dimanche 6 janvier 2013

Indiscrètes lectrices (II)

(Volume II de mon entretien avec ces dames)


« Parler de soi, quand on est soi, est inévitable »


Jan Saudek, Narcissist, 1987
LUNA DELSOL ― Qu'aimez-vous chez une femme ? Que détestez-vous chez elle ? 

La question qui tue... J'aime évidemment l'intelligence, mais je ne vous ferai pas croire que je vise cela en priorité s'agissant des femmes, puisque je suis un homme, ni plus ni moins qu'un autre, donc charnel, amateur de courbes et de déhanchements. J'aime la beauté, mais ce que j'appelle beauté, moi, est laideur pour d'autres. Mon goût du naturel et de la pilosité féminine est considéré par beaucoup comme une aberration du goût. Qui a raison ? Celui qui aime ou celui qui hait ? Au-delà des considérations esthétiques, je n'aime rien en particulier chez une femme et je n'attends rien d'une femme, sinon qu'elle soit une femme, ni pin-up, ni mémère, ni tueuse, ni névrosée. C'est tellement compliqué ! Trop de femmes sont des caricatures de femmes. Les revendications de femmes, le tralala féministe et égalitaire, ça me soûle. Les femmes qui tolèrent des mecs qui sont de véritables pourritures, je les méprise. La femme idéale, selon moi, est celle avec qui je fais l'amour, non celle avec qui je vis ; or nous avons cette passion absurde et néfaste de vouloir à toute force partager le quotidien de la femme avec qui nous avons couché dix fois ; après six mois, nous ne la supportons plus, le mystère s'est évaporé. C'est la croix et la bannière pour trouver une femme de caractère qui ne soit pas une caractérielle, une capricieuse de premier rang, et donc une emmerdeuse. Et ça minaude et les hommes deviennent fous.

Je vous raconte tout ça, mais si certaines et rares femmes me plaisent, les femmes m'intéressent peu en général et je m'en passe volontiers. Je ne suis pas dupe des choses de la vie, des astuces de l'amour. Les femmes ne veulent pas des hommes, mais des enfants ; le problème est que pour faire des enfants, il faut des hommes, au moins encore un temps. Alors tout le cinéma de l'amour, les langueurs et les promesses d'infini, les cœurs gravés... Non et non ! Je suis définitivement un ennemi du romantisme. Si je veux bien être encore un amant, je refuse tout net d'être un homme. Qu'on me foute la paix avec ces salades ! À la première exigence, je me carapate. Si je dois vivre à nouveau avec une femme... Mais non, c'est impossible.

Or donc, j'en reviens à la question initiale. Une silhouette, un regard, les sourcils et la voix ; voilà des éléments auxquels je suis sensible quand une femme se présente. Autant vous le dire tout de suite, en dix secondes les trois-quarts sont impitoyablement éliminées. Pour le côté moral et intellectuel... En fait, je n'en sais rien. Je n'ai pas de critères, je ne lis pas une femme en fonction d'une grille où je cocherais au fur et à mesure les « pour », avant de trancher. Une femme m'attire ou ne m'attire pas. Ce n'est pas que physique, mais ça compte. Question de feeling. Je me suis rarement trompé. J'ai été plus d'une fois ravi, ensorcelé.

IELIZAVETA PETROVA — Je pense que vous êtes déjà couvert de questions de toutes parts et ne m'en voudrez donc pas de ne pas faire preuve d'imagination. Mais il se trouve qu'une chose me turlupine vous concernant. Allez savoir pourquoi, j'ai été très impressionnée par un de vos monologues, celui sur la pilosité des femmes. J'ignore vraiment ce qui m'avait à ce point interloqué là-dedans, peut-être même plus votre façon de vous exprimer que le sujet en lui-même, toujours est-il que j'y pense involontairement à chaque fois qu'il s'agit de vous. Donc... toutes vos conquêtes ont été poilues, voire moustachues ? Et cela signifie-t-il qu'une femme sans poils n'a aucune chance avec vous ?

Ce sujet en interloque plus d'une, je vous rassure. Les femmes s'épuisent à traquer le moindre poil où qu'il pousse sur leur corps, pour plaire aux hommes — ou plutôt ne pas les dégoûter —, et voici un homme qui claironne son amour de la pilosité et qui se garde de rougir en avouant cette attirance. C'est déroutant. Je sais aussi que je suis loin d'être le seul à préférer le poil à son absence. Question de génération sans doute. Dans les magazines coquins de ma jeunesse, les femmes se rasaient jambes et aisselles, mais le minou était intact. Aujourd'hui... 

Un peu de théorie pour commencer. Le poil chez l'humain est un indice de maturité sexuelle. Quand une adolescente s'effraie de l'apparition de poils sur son corps, elle ne réagit pas contre une agression de la nature, mais en fonction d'une idéologie pernicieuse, masculine, homosexuelle, consistant à refuser que la femme puisse être autre chose qu'une image, quelque chose de lisse, un éternel enfant. La mode est aux mains de couturiers pour une majeure partie homosexuels, c'est-à-dire des hommes qui n'aiment pas les femmes au physique, qui ont horreur du sexe de la femme. À l'écouter, on pense qu'un Karl Lagerfeld — un individu qui me dégoûte à un point inconcevable — adoooooore les femmes et qu'il ne cesse de magnifier leur beauté. C'est de la couillonnade. Cet affreux pédé maniéré aime l'androgynie. Son idéal, c'est l'éphèbe, le giton au petit cul rond et lisse, à l'anus dépoilé. Or, les canons esthétiques issus de la mode et des couturiers invertis exercent un véritable diktat auquel succombent même celles que la mode n'intéresse pas. Et bien sûr les fabricants de cosmétiques et les instituts dits de beauté font avec ça un business juteux. Mon militantisme en faveur du poil au féminin n'est donc pas uniquement esthétique. Il est anthropologique.

En pratique maintenant. Ce n'est pas tant la pilosité que j'aime que le naturel intégral. Ça veut dire que j'aime qu'une femme soit naturellement poilue, et toutes les femmes ne sont pas poilues au même degré. La rareté du poil au féminin me le rend précieux et désirable. Si la mode était au poil, si on ne croisait l'été, en rue, que des aisselles fleuries, je serais moins obsédé sans doute. J'ai fait le récit voici quelques mois, sous mon autre pseudonyme de Tom Arkayan, d'une de mes expériences en ce domaine : Ludivine, émois... 

Toutes mes conquêtes ont-elles été poilues ? me demandez-vous. Toutes, non ; beaucoup, oui, et choisies en fonction de ce critère, aisément décelable. Du reste, j'en parle volontiers. Je ne demande pas aux femmes si elles sont poilues, bien sûr. J'observe... les sourcils, les bras... Une femme aux bras épilés me fait horreur, comme l'intérieur d'une peau de lapin écorché. Les sourcils sont ce que je considère en premier dans un visage féminin. La beauté d'une femme est fréquemment soulignée par ses sourcils. Si je ne pousse pas le bouchon jusqu'à aduler des sourcils broussailleux de cinq centimètres de hauteur sur autant d'épaisseur, je ne regarde pas une femme au sourcil inexistant, en fil de pêche (cf. Edith Piaf). Une femme qui me troublait énormément à cet égard voici quelques années, c'est l'actrice — d'origine arménienne — Arsinée Khanjian, l'épouse du cinéaste Tom Egoyan. Ou bien encore l'actrice française Sophie Duez. Troublantes femmes... 

La moustache... Disons qu'une ombre de moustache est susceptible de m'émoustiller, pas une moustache véritable de sorcière ou de vieille gitane ménopausée. Si j'aime la femme poilue, je n'aime pas les viragos et les lesbiennes négligées, parfumées à l'oignon comme des camionneurs portugais après quinze jours de route sans la moindre station devant un lavabo ! Une ombre de moustache chez une belle femme peut effectivement m'émouvoir et mettre en branle toute une mécanique érotique et cérébrale, puisque chez moi l'érotique et le cérébral sont liés. Alain de Botton rapporte une anecdote de ce type dans ses Consolations de la philosophie. Il ne comprend pas d'abord pourquoi une certaine femme l'attire invinciblement, alors qu'elle n'a rien de ce qu'il aime chez une femme d'habitude. Puis vient la révélation : c'est la moustache ! Comme quoi, quand on laisse parler les sens, quand on oublie ce qu'une femme devrait être — une image — pour considérer ce qu'elle est — un animal —, on reçoit du ciel des preuves de l'existence de Dieu !

Vous me demandez si une femme sans poil a des chances avec moi... Une femme sans poil ? Une femme épilée intégralement, vous voulez dire ? Hm... Celle-là n'a pas intérêt à s'en vanter lors des travaux préliminaires : je serais fort refroidi, tant je trouve désolant et pitoyable un sexe glabre. Comprenez qu'un sexe de femme est autre chose pour moi qu'une crevasse, une fente, une tirelire. Le sexe d'une femme ne m'attire pas pour y fourrer mon chibre ; sinon, peu importerait l'absence ou la présence d'une fourrure ! Je ne suis pas du tout du côté du sexe, mais de l'érotisme et de tout ce qui nourrit, exalte les sens. Le sexe brut, l'irrépressible désir de dégorgement, je laisse ça aux handicapés de la libido.

Une femme naturellement peu poilue a toutes ses chances avec moi, mais je serais tout de même un peu frustré, et mon désir d'elle risquerait de s'émousser bien vite.

LUNA DELSOL ― Croyez-vous que le pardon soit une vertu ou une faiblesse ?

Nous sommes seuls avec notre conscience face au pardon. Il ne saurait être une vertu collective ou nationale. Je comprends parfaitement qu'un père refuse de pardonner au violeur et assassin de sa fille. Dans ce cas précis, c'est plutôt le pardon qui me semble monstrueux. Il soulage l'esprit bien plus qu'il ne pardonne. Il ne dit pas : « Va en paix... », mais plutôt : « Casse-toi ! Dégage ! Sors de ma tête ! Cesse de m'obséder ! ». En effet, je ne crois pas l'être humain fort capable de pardonner vraiment, au sens christique du terme, avec en toile de fond les angelots joufflus de la rédemption. Ensuite, comment pardonner à quelqu'un qui ne sollicite même pas le pardon ? Je serais le père d'Ilan Halimi, ce jeune juif enlevé et torturé à mort par le « gang des barbares » du sinistre Fofana, je ne me poserais même pas la question d'un possible pardon. Je n'aurais de « repos » qu'en voyant Fofana et sa bande rompu vif et roué. Pas d'humanité pour les bêtes à deux pattes. No mercy. À cet égard, je ne vais pas feindre d'être plus catholique que le pape, par humanisme, grandeur d'âme et autres sornettes blafardes. Celui qui sort de l'humanité doit en être sorti complètement, caillassé d'abondance. Vengeance ? Simple hygiène...

Maintenant, tous les cas ne sont pas extrêmes et s'il plaît à Joseph de pardonner à sa femme qui le fait cocu, ça regarde Joseph. Des fautes bénignes de ce type, je suis évidemment capable de les pardonner et l'ai d'ailleurs fait maintes fois... ce qui n'a jamais empêché la récidive !

JOËLLE DI MURO ― L'indifférence n'est-elle pas la meilleure des armes ?

Vous faites de toute évidence allusion à mon rabâchage québécois... L'indifférence ne se décrète pas. Parmi ceux qui se disent indifférents, combien le sont vraiment ? Combien d'indifférents ne le sont qu'en apparence ? Je ne peux pour ma part affecter un sentiment que je n'éprouve pas. Ce qui m'est arrivé là-bas est grave. La personne à qui je dois d'avoir frôlé le précipice ne mérite que le mépris, et ce mépris ne saurait être tu. D'un point de vue personnel, je vois mal comment, à moins que de posséder un degré de sainteté exceptionnel, je pourrais être indifférent à ma propre et récente histoire. Il y a là une plaie avec du pus. Le fait d'en parler vide la plaie de son pus et la cicatrise. Je conçois que cela puisse agacer le lecteur bénévole. Je ne lui inflige pas mon histoire. Je préférerais évidemment parler de choses plus agréables ou plus drôles. Le temps fera son œuvre et guérira mes blessures. Subsistera une cicatrice... au-dedans. Ce qui a été — et demeure — une souffrance deviendra une expérience avec le temps et passera du sensible à l'intellectuel.  

LUNA DELSOL ― Êtes-vous un homme cordial ? Cérébral ? Sexuel ? Ou les trois ?

Je ne crois pas être cloisonné. Je suis néanmoins plus cérébral que sexuel et plus sexuel que cordial. J'ai sans doute des qualités de cœur, mais je me garde d'en parler. Vous savez ce qui advient des roses dont on voit le cœur... Les allusions au cœur de l'homme ont le don de me disposer à une ironie cinglante. Les humains quand ils bavent du cœur et pleurnichent, ça me rend cynique. L'homme de cœur ferme sa gueule, il agit. Il n'a pas besoin de publicité. S'il en a besoin, alors c'est un boutiquier, et vous savez ce que je pense des gens qui tiennent boutique.

Je ne suis pas sexuel non plus, au sens de la bête. Je suis volontiers charnel et surtout sensuel. Le plaisir des sens m'importe globalement plus que la satisfaction sexuelle, la délivrance. Je peux faire l'amour et me passer de jouir à l'occasion. Je ne suis pas de ceux qui ne pensent qu'à fourrer la garce. Pénétrer et posséder ne sont pas des obsessions chez moi. Je ne suis donc pas l'amant rêvé pour celles qui ne jurent que par l'union des sexes, la mécanique très animale du coït. 

Je suis donc avant tout un cérébral, mais pas un intellectuel. Le cérébral utilise volontiers son cerveau, sans lui être asservi, quand l'intellectuel n'utilise que son cerveau, parce qu'il n'a que ça — d'où le côté gauche et empoté de maints intellectuels. Je ne suis pas un manchot sous la couette, toutes questions de performance et d'endurance mises à part. Aux fourneaux, je me débrouille. J'aime faire la cuisine et jardiner à l'occasion. Si je n'excelle pas comme bricoleur, je sais plus ou moins tout faire dans une maison, mais avec répugnance pour certaines choses. De tout cela résulte que je ne suis pas un bon client pour la femme en quête de l'homme idéal. 

LUNA DELSOL ― Êtes vous capable, après une féroce polémique, de rencontrer votre adversaire qui vous le demande ?

Bien sûr, mais pour quel bénéfice ? La polémique n'a pas pour objet d'éliminer l'adversaire, mais de disputer avec lui, d'éprouver nos forces respectives, d'argumenter. Des gens avec qui j'ai polémiqué sur Internet, j'en ai rencontré par la suite plusieurs qui sont devenus des amis, comme Didier Goux, l'exemple le plus fameux. Mais notre rencontre n'avait pas pour dessein de vider un contentieux, nous étions devenus amis avant de nous rencontrer physiquement. 

Vous faites allusion à ma récente et spectaculaire brouille avec Juan Asensio. Il voulait me rencontrer pour en parler, mais je n'en voyais pas l'intérêt, connaissant le lascar, d'autant plus que mon silence, une heure après sa demande, était déjà interprété comme une lâcheté. Je le rencontrerais pour parler de ça, il me regarderait, me jaugerait. Après ça il essayerait de me sucer la cervelle, dans le but de révéler ensuite au monde que je ne suis pas formidablement cultivé, à preuve, je n'ai pas lu le bouquin de tel romancier slovène paru en 1913 à Ljubljana en 125 exemplaires et à peine traduit la semaine dernière en français chez un obscur éditeur établi à Cahors dans les caves d'une ancienne papeterie. Ce luron-là, je le connais comme ma poche, et il est hors de question que je le rencontre pour autre chose qu'une rencontre sinon amicale, du moins pacifique et sans arrière-pensée. Je ne me déplacerais pas à Paris pour le rencontrer, mais si je me trouvais à Paris et l'y rencontrais fortuitement, je serais le premier à le héler et à me présenter. Il ne doit pas douter de cela.

LUNA DELSOL ― Vous êtes-vous déjà engagé politiquement, et en voyez-vous la nécessité ?

J'ai bien sûr des opinions, d'ailleurs moyennement modérées et connues, mais je n'ai jamais été encarté nulle part, et n'ai pas l'intention de l'être. Un artiste doit être engagé dans son art, au-delà des idées. Montherlant prônait en matière politique l'alternance et le syncrétisme. L'alternance me semble un jeu intellectuel, mais le syncrétisme me séduit. Je suis clairement de droite, mais de gauche aussi par maints aspects. Ma vision de l'histoire est cyclique, opposée donc à la vision de gauche d'un perpétuel progrès. Je suis pessimiste, donc de droite. Je suis pour l'individu contre la société, mais la société, qui permet aux individus d'exister, doit être protégée contre l'individu déchaîné. Je suis encore de droite et libéral par mon attachement à un état fort et efficace, d'ailleurs réduit à ses prérogatives régaliennes. Je ne suis plus de droite s'il s'agit d'exalter la force et la richesse au détriment de la faiblesse et de la pauvreté, même si je suis bien placé pour connaître les abus de l'assistanat. On ne peut tout de même pas laisser crever les gens au nom de l'inégalité naturelle des forces et des intelligences. Je suis de droite, mais d'accord avec Mélenchon quand il estime que la différence entre le plus bas et le plus haut salaire dans une entreprise ne devrait en aucun cas dépasser le multiplicateur vingt. Là où je suis moins d'accord, c'est quand il propose de confisquer le surplus. Le racket, je n'aime pas ça. Je trouve d'une indécence parfaite qu'un sportif, une vedette quelconque, puisse gagner en un mois l'équivalent de plusieurs années de salaire d'un travailleur ordinaire. Qu'il y ait des riches et même des très riches ne me gêne pas, je ne suis pas jaloux, mais il y a tout de même des limites à respecter. Enfin, je ne suis guère de droite lorsque j'approuve le principe de l'allocation universelle chère au professeur Van Parijs. Je ne suis pas non plus très de droite par mon souci de l'écologie, si par écologie on entend autre chose que les revendications sociétales issues de Mai 68, véritables pollutions intellectuelles (mariage gay, dépénalisation du cannabis, etc.). Si je me soucie de l'environnement et souhaite parfois une terre soulagée des hommes, je suis contre les éoliennes et pour le nucléaire civil. 

Me définir politiquement est un sacré casse-tête. Je m'y perds moi-même. Je suis plutôt conservateur en matière de mœurs, mais pour le progrès technologique, sous réserve de sa réelle utilité. La nation reste pour moi une référence politique et culturelle, mais je ne mets rien de sacré là-dedans et vous ne risquez guère de me voir agiter un jour le drapeau national ou me balader fièrement avec une cocarde quelconque au revers de mon veston. J'ai des affinités avec les anarchistes de droite, mais la notion même d'anarchisme me rend méfiant. L'anarchiste refuse toute forme de pouvoir. Je ne suis pas contre le pouvoir, le pouvoir naturel, une certaine hiérarchie, mais contre les abus de ces pouvoirs.

LUNA DELSOL ― Quel est le prochain rêve que vous voudriez réaliser ?

Je n'ai plus l'âge des rêves. J'ai quelques vagues projets, mais réalisables et de toute manière modestes. J'ai un souhait pourtant, abominable par bien des aspects : je souhaite que la guerre civile éclate enfin, qu'elle éclate de mon vivant, que je puisse y participer corps et âme, non du fond de mon lit, à trembler de trouille sénile. Je souhaite que les aberrations du monde actuel, l'inversion des valeurs, soient anéanties et que ceux et celles qui ont promu ces valeurs délétères soient pendus ou fusillés. 

LUNA DELSOL ― Qu'est-ce que vous aimez que l'on dise de vous ?

Rien de particulier. Je n'ai pas la vanité de mon orgueil. Je suis l'homme des coulisses et non un bateleur soucieux de son image. Que l'on reconnaisse mes qualités quand j'en fais usage me comble, mais je n'ai pas besoin non plus qu'on en fasse grand cas et que l'on me distingue pour cela. Je préfère les fleurs aux crachats mais ne crois pas mériter tant de fleurs que ça. Quoi que je fasse, je ne le fais pas pour être distingué. Je vais mon petit bonhomme de chemin, cahin-caha, en m'efforçant de nuire le moins possible. 

LUNA DELSOL ― Qui a dit : « Celui qui parle de lui cherche sa propre gloire » et qu'en pensez-vous ?

J'ignore qui a dit cela et je ne pense pas grand bien de cette affirmation qui sent la soutane et la morale à trois sous... Parler de soi, quand on est soi, est inévitable. Mais comment parle-t-on de soi ? Montaigne qui se prend comme sujet de réflexion de sa philosophie ne se porte pas aux nues ce faisant : il s'examine, d'ailleurs froidement. Je ne vois pas où Montaigne cherche sa propre gloire, quoi qu'en pense Blaise Pascal qui le critiqua durement pour ça. Lorsque je parle de moi, je ne me vante pas : je me décris — et je ne me décris pas en tant que personnage remarquable ou exemplaire, mais en tant que homo singularis, parce que je possède un petit talent que tout le monde n'a pas, celui de décrire par l'intérieur certains processus. Vous-même êtes de ceux qui me témoignent leur gratitude. Il semblerait que mes explorations intimes puissent aider certains à comprendre les rouages de la mécanique en eux-mêmes. De mon obscurité j'apporte donc des lumières — de petites lumières, éclaboussures de lucioles dans la nuit. Je chercherais ma propre gloire si je ne cessais de m'encenser ; or, je mets volontiers l'accent sur mes débâcles et ridicules, j'hésite rarement à me moquer de moi-même. Quand j'ose écrire que je suis intelligent, est-ce que je me vante ? Est-ce que je mens ? Ai-je dit que j'étais le plus intelligent, que mon intelligence était admirable, éclatante ? Non. Je ne suis pas un monstre d'intelligence, mais je suis intelligent. Qui cela dérange-t-il et pourquoi ? Dois-je dire que je pue pour être cru ?

LUNA DELSOL ― Est-ce que la mort vous fait peur ?

La mort en tant que passage, non. Ce qui me déboussole, c'est l'absence que la mort induit... quoique cette absence soit très relative quand soi-même on vit encore et que l'on se souvient de personnes aimées. Proust est bien mort, son corps n'est plus qu'une charogne, mais il n'est pas absent. Lorsque je regarde des photos anciennes, je suis choqué — réellement, profondément — d'y voir figurer des êtres vivants qui ne le sont plus, dont personne ne se souvient, dont les noms mêmes ont disparu. La photo elle-même disparaîtra un jour, si bien que ces gens n'auront jamais été. C'est abominable. C'est un truc qui me turlupine énormément, m'obsède. 

Nous mourons une première fois physiquement. Nous mourons une seconde et dernière fois quand ceux qui nous ont connus meurent à leur tour. Je m'occupe à l'occasion de généalogie. Grâce à ma tante, j'ai connu un grand nombre de personnes, des cousins et cousines parfois très éloignés. Je peux au moins dire de ces gens quelques petites choses : silhouettes, allures, voix, menues anecdotes, etc. Si je n'ai pas noté cela quelque part, elles disparaîtront avec moi et ces gens, je me répète, n'auront jamais été. Idée insupportable.

Tenez. Lorsque je suis retourné vivre à Chassepierre, l'unique café du village était tenu par un vieux monsieur nommé Armand Fauconnier. Il n'était pas du village, mais de Bruxelles. J'ignore tout de son histoire, ce qui avait pu l'amener, de la capitale, à tenir un bistrot dans un patelin de cent-cinquante âmes au fin fond de la Belgique. Mais je revois le bonhomme, mort assez vite. Voici quelques années, j'ai appris par une dame du village qu'il avait été bel et bien enterré au village, et l'on m'a envoyé une photographie de sa tombe : une simple croix de bois, sans trace du moindre nom. Cette tombe n'a certainement jamais été fleurie et nul, sauf folie, ne songerait à s'incliner ne fût-ce qu'un bref instant devant cette tombe anonyme. Ça me rend triste — mais d'une tristesse qui touche aux racines de mon être. Je n'en pleurerais pas, bien sûr. Il ne s'agit du reste pas d'une émotion, mais d'un ébranlement constitutionnel, d'une fêlure ontologique. Vous me direz : « Quelle importance y a-t-il à se souvenir d'un obscur cafetier ? » Je ne peux pas vous répondre. Le vieil Armand n'est qu'un exemple : il est l'arbre anonyme qui cache la forêt disparue. Étonnez-vous dès lors que je ne sois pas très chaud à l'idée non de mourir, mais d'être absent une première fois, puis une seconde et définitive fois... Est-ce que je n'écris pas pour demeurer vivant à tout jamais, serait-ce sous la forme d'un manuscrit poussiéreux dans une malle oubliée, mais susceptible d'être un jour découverte ? Probablement est-ce l'une de mes motivations inconscientes.

LUNA DELSOL ― Et Dieu, dans tout ça ?

Mon cher Jacques Chancel, Dieu pour moi ne compte tout simplement pas, puisque je fais volontiers fi de l'hypothèse divine. Je ne m'en gargarise pas. Je le déplore même parfois. Qu'y puis-je ?

Je vous entends venir : mon angoisse de l'absence serait résolue si je consentais à croire en Dieu, à croire à la vie après la mort. Si cette question pouvait être résolue par l'intellect, croyez-moi, j'aurais tranché depuis longtemps et pris une décision en faveur ou en défaveur de Dieu. Or, si je ne crois pas que Dieu existe, en voilà un qui m'intéresse tout de même et dont je ne doute pas qu'il existe pour d'autres. Dieu ne se décrète pas, il ne se raisonne pas : il se révèle... ou non. Je ne suis pas réticent, loin s'en faut, à la spiritualité et à la foi, mais le Dieu anthropomorphe que l'on nous sert dans le christianisme me semble un citoyen hautement suspect, sorte de très commode Père Fouettard dont les foudres menacent à l'occasion les fidèles trop peu ardents. Quant à la bonté de ce personnage, qu'on me permette de ricaner. Un sadique professionnel, récidiviste et séculaire.

Si quelque chose existe qu'on pourrait appeler Dieu ou « principe créateur » ou « présence », c'est tout ce qu'on voudra, sauf une conscience. Si cette chose Dieu existe, elle est indifférente. Croire en elle ou non ne changera rien pour nous, ni maintenant ni plus tard. Enfin, si, elle peut changer quelque chose maintenant, en ce sens où la simple croyance en son existence, sans culte aucun, peut libérer l'individu de certaines angoisses, le rassurer : oui, la vie a un sens ; non, tout cela n'est pas absurde ; oui, l'âme existe et survit au corps, etc. Alors Dieu ou l'idée de Dieu est utile. 

Il serait commode et facile de croire. Tant de gens croient ainsi, qui ne sont au final que des hypocrites ou des naïfs, nantis d'une foi culturelle : « Mes parents allaient à la messe, j'y allais aussi, donc je crois en Dieu. » Des habitudes, un conformisme mental... Aucune réflexion là-derrière, que des automatismes, des réflexes pavloviens, fort peu de spiritualité. Si je me compare à cette masse des croyants de cinémathèques, experts en signes de croix et en génuflexions, je suis bien plus qu'eux proche de Dieu, puisqu'au moins Dieu existe en moi comme inquiétude — ou trouble, si vous préférez. Je ne dis pas que Dieu n'existe pas, je dis que je n'ai pas la foi.

Je peux poursuivre. Que dirais-je de plus que je n'ai dit déjà ans le dernier article de mon second blog ? Je vous y renvoie donc.

... to be continued...

3 commentaires:

  1. D'accord à la virgule près avec ce que vous dites de l'importance du sourcil féminin. Et je partage également votre admiration pour la troublante Arsinée…

    Quant à la moustache, je rappelle souvent (c'est-à-dire dès que la conversation si prête…) que chaque fois que Tolstoï parle du charme et de la beauté de Natacha Rostov, il note toujours cette ombre qui orne sa lèvre supérieure…

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  2. Si j'avais à gratter toute la toile de ce texte comme pourrait s'aventurer un expert devant une peinture afin d'en relever le premier jet identitaire de l'oeuvre d'art dont la caractéristique propre en son raisonnement et fonctionnement cérébral permettrait de qualifier le trait systématique, et j'insiste sur le systématique, qui fait de toi la personne que je connais au niveau de la perception du langage, au sein de ma compréhension la plus véritable à ton sujet, elle serait le portrait craché de cette phrase :

    " Si la mode était au poil, si on ne croisait l'été, en rue, que des aisselles fleuries, je serais moins obsédé sans doute. "

    Alors effectivement, étant donné le fonctionnement mécanique du système qui se reconnait en temps que tel dans la réflexion d'une réaction bâtie au sein de l'isoloir de la masse sociale et en rapport opposé afin de se déterminer comme être, ne suppose qu'à faible probabilité, voir même incompatibilité sinon plus, comme tu le dis plus haut, impossibilité, ta capacité de vivre AVEC une femme : tu ne peux te sentir exister, en mon sens, qu'à côté, ce qui est très différent. Il est en plus extrêmement rare de trouver cet idéal de couple, où chacun vivant sous un même toit, ne vit pas avec l'autre mais à côté de l'autre, où chacun reste entier dans son essence comme une prise de rendez-vous volontaire d'un commun accord à chaque rencontre parlementaire, ou encore sexuelle, pour déjeuner, dîner, sortir, travailler que sais-je... Je terminerai avec cette touche d'humour sur la relativité : 1 + 1 = 3 ( ToiT )

    Ainsi va la vie devant soi.... ( merci )

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  3. C'est exactement ce que je pense!

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