dimanche 27 janvier 2013

Indiscrètes lectrices (V)

(Ultime interrogatoire avant la pendaison du prévenu.)
 

« Je suis de culture judéo-chrétienne et je sais ce que nous devons au génie juif »


Fabien Salé, Équilibriste (sculpture contemporaine)
ODILE JACQUEMET ― Vous défendez régulièrement les populations dites « de souche » par rapport aux populations d'émigrés refusant d'une façon ou d'une autre de se fondre dans une culture, celle du pays qui les accueille. En cela, il me semble que vous rejoignez pleinement l'idée que tout invité doit d'abord et avant tout se plier aux us et coutumes de celui qui le reçoit — mais dites-moi si je me trompe —, aux us et coutume de l'hôte, celui qui ouvre sa porte à un inconnu. Ainsi, l'invité en question pouvant être juste un touriste de passage chez cette personne, ou devenir un régulier, un habitué des lieux, ou encore, devenir un membre à part entière de cette demeure (la demeure en question étant ici un pays, vous l'aurez compris). 

Mais d'un autre côté, vous êtes également un fervent défenseur du sionisme, des sionistes. Vous trouvez bien de voir un peuple se faire éjecter de son pays (ici les Palestiniens) quand ce n'est pas détruire, massacrer, parce qu'une autre population sans territoire a décidé un jour de s'y installer. Ne voyez-vous pas là une incohérence ? Pouvez-vous expliquer cela ?

Je peux recevoir chez moi n'importe qui. Je ne regarde pas à la couleur ou à la religion de qui j'invite. C'est une première chose. La seconde est que, sans imposer quoi que ce soit, j'entends bien que mon invité soit à l'aise tout en attendant de lui qu'il se comporte comme je me comporte chez autrui, c'est-à-dire en invité, non en territoire conquis. Si j'ai l'habitude, chez moi, de me vautrer dans le fauteuil et d'y roter à tue-tête, je suis assez civilisé pour comprendre que cela n'est pas acceptable chez autrui. Si je n'écoute chez moi que du hard rock, je suis un malappris si j'exige une telle musique chez mes hôtes, et je ne dois me plaindre de rien si ces derniers me font clairement entendre qu'ils font chez eux ce qu'ils veulent et que je n'ai pas à dire ce qui doit être. Ce sont là des règles de civilité que chacun, au sein d'une culture donnée, comprend sans peine et respecte d'instinct. Maintenant, si je commets l'erreur d'inviter chez moi un type complètement bourré, je ne dois pas me plaindre s'il vomit partout et compisse mes tentures. Les immigrés de première et même seconde génération comprenaient ces règles et ne les discutaient pas : c'était à eux de s'adapter. Nous avons désormais affaire à des étrangers qui veulent rester des étrangers et entendent que ce soit nous qui respections leurs coutumes. Ces étrangers-là ne souhaitent même pas partager : nos coutumes doivent céder devant les leurs, nous sommes des mécréants, des porcs — chez nous ! Il va de soi qu'un invité qui exigerait chez moi que je décroche du mur le portrait à la moustache trop gauloise de mon ancêtre, sous prétexte que ce portrait choque ses convictions ou lui fait trop ressentir sa condition d'étranger — ce type-là, je le fous dehors, il n'a rien à faire chez moi.


Avant de défendre le sionisme, je défends le peuple juif et Israël. Je suis de culture judéo-chrétienne et je sais ce que nous devons au génie juif. Je ne crains pas les Juifs, puisqu'ils ne font aucun prosélytisme. Quant à Israël, son existence est on ne peut plus légitime, après tout ce que nous avons fait subir aux Juifs à travers les âges, jusqu'au bouquet final de la Shoah. Maintenant, le sionisme fondateur de Theodor Herzl n'a plus grand-chose à voir avec le sionisme conquérant de certains juifs actuels. Les Juifs n'ont pas récupéré la Sion biblique par les armes, mais par l'achat de terres et le travail. Israël ne doit qu'à elle-même sa prospérité.

Israël est une démocratie exemplaire, entourée de pays vivant sous des régimes féodaux ou sous l'emprise de partis uniques. Nous devons défendre Israël pour cela. Israël travaille, au lieu de gémir. Les Arabes et autres musulmans travaillent aussi parfois, quand ils consentent à moins gémir, à moins attendre que les loukoums leur tombent tout confis dans la bouche. Israël reconnaît volontiers d'autres états ; la plupart des pays du monde arabo-musulman ne reconnaissent pas l'état d'Israël et certains prônent ouvertement sa destruction. Comment voulez-vous dialoguer avec quelqu'un qui nie votre existence, ne songe qu'à vous détruire ?

La notion de peuple palestinien est très récente. Il existe depuis fort longtemps un territoire nommé Palestine, dont Israël fait d'ailleurs partie, mais ce territoire est une entité géographique, rien de plus. Il existe un peuple corse, breton, sarde, basque, avec territoires, langues et cultures. Rien de tel pour la Palestine, construction politique pure. Je conçois mal qu'on puisse vouloir avec rage l'indépendance d'une Palestine fictive et dans le même temps nier que la Corse, par exemple, puisse seulement envisager de se débrouiller seule, sous une bannière qui ne serait plus celle de la France. Les pro-Palestiniens occidentaux sont en réalité davantage contre Israël, voire antisémites, que pro-Palestiniens. Ils se foutent sinon pas mal des Palestiniens, comme les Palestiniens se foutent pas mal d'eux, de nous — mais pas de notre bel or !

La Palestine est donc pour moi la terre des Juifs. Que des arabes y vivent n'est pas un problème. D'ailleurs, une majorité de Palestiniens travaille en Israël. Quand un Palestinien est riche, que fait-il de son argent ? Il l'investit dans la construction de tunnels entre l'Égypte et Gaza et dans des armes, des explosifs, dont il se servira contre Israël et sa population. Tant que cette mentalité prévaudra, les Palestiniens n'obtiendront rien en dehors de hauts murs en béton les isolant d'Israël.

On constate que les pays arabes sont assez virulents pour condamner Israël et défendre les Palestiniens... en paroles ! En pratique, que font-ils ? Rien, ou si peu, et toujours dans le même sens : de l'armement. Israël est un tout petit pays coincé entre des nations hostiles. Elle ne peut physiquement croître sans mordre sur le territoire d'autrui. Les Palestiniens, qui ne sont de nulle part, pourraient tout aussi bien vivre ailleurs, dans cette région du Proche et Moyen-Orient qui regorge de déserts à fertiliser. Rien n'empêche les très riches pays du coin (Arabie Saoudite, Émirats Arabes Unis, Qatar, Oman) de financer l'installation du « peuple » palestinien sur des terres où rien ne pousse que du sable et des scorpions, ni de lui fournir les pioches, les bêches, les râteaux et les systèmes d'irrigation qui, avec un peu de bon vouloir et beaucoup de travail, finiront par transformer ces déserts en riches oasis, comme les Juifs occidentaux l'ont fait jadis en Israël.

ODILE JACQUEMET ― Vous semblez être contre la repentance, si mes souvenirs sont bons (souvenirs anciens de parutions sur votre mur Facebook). Les discours de François Hollande sur le devoir de repentance du peuple français vous agacent. Mais d'un autre côté, vous demandez que les Turcs reconnaissent — fassent donc preuve de repentance (?) — le massacre des Arméniens, le génocide. Pouvez-vous expliquer ces deux poids, deux mesures en fonction des pays, des peuples concernés ?

Le repentir comme la repentance sont des notions à l'origine religieuses qu'il est assez cocasse de voir à l’œuvre dans le chef d'une nation qui brandit la laïcité comme un étendard. En anglais, ces deux termes signifient la même chose exactement.

Le repentir, au sens religieux, est clairement défini. Qui se repent reconnaît une faute, un péché, et en demande le pardon. À qui ? À Dieu, par la médiation de ses intercesseurs. Le rachat possible des fautes est l'une des beautés du christianisme, puisqu'il permet à un individu de soulager sa conscience. Le péché est proscrit et combattu, mais si l'on pèche, on peut, grâce au repentir, obtenir le pardon et repartir soulagé, lavé de l'âme, en quelque sorte. L'homme n'est qu'un pauvre pécheur. Dieu, lui, est impeccable. Il ne tolère pas que l'homme pèche, mais si cela arrive, du fait de sa nature, de son animalité, il peut être pardonné, s'il reconnaît sa faute, en prend conscience et s'en repent. Dieu, ainsi, est réputé bon, pitoyable, comme on disait jadis, et miséricordieux. Le repentir concerne donc un individu doté d'une conscience et Dieu, juge suprême. L'affaire se passe, si vous me permettez l'expression, entre quatre-z-yeux.

La repentance est une notion diffuse, empruntant à la fois aux domaines religieux et civil. Elle ne concerne plus un individu avec sa conscience face à son Dieu, mais des états, des peuples. Quand la France, par la bouche de M. Hollande, se repent pour une « faute » historique, qui se repent ? L'état français ou le peuple français ? M. Hollande, par son élection, aurait-il reçu des droits divins ? Est-il mandaté pour s'occuper des affaires présentes de la France ou pour récrire l'histoire de son point de vue idéologique ? Si vous, Odile, comptiez parmi vos ancêtres un colon, un de ces travailleurs modestes qui ont quitté un jour leur patrie pour s'implanter ailleurs et transformer en oasis un désert (en s'enrichissant sans doute au passage, mais pas dans un esprit de pillage), vous accepteriez qu'un col blanc, cent-cinquante ans plus tard, au nom d'une idéologie saisonnière, salisse sa mémoire en criminalisant a posteriori son humble contribution ? Vous, peut-être ; moi, non.

La France a reconnu la participation de l'état français dans la déportation des juifs. C'est très bien. C'est très bien, parce que c'est juste. Il s'agit là de faits historiques incontestables, dont la nocivité n'est battue en brèche par personne en dehors des mêmes barbus que toujours. L'état reconnaît les faits, mais ces faits ne sont en aucun cas imputables au peuple français. Sinon, vous-même êtes coupable et devriez battre votre coulpe. S'il était avéré qu'un membre de votre famille, votre grand-père par exemple, avait sciemment participé à la déportation des juifs, vous n'avez pas, vous, sa petite-fille, a endosser le poids de sa « faute », de son crime. Je mets faute entre guillemets parce que j'utilise sciemment un euphémisme. Les enfants de Dutroux n'ont pas à expier les crimes de leur père.

S'agissant de la colonisation, qui est aussi un fait historique, sa nocivité foncière n'apparaît pas. Nous ne sommes plus au temps d'Attila. Coloniser, ce n'est pas forcément soumettre, humilier, piller — mais ce peut être soumettre, humilier, piller. Est-ce le cas de la France en Algérie, par exemple ? Le moins qu'on puisse dire est que ça ne saute pas aux yeux ! S'il y a eu parfois des abus, surtout vers la fin, et en réponse aux velléités indépendantistes violentes de certains autochtones, nul ne peut sans grossièrement falsifier la réalité affirmer que la colonisation de l'Algérie a été néfaste et criminelle dans l'absolu. Si on mettait dans la balance les méfaits et les bienfaits, pas sûr que les méfaits pesassent si lourds. Si la France, en partant, avait emporté avec elle tout ce qu'elle a réalisé là-bas, qu'y aurait-il en Algérie de plus qu'en Haïti ? Des dromadaires ? Peut-être avez-vous eu déjà la curiosité de regarder des photos de l'Algérie française. Comparez ces clichés avec ceux de l'Algérie actuelle et les bénéfices de la colonisation, dont vous doutez peut-être, vous crèveront les yeux.

Tout récemment, M. Hollande, en bon fossoyeur de la Nation, a reconnu le prétendu massacre du 17 octobre 1961. Or, la réalité de ce massacre n'est pas établie, loin s'en faut. S'il y a eu des morts du côté des manifestants algériens, ce n'est pas plus de deux cents comme il est prétendu, ni cent, ni cinquante, ni vingt, ni même dix. Pour dire le vrai, il n'y a pas eu de massacre. Si ce n'est fait, je vous invite à lire un assez récent article de l'historien Bernard Lugan. 

Je n'ai pas la qualité ni le pouvoir de demander aux Turcs quoi que ce soit. Le massacre des Arméniens de Turquie a été reconnu comme un génocide par une vingtaine de pays. Entre un million et un million et demi d'Arméniens (les deux tiers des Arméniens de Turquie) furent massacrés pour ce qu'ils étaient et rien d'autre, comme les Juifs, et ce massacre avait été planifié. Or, les Turcs, qui aspirent à faire partie de la Communauté Européenne, refusent de reconnaître le génocide. Ils nient non seulement l'ampleur du massacre, mais aussi sa planification. Je ne demande pas à la Turquie de s'excuser, ni de se repentir, mais de reconnaître les faits, puisqu'il s'agit de faits. Je peux reconnaître avoir volé une cigarette à mon prochain sans pour autant m'en excuser, ni m'en repentir avec gros bouillons de larmes naturellement factices.

ODILE JACQUEMET ― Vous précisez souvent —  sur votre mur Facebook —, vous vous excusez régulièrement pour l' « étalage » de votre vie privé, votre vie personnelle aux yeux de tous — que ce soit suite à l'intervention de personnes vous connaissant, soit suite à vos bons soins (textes, anecdotes, etc...) où là, selon ce qui a provoqué le texte ou l'anecdote vous faites selon votre balancier interne, soit excuse, ou au contraire texte propice à amusement littéraire ou qualifié comme tel.

Donc, si je comprends bien, vous n'aimez pas être l'objet d'une trop forte attention tout en adorant mettre en avant votre personne, ou plus exactement celui que vous êtes, ou après qui vous courez (?) ; la preuve flagrante, ce questionnaire que vous nous avez demandé.

Sur le fil du rasoir, le délicat de l'équilibriste étant de trouver sa place là-dedans sans se couper les jambes.

Vous appréciez l'humain, vous recherchez l'humain, que ce soit dans vos textes ou vos relations avec les autres, tout en le mettant à l'écart — toujours dans vos textes — tellement il vous fatigue, cet humain. Oserai-je vous dire que nous sommes nombreux dans ce cas ? Bref, vous avez le chic pour vous retrouver dans des situations abracadabrantesques que vous semblez détester tout en les recherchant passionnément. Tout va bien, tout est calme ? Vite ! mettre de l'huile sur le feu, il faut que ça bout !! tout en ne ratant pas une occasion pour pester parce que le feu a pris, bien sûr.

Qu'en pensez-vous ?

J'en pense que vous n'avez pas tort. C'est une vieille histoire, un vieux travers humain. Nous avons le temps et nous plaignons de l'ennui. Nous maudissons l'hiver, le froid, et aux premières chaleurs pestons contre elles. Celle que nous aimons a tout autant de raisons de nous la faire haïr. Jeunes, nous crachons sur les vieux ; vieux, nous crachons sur les jeunes. Jamais contents là où nous sommes, jamais heureux ailleurs non plus. Il y a le feu ? Ça brûle, au secours ! Le calme règne ? Boutons le feu à la maison !

Comme vous le dites, ça doit bouillir — mais pas tout le temps ni au point de brûler en permanence. Il faut un minimum de flammes, de passion, pour supporter l'existence ; trop de flammes, trop de passion tuent le désir. Nous sommes des êtres humains qui allons de désir en satiété. J'ai très faim : je mange ; ayant mangé, je suis repu et toute idée de nourriture m'est odieuse... jusqu'à ce que la faim revienne.

Je suis un type très calme dans la vie, trop calme peut-être. Je suis assez peu attiré par des femmes qui me ressemblent trop. Je le suis par contre par des femmes volcaniques, bien que je sache que le premier reproche que je leur ferai sera d'être hystériques. Ça ne loupe jamais. Alors, je maudis ce goût pervers qui est le mien et j'aspire à une compagne reposante ; cette dernière se présente-t-elle à moi que son calme m'apparaît un épouvantable ennui, une insupportable géhenne. En fait, comme tant de natures inquiètes, j'aime l'idée du feu ; que le feu prenne et vous m'entendrez hurler. C'est grotesque. Je suis grotesque. Je ne suis pas le seul, et cela me console.

Mais comme vous le dites, inspirée je crois par une confidence que je crois vous avoir faite sur l'image de ma vie — l'équilibriste sur son filin, avec son balancier, menaçant de choir à tout instant —, la vie est un exercice délicat et un art très subtil. Entre le manque et l'excès, maintenir le cap. Mais nous est-il donné d'être sages ? Comme l'écrit Cioran : « Nous sommes tous des farceurs : nous survivons à nos problèmes. »

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