dimanche 13 janvier 2013

Indiscrètes lectrices (III)

(Troisième des cinq séances de torture que me firent subir quelques diablesses)


« L'autre est un parasite dans la plupart des cas »


Franz Hals, Bouffon au luth (vers 1620-25)
LUNA DELSOL ― Qu'est-ce qui vous nourrit de l'intérieur quand tout s'effondre autour de vous ?

Je précise pour le lecteur que cette question est la première des trois que vous me posez à titre personnel, les précédentes étant celles que vous me posiez en vous mettant à la place d'un lecteur qui ne me connaîtrait pas.

Je n'ai tout de même pas vécu tant que ça de situations extrêmes. Je me méfie d'ailleurs de mes propres perceptions. Quand tout s'effondre autour de moi, c'est la plupart du temps une impression ou une interprétation dramatique. La vérité, c'est que tout s'effondre en moi, que je perds pied et coule — du fait, c'est vrai, d'événements extérieurs plus ou moins identifiés ou de malveillances émanées d'individus cherchant à m'éprouver, à me nuire, à me détruire. 

Deux choses. La première, c'est que je suis fragile par excès de sensibilité ; la seconde, c'est que je suis fort de ma fragilité. Par là je veux dire que je suis très lucide sur moi-même, que j'ai une conscience aiguë de ma fragilité et que j'ai appris à me protéger. Comme ça, je vous dirais que je suis pessimiste. À froid, quand je réfléchis, je suis pessimiste. Lorsque je quitte la réflexion pour l'action, que je me trouve au cœur du cyclone, que je suis en mode survie, je me découvre une force intérieure qui est un optimisme viscéral. Tout m'abîme, rien ne me détruit. Quand je suis par terre, même si je mets du temps à me relever, je me relève toujours et me retrouve ensuite plus fort que je n'étais avant. Je suis de ceux que ses épreuves galvanisent et renforcent.

Les coups que l'on me porte au moral sont durement ressentis, ils m'ébranlent, me font vaciller, mais je parviens à demeurer plus ou moins coi, à la fois par orgueil et volonté de ne pas montrer à l'adversaire à quel point je suis fichu déjà. J'ai découvert que je portais enfoui en moi un indestructible noyau lumineux que j'appelle mon petit soleil intérieur. C'est de là que je tire ma force morale, c'est cela qui me nourrit.


LUNA DELSOL ― Est-ce que vous pouvez rester seul avec vous-même ?

Physiquement, oui. Je suis un solitaire monstrueux. Je peux rester sans voir personne de longues semaines, sans jamais éprouver l'envie de voir quiconque, au contraire. Néanmoins, ce n'est pas sain, on devient misanthrope à force de solitude et je ne le suis que trop déjà. 

Mais la solitude physique n'induit pas, chez moi du moins, que je sois seul. Est-ce qu'on est seul, entouré de livres ? Est-on seul, encombré de souvenirs ? Souffre-t-on de la solitude lorsqu'on déborde d'imagination ? Parfois, oui, de manière diffuse et momentanément, entre deux portes. Sinon, la solitude représente pour moi un idéal, une chose parfaitement désirable. Reste qu'affectivement, parfois, c'est moins drôle... Mais tant que la solitude m'apportera plus qu'elle ne m'enlève, je la considérerai comme enviable. 

Ceci dit, je suis un solitaire étrange. Je déteste que l'on vienne chez moi, mais à l'extérieur, je ne fuis pas mes semblables et me montre cordial, disert. Depuis sept mois que je travaille à l'extérieur et de par mes fonctions — agent d'accueil, responsable du standard téléphonique au surplus —, ce n'est pas moins de soixante-dix personnes que je vois chaque jour, à qui je parle ou qui me parlent, sans compter les visiteurs et tous ceux à qui je réponds par téléphone. A priori, un pareil job n'est absolument pas pour moi et je devrais le haïr ; or, c'est le contraire qui se passe. Dès le départ, j'ai mis en place une stratégie psychologique pour concilier mon goût de la solitude et du retrait avec la nécessité de gagner ma vie (sans avoir le choix de comment la gagner). J'ai décidé que je voulais vraiment ce boulot, que je l'avais choisi, qu'il ne m'était donc pas imposé, comme au galérien ses fers. Et comme je devais « subir » au moins soixante-dix personnes chaque jour, des personnes qui avaient pour la plupart tout pour être méprisables à mes yeux, dont fort peu étaient susceptibles de devenir des amis, là encore j'ai décidé que tout ce monde serait aimable et qu'en aucun cas je ne me laisserais atteindre par une quelconque antipathie, qu'elle provienne d'un autre ou de moi-même. Et, figurez-vous, ça marche. Moi qui me décris volontiers comme un asocial, je me retrouve à faire du social plus fréquemment que mon travail ne l'exige. Maints des stagiaires que nous formons sont des cas sociaux et des accidentés de l'intelligence. Je les aide volontiers et prends à cœur leurs difficultés. Pourtant, je vous assure, je n'ai pas la fibre sociale. Mais je suis fort et conscient de ma force. Je peux, sans rien entamer de ma force, donner à de moins nantis que moi. C'est l'opportunité et non le sens du devoir qui m'anime. Je ne suis pas généreux de nature, mais je peux l'être à l'occasion. Il faut dire aussi que je ne déteste pas prendre le contre-pied de mes tendances naturelles, à m'infliger des épreuves. C'est une forme de masochisme, peut-être ; c'est stimulant de toutes les façons, et gratifiant.

LUNA DELSOL ― Est-ce que vous jouissez vraiment de votre propre compagnie dans ces moments de vide ?

Je me sens rarement vide en ma seule compagnie. Je me suis plus souvent senti seul, lamentablement seul, en présence d'autrui. Ce sont les autres, physiquement, qui me font sentir la solitude, qui font que je souffre parfois d'être si seul psychiquement. C'est que les autres m'épuisent vite, me vident littéralement de ma substance et m'empêchent de penser comme j'aime à le faire : par brèves méditations noyées dans un océan de rêveries mêlant aux souvenirs plus anciens des considérations actuelles et des fantaisies, voire des fantasmes.

L'autre est un parasite dans la plupart des cas. Je subis autrui. Je ne supporte vraiment autrui qu'à distance, d'où mon goût des rapports médiatisés. Internet est une bénédiction pour moi à cet égard... et un danger, puisque qu'il m'offre en même temps la distance que j'apprécie et le désir d'abolir cette distance quand mon interlocuteur — qui est une interlocutrice, souvent — et moi avons acquis une certaine intimité, quand le besoin de la voix, du regard, du rire, de la chaleur, se fait sentir. La distance, alors, devient cruelle, et si elle ne peut être abolie, je tends à augmenter cette distance en me montrant plus froid, en me faisant plus rare, moins assidu — dans l'espoir qu'on m'oublie.

Je ne sais pourquoi les femmes, qui supportent si mal la solitude, rêvent parfois d'être là tout simplement, avec moi, en silence. S'il est une chose que je déteste, c'est d'être accompagné en silence. L'idée de me trouver dans la même pièce qu'une personne silencieuse, qui se contente d'être là avec moi, en jouit, m'est une torture. Ce n'est pas de silence que j'ai besoin en présence d'autrui, mais de paroles. Ce bavardage nécessaire étant futile et vain en général, je me retrouve vite coincé, agacé, et c'est alors que, subtilement, je deviens agressif, ironique, mordant — non envers l'autre, envers les autres, les absents. La communion silencieuse des âmes est étrangère à mon tempérament. 

PALMA COMITI — Je vous cite : « Il se fait que certains ne supportent pas que je puisse avoir tant d'admiratrices qui deviennent parfois des amoureuses, alors qu'ils me considèrent comme un laid bonhomme et un pauvre type, et qu'eux, ben, nulle femme ne les regarde. » Qu'est-ce qui vous fait penser que les femmes sont admiratrices de vous ?

Je ne pense rien de tel s'agissant des femmes ; néanmoins, sans que je fasse rien pour ça, bien au contraire souvent, je dois constater que certaines femmes se mettent à aimer le bonhomme à cause de ses écrits, de ce qu'il montre de lui, de sa sensibilité à travers ses écrits. Je vous parle là de mon expérience et non de vaines impressions. C'est à partir du moment où j'ai commencé à lire en public des textes de ma plume que j'ai pris conscience du phénomène de la séduction par l'écrit. J'étais exactement le même bonhomme que la veille, aussi terne, aussi chauve, mais l'écriture me conférait un charisme dont je suis naturellement dépourvu. Je pouvais être laid : je plaisais, j'étais beau. Ma présence sur Internet n'a fait que confirmer et amplifier ce phénomène dont je ne profite même pas. Dieu sait si je ne fais rien pour plaire lorsque j'écris. Je ne suis pas dans le relationnel lorsque j'écris, mais dans le littéraire. Je ne pense jamais au lecteur en tant que chair, mais en tant qu'esprit, intelligence, raison, etc. Si je cherchais à séduire les femmes en écrivant, je cesserais de proférer des horreurs, de dire ce que je pense comme je le pense, brutalement si je le pense en ces termes. Croyez-vous que je veuille séduire une lectrice en avouant mon goût du naturel, de la pilosité féminine ? Quand même en aurais-je séduit une avec ça — c'est arrivé —, ne la repoussé-je pas au loin lorsque j'écris que rien ne m'excite comme la pensée et la réalité d'un sexe de femme fleurant la pisse ? Vous me direz que je cherche ainsi à séduire à rebours, à éloigner les prudes tout en défiant les audacieuses. Et, ma foi, peut-être est-ce vrai. J'annonce la couleur... et l'odeur ! En cas d'intérêt sexuel vis-à-vis de ma personne, j'aime autant qu'on sache que j'ai quelques marottes. Ce sont des marottes, des préférences, en aucun cas des exigences, des conditions sine qua non

Oui, j'ai des admiratrices. Ça ne me plaît pas forcément. L'admiration fausse les rapports. Je n'aime pas les rapports de ce type, où l'admiré se retrouve malgré lui plus haut qu'il ne se sent, ne veut être. Je suis assez peu cérémonieux comme type, et je me fonds facilement dans la foule. Si on me distingue pour une qualité que j'aurais, littéraire ou non, je n'éprouve pas le besoin d'en arborer la médaille, ni la fierté. Je gagnerais le prochain Goncourt que je resterais moi-même, soit un individu tout ce qu'il y a de plus abordable, causant de tout et facilement, faisant de son mieux pour mettre à l'aise son interlocuteur. Je le répète assez souvent lorsque je justifie mon choix d'écrire sous pseudonyme : moi, c'est moi ; Yanka est un autre moi-même. Yanka n'est qu'un moment de moi-même. Au boulot, sous la douche, au lit lorsque je dors, déambulant dans les allées du supermarché avec mon caddie, je ne suis pas Yanka, le passeur, mais l'autre, le passant. Rien ne signale ce dernier, et il n'a rien à signaler.

PALMA COMITI — Quelle gloire en tirez-vous, celle de la simple conquête, flatteuse pour votre virilité ou la recherche de voir en chaque femme des Marie-Madeleine que vous auriez sauvées du péché et du malheur et qui s'agenouilleraient devant leur SEIGNEUR pour annoncer sa résurrection et sa gloire ? Êtes-vous sûr d'aimer les femmes, Ygor ? Ou n'aimez-vous pas plus en elles qu'elles vous soient acquises comme apôtres, allant porter votre cause et faire de vous un dieu, l'élu des grands esprits ?

En prenant connaissance de vos questions, je me suis dit que vous preniez le risque d'obtenir des réponses plus brèves que vos questions, parce qu'elles s'adressent à un type qui n'est pas moi. Ma première impulsion était donc de vous répondre par des pirouettes. Si je vous réponds longuement, c'est parce que vous ne me connaissez pas depuis très longtemps et avez de moi une perception erronée. Vos questions, curieusement, ressemblent à des jugements, et vous ne mettez des points d'interrogation que pour la forme.

Palma, que ceci soit clair : je me fous des femmes, je n'aime pas les femmes et je me passe des femmes. La pensée d'une femme m'est agréable, mais cette femme est une femme rêvée, un corps, une chaleur, et non un bataillon de vagins et de fesses écumant la campagne en quête du grand mâle-dieu écrivant, ni une procession de vierges folles aux airs douloureux de piétas cherchant partout le seigneur et maître devant qui s'incliner avec dévotion. Tout ceci est risible. Si la nature de mes relations avec les femmes est psychologiquement complexe, elle est humainement, d'individu à individu, tout ce qu'il y a de plus normal. Je ne demande pas qu'on me baise les pieds, je n'exige pas que l'on me prodigue des titres ; et quand je suis nu devant une femme, je me sens bien ridicule, quoique je n'aie pas de motif à me sentir ridicule physiquement. Je veux simplement dire que je n'ai pas le sentiment d'être autre chose qu'un bonhomme comme les autres — bonhomme auquel un autre pourrait se substituer sans affecter plus que ça la donzelle. On a beau me dire que je suis impressionnant, je n'en crois pas un mot ; cela ne... m'impressionne pas, ne modifie pas ma manière d'être. Je ne me signale vraiment pas par une présence envahissante et souveraine. 

PALMA COMITI — En vous lisant et en vous écoutant, je me suis posé la question de savoir si le mur de vos lamentations n’était pas une façon de vous soustraire à la malédiction de votre petite vie misérable, telle que vous semblez la vivre, en tous cas nous la décrire, ou au contraire vos billets témoignent-ils tout compte fait de la certitude d'être, de devenir, un poète maudit, incompris, (donc un génial génie), ce qui vous permettrait d'accéder à une certaine reconnaissance dans la blogosphère (je n’aime pas cette secte). Ne tirez-vous pas parti, stratégiquement, de ce rôle de victime ? Ygor, le poète maudit, Ygor, l'homme dont les femmes, pauvres femelles, ont envie de soigner les blessures et de protéger du mal qui le ronge et l'accable.  

Je ne peux pas ne pas sourire en vous lisant. Quelle singulière vision avez-vous de moi ! Vous parlez de mon mur sur Facebook comme d'un mur des lamentations, mais je me signale plutôt sur Facebook par des cocasseries et je parle assez peu de moi. Quand cela m'arrive, c'est pour rapporter une anecdote dont je ne suis pas forcément le centre, ou parfois, cela m'est arrivé, c'est vrai, pour y gémir un coup. Si j'ai le droit d'être un joyeux drille et de faire rire, je dois aussi avoir celui d'être moins drôle à l'occasion et de chercher une consolation auprès de mes amis, non ? Cela n'est tout de même pas quotidien, ni même hebdomadaire. 

Ou bien alors vous dites mur sans faire allusion à ce qu'on appelle mur sur Facebook, mais considérez le présent blog, et alors je dois reconnaître qu'il contient plus de déplorations que je ne voudrais. 

Une première chose, c'est que ce blog est né du besoin que j'avais de m'épancher après ma mésaventure québécoise, qui fut un réel traumatisme ; il ne reflète donc qu'un aspect du personnage, le côté obscur. C'est pour sortir de ce piège que, parallèlement, j'ai lancé sous le pseudonyme de Tom Arkayan un second blog : Im falschen Augenblick. Une seconde chose, c'est que je me caricature volontiers et que vous prenez au premier degré tout ce que j'écris. N'avez-vous jamais remarqué combien volontiers je me grime en pépère pour parler de moi ? Est-ce que je m'exprime comme un pépère ? Les photos que je poste de moi sont-elles celles du petit vieux que je m'amuse à décrire ? Vous êtes l'une des ferventes lectrices de Juan Asensio, type tout de même assez peu porté sur la rigolade et le guili-guili ; la littérature est une chose très sérieuse pour lui. La littérature pour moi n'est pas qu'un jeu, mais elle est aussi un jeu ; je peux écrire en me curant le nez, en me grattant le cul. Si je ne ris pas des Bernanos et autres sévères plumitifs, ourdisseurs et trafiquants de Vérités majusculaires, je me sens littérairement plus proche de Rabelais et de Swift que de ces pontifes à cols durs et regards embrasés de prophètes. 

Donc, lorsque je parle de ma vie misérable, méfiez-vous. Je peux certes ressentir parfois mon existence comme médiocre, eu égard à mes rêves, mais en réalité, si ma vie est banale pour ce qui est du quotidien, je ne la considère pas comme plus médiocre que n'importe quelle existence d'individu de ma condition. Le quotidien et ses routines sociales, ses embarras, me défrise le pompon régulièrement, mais si ce n'est pas le nirvana tous les jours, ce n'est pas non plus l'enfer, ni un perpétuel Waterloo. J'ai pris plus de coups que je n'en ai donné, mais j'ai aimé des femmes et j'ai été aimé par des femmes bien plus belles que je ne suis beau. Si ma vie sexuelle alterne le chaud et le froid, je puis vous assurer que quand je suis dans le chaud, je vais au bout de mes désirs et de ma folie ; mes fantasmes ne restent jamais bien longtemps des fantasmes, si bien que je ne puis me dire frustré à cet égard. Ce qui me frustre, c'est le manque de ressources quand j'ai de simples et très légitimes envies, comme d'acheter des livres ou des vêtements, ou du mobilier autre que le bric-à-brac de seconde main dans quoi je vis. Je n'ai jamais été fichu de bien gagner ma vie, et même, la plupart du temps, de la gagner tout simplement. Pour un type réputé intelligent, ça la fout mal. Je manque sans doute d'ambition, et de roublardise. Si je devais être payé à la hauteur de mon talent, je ne serais pas riche, mais je serais au moins à l'aise. Le travail est une chose ; il faut se vendre ensuite, et ce talent-là me faut. Dans le fond et sincèrement, je n'ai à me plaindre de rien : je ne mérite rien d'autre que ma condition sociale effectivement médiocre ; de quoi me plaindrais-je, alors que je n'ai rien fait pour améliorer mon sort, ce qui s'appelle rien ?

Vous n'avez jamais lu sous ma plume que je me considérais comme un écrivain maudit ; méconnu, oui, mais je viens de dire que je n'avais jamais rien fait, ou si peu, pour sortir de l'obscurité. Le maudit est celui qui voit toutes les portes qu'il cherche à défoncer résister à ses coups de boutoir ; aucune porte ne m'a jamais résisté. Et savez-vous pourquoi ? Je ne cherche pas à les ouvrir ; quand elles sont ouvertes, je m'offre même le luxe de passer au large. Une opportunité ? Je n'en profite pas. On m'appelle à New York ? Je reste à Muno !

La blogosphère ? C'est un milieu, pas une secte, ni une famille. Qui tient un blog appartient à la blogosphère, qu'il le veuille ou non, comme un violoneux de patelin appartient malgré lui à l'univers de la musique. On n'adhère pas forcément au milieu dont on fait partie, et si je lis dix notes de blog par semaine, c'est un grand maximum. Alors, n'est-ce pas, être reconnu par des pairs dont je me fous pas mal... Du reste je ne suis pas un vrai blogueur. Je n'alimente pas régulièrement mon blog, je ne fidélise pas le public et j'en rebute une grande partie en ne me pliant pas à la règle du billet court, d'humeur. Je ne suis pas un blogueur, mais un écrivain qui utilise aussi la forme du blog pour s'exprimer, en plus de la fiction et du journal intime.

Maintenant, quand vous mentionnez ces « pauvres femelles » qui veulent être des infirmières et des mamans, vous parlez de choses qui existent et dont je suis conscient. Les femmes ont le pansement et le câlin faciles ; il m'arrive certes de rechercher cela, mais je n'abuse pas, et mes blessures et mes envies de tendresse sont alors réelles. Un mendiant qui ne recevrait l'aumône que des roux à lunettes irait fort logiquement mendier là où les roux à lunettes foisonnent, ou bien c'est un crétin. Je fais la même chose que ce mendiant. Comme je suis un vieil enfant et comme je ne suis pas suspect d'homosexualité, je me tourne du côté des femmes pour être pansé et câliné. 

Je suis vraiment désolé que vous me regardiez comme un type rongé de toutes parts par le mal et la rouille et le désir d'être reconnu, admiré. Si c'est comme ça que vous me voyez, je me demande d'où, de quel poste d'observation vous dardez sur moi vos jumelles, et je me demande s'il n'y a pas entre nous un tel brouillard qu'il vaut mieux ne pas chercher à le dissiper : ce serait en vain.

PALMA COMITI — Ygor, je vous ai demandé en ami sur un de vos commentaires qui répondait à un statut sur le thème : un homme qui se conduit de manière monstrueuse envers les autres ne  peut ressentir aucun sentiment de compassion. Votre réponse : même Hitler pouvait se montrer tendre et éprouver des sentiments d’injustice face aux malheurs des hommes. Ma question : cette haine que vous avez parfois en vous, Ygor, contre ceux qui vous dérangent dans la société… contre quel démon vous battez vous ? Quelle blessure vous amène à vous contrarier de ce qui pourrait vous renvoyer une partie insatisfaite et inaccomplie de votre vie ?

La seule idée du monstre absolument noir me rend furieux. Une intelligence digne de ce nom ne peut soutenir une si totale bêtise. On peut me reprocher beaucoup intellectuellement, mais je ne suis pas manichéen.

Certains humains se distinguent par une crapulerie sans nom, une méchanceté inouïe, une monstruosité insigne. Hitler n'est pas le seul, hélas ! — il n'est que le plus fameux, le plus brûlant, le plus emblématique des démons. Il est vain de lui chercher des circonstances atténuantes. Avez-vous cependant la preuve qu'il était au berceau déjà ce qu'il est devenu ? Par quel joli tour de passe-passe êtes-vous arrivée au constat que cet homme — puisqu'il était un homme, comme Bach ou Gandhi, mais une autre espèce d'homme — était noir de la tête aux pieds, aussi dénué de sentiments positifs que de réflexion un crotale ? Que Hitler n'ait pas été un bonhomme très aimable va de soi ; qu'il fût sentimental et pleurnichard en pensant aux autres semble douteux ; envisager qu'il accordât toutes ses pensées et rêveries à la poésie mignarde relève d'un bien macabre humour. Le personnage présente un CV des plus horribles et je vois mal comment on pourrait défendre ce type, ni pourquoi. Il n'est évidemment pas plaisant d'imaginer Hitler en train d'embrasser Eva Braun, de lui susurrer à l'oreille des mots doux, de lui picorer la nuque de chauds baisers. Ce n'est pas plaisant, parce que ces tendresses le rapprochent trop de notre humanité, et que nous avons décidé une fois pour toutes que Hitler n'était pas des nôtres, qu'il ne pouvait pas être un humain comme nous... alors qu'il l'était. Le moule qui a produit le petit Adolf est le même qui vous a produite, qui m'a produit : l'utérus d'une femme, le ventre d'une mère — et non le laboratoire d'un quelconque Frankenstein. Nous pouvons nous révolter, trouver abominable cette idée, sauf que, danseriez-vous sur la tête pour conjurer le sort, vous ne ferez pas que Hitler ait été autre chose qu'un être humain semblable à tous les autres... jusqu'à un certain point ! La pensée ne me choque pas d'un Hitler amoureux. Il est convenu de croire qu'il n'était qu'un piètre amant, un éjaculateur précoce, mais ce sont là des fariboles énormes et trop commodes. Serait-il prouvé qu'il forniquait comme un pied bot et vous giclait sa semence en moins de temps qu'il ne faut à Lucky Luke pour dégainer sa pétoire et trouer la clientèle, cela n'expliquerait pas le reste, sans quoi tous les amants de cette lamentable espèce seraient des génocidaires, et ça ferait tout de même du monde au balcon, sans compter que nous manquerions vite de peuples à « génocider ».

La haine que vous me prêtez juste après avoir évoqué Hitler m'inquiète un peu, comme si j'étais susceptible de l'imiter, la mèche en moins. Vous appelez haine ce qui n'est pas de la haine, mais un défoulement très ordinaire, dont le but est d'ailleurs d'empêcher la cristallisation en moi de sentiments négatifs susceptibles de me transformer en je ne sais quoi de non comestible : vampire ou cannibale. Personne ne me dérange dans la société. Ce qui me dérange, m'horripile, me tarabuste, me constelle de boutons purulents, ce sont des idées et des catégories d'humains, pas des individus. On peut ne pas aimer certains types d'humanité sans désirer pour autant les exterminer. Je peux avoir les homosexuels en sainte horreur et voler au secours d'un pédé en détresse, parce que je vois alors l'individu, non sa particularité sexuelle. Même chose pour les Arabes, les Noirs et les Chinois dont je ne suis pas trop friand sinon. Je noierais volontiers un nain, mais je n'arrive pas à me décider. Les politiques, les financiers, les sportifs millionnaires, les gens de robe, ce sont des catégories et c'est cela que je hais. C'est un peu court pour envisager un génocide sectoriel. 

Le seul démon qui me démange par ce qu'il ronge en moi, c'est le démon démentiel du temps, cet infatigable sprinter, ce Jesse Owen tombé gamin dans une marmite de potion magique ou d'EPO. Je ne lutte même pas contre lui, me sachant battu d'avance (j'ai le souffle court et les pattes en bois vermoulu). 

Alors, et pour conclure, voilà : je ne suis pas le ténébreux tourmenté que vous croyez avoir épinglé. Vous seriez sans doute surprise de me rencontrer : je ne sens pas le soufre, n'écume pas de haine en permanence. Et même, il m'arrive d'être drôle sans être méchant. Quel impossible hurluberlu !

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