bock une note, une brève observation, une impression qui déjà s'estompe, le prénom d'une fille, le nom d'un patelin où l'on ne passera plus. Pirotte, comme tous les dilettantes, les obsédés du style, écrivait avec peine et scrupules. Il se décrivait lui-même comme paresseux, de cette race des paresseux qui préfèrent le vagabondage et l'école buissonnière aux longues stations à l'écritoire.

Pirotte aimait plus que tout la Bourgogne, et pas uniquement pour ses vignobles. Jusqu'en septembre dernier, je n'étais jamais allé en Bourgogne. J'y passai pour me rendre au Puy-en-Velay et fis une halte à Vézelay, à mi-chemin de mon long voyage — Vézelay où je demeurai une nuit et fis bombance solitairement. J'y suis repassé le 7 mai dernier, en route vers la Lozère et le chemin vers Saint-Jacques. Au retour, dimanche dernier, je fis d'une traite le trajet depuis Nasbinals. J'avais prévu une halte pour visiter Cluny, mais je préférai rentrer directement, par les départementales. Je voulais éviter les autoroutes et surtout les péages, mais la rareté des pompes à essence, le fait que nous étions un dimanche et ma carte bancaire pas toujours acceptée me firent changer d'avis à la perspective d'une panne d'essence en rase campagne. Peu avant Auxerre, le GPS prétendit me faire gagner une minute alors que j'étais sur la N151. J'obtempérai, je ne sais pourquoi, car cela me valut d'emprunter un long chemin d'une seule voie, tout juste carrossable. Un premier village, Jussy, ses vignobles, que je traversai en matant moins la route que le paysage. Je décidai de faire une halte au beau milieu des vignobles et des cerisiers, entre deux coteaux ensoleillés, à la sortie d'un village annonçant la couleur et la spécialité locales :



Alors je pensai à Jean-Claude Pirotte, tellement présent en mon esprit dans ce décor hautement suggestif. Je me sentis chez moi, en terre amie, entouré de compagnons sûrs, réalistes, cocasses, ironiques, l’œil animé d'une lueur joyeuse. Pirotte avait, dans ses livres, tellement aimé et subtilement décrit la Bourgogne (ses paysages, certes, mais bien plus : son âme) qu'il m'y faisait sentir, moi, autre vagabond, passant d'un jour, comme un familier, un de ces amis rares et discrets qui, lorsqu'ils reviennent, après vingt ans ou plus, se voient offrir la meilleure couche, la plus belle table, pour qui on débouche le meilleur flacon, sans leur poser la moindre question, en attendant qu'ils parlent — s'il parlent.

J'ignorais alors qu'une semaine plus tard, il me faudrait trinquer à sa mort. J'y consens, mais ce n'est pas de gaîté de cœur. Ange Vincent n'est plus. Il pleut des larmes sur Rethel...

Bon vin, l'artiste !

2 commentaires:

  1. Encore un écrivain que j'ai découvert grâce à vous. Cela dit, mourir à 74 ans quand on boit et fume, je prends ça comme un encouragement personnel…

    (Dites, vous pourriez prévenir, quand vous réactivez un blog silencieux depuis des mois et des mois…)

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  2. Extrait

    parce que le dessein des vies
    c’est la mort nous écoutons
    les chants lointains de l’innocence
    qui se mêlent aux souvenirs

    et nous ne savons qui de nous
    ou des enfants aux voix ravies
    s’avance entre les platanes gris
    vers les champs qui bordent le jour

    nous allons depuis les temps
    premiers jusqu’à ces bords
    du ciel qui s’éloignent
    jusqu’au dernier jour

    qui est encore un jour
    mais dans une autre vie

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