mercredi 26 décembre 2012

Le billard de Cyrano (part II - suite et fin)

 (Suite immédiate de mon billet précédent.)


Le samedi 8 décembre, vers 13 heures, j'ai quitté la clinique d'Arlon où la veille, au matin, on m'avait opéré sous anesthésie générale. 

Du nez. On m'a opéré du nez — seulement du nez, pour rectifier une anomalie fort courante chez les humains : une cloison nasale déviée. Cette opération bénigne, mais désagréable, n'est que le prélude à une seconde opération que je dois — ou devrais, car rien n'est acquis — subir dans plus de six mois, mais à l'oreille droite cette fois. « Ça existe, un cancer de l'oreille, un truc qui bouffe bien l'oreille, puis la gueule ? » Peut-être... mais ce n'est pas d'une telle horreur que je souffre, mais d'une saleté du nom de cholestéatome. Je vous laisse enquêter... Enfant, adolescent, j'ai fait quelques otites, pas toujours détectées à temps, pas bien soignées. Un jour, j'étais presque sourd et mon père m'engueulait parce que j'augmentais le volume de la radio. Un ado sourd, ça fait sourire : on croit deviner ce qu'il fait dans son lit, pourquoi il monte si tôt se coucher... Ma tante, chez qui je ne vivais plus (je suis retourné vivre chez mon père durant l'été 72), me prit en charge et m'expédia chez ce que nous n'appelions pas encore un ORL, mais un 
oto-rhino-laryngologiste, comme dans Astérix. Celui-ci fut scandalisé par mon état. Il fallut le retenir pour qu'il n'aille pas casser la gueule au paternel (qui lui eût, d'un geste, par charité, pété les dents).

Adulte, j'ai encore souffert d'otites, moins régulièrement. Une otite n'est rien, sauf que des otites à répétition affaiblissent le tympan. Une poche se forme qui se remplit d'épithélium, lequel desquame puis se kératinise. Je sais pourquoi maintenant, des années durant, enrhumé, mon oreille se bouchait et mettait à se déboucher un temps de plus en plus long. La dernière fois, l'hiver dernier, à mon retour de Perpignan, je me remis d'un rhume mais mon oreille ne se déboucha jamais. Je consultai le médecin du village. Ce tocard ne vit rien et me parla d'un bouchon de cérumen. Je suivis sans trop y croire sa médication, laquelle eut l'effet nul escompté. Je consultai un second généraliste qui, pareillement outillé que le premier, remarqua quelque chose, tout en haut, dans un angle mort, pour ainsi dire. Il m'envoya consulter à Arlon un ORL, une femme. C'est elle qui diagnostiqua le fameux cholestéatome, avec perforation du tympan. Moi qui sais tout, dit-on, je n'avais jamais entendu ce mot. Il ne présageait rien de particulièrement sympathique, je le sentais vicieux. Pour mesurer l'étendue des dégâts — le cholestéatome est une maladie évolutive de l'oreille, rongeant tout autour d'elle sournoisement (osselets, etc), jusqu'à provoquer, dans les cas extrêmes, des abcès du cerveau, des méningites fatales —, on me fit passer un scanner du rocher. Son résultat me fut annoncé par courrier, avec un second rendez-vous chez l'ORL, le grand chef cette fois, le chirurgien qui samedi m'opéra. Il m'expliqua tout bien froidement, comme j'aime. Seule mon oreille moyenne était atteinte (la transmission) et ma surdité n'était que de 30%, ce qui est tout à fait vivable sans appareil auditif (que je refuserais de toute façon). Mais il y a ce cholestéatome, vilain bidule que rien ne soigne, sauf la chirurgie ; et si on le soigne pas, eh bien le cholestéatome prend ses aises, bouffe ses voisins et provoque ce que j'ai dit, puis la mort. Dans mon cas cependant, aucune urgence. Pas d'otorrhée, aucune douleur. Il me fut donc absurdement suggéré de passer au préalable sur le billard pour une septoplastie. Quoi ? Hein ? J'ai bobo à l'oreille et toi, médicastre, tu veux me charcuter le blair ? Ôte tes pattes de là, canaille ! On m'expliqua l'astuce, car je croyais au gag. L'oreille, le nez, tout est lié, et pour cette opération qui ne pourra se dérouler que six mois après la première, je dois être capable de bien respirer, d'où la septoplastie. Verstehen Sie ? Mouais !

Internet me permit de vérifier les assertions du médecin. J'appris, non sans joie, que le cholestéatome était une maladie récidivante et que la chirurgie — au microscope — ne réussissait pas à tous les coups, qu'il était souvent nécessaire de pratiquer une seconde, une troisième, voire une quatrième intervention. Et la plupart du temps le patient s'en retourne chez lui guéri, mais sourd à moitié, victime d'acouphènes, handicapé à vie, nanti d'une superbe cicatrice derrière l'oreille, un régal lorsqu'on est chauve, comme moi. Que faire, Jésus ?

Attendre que la méningite me foudroie ? Non. Ai-je envie de tout ça ? Pas davantage. La mort me tente-t-elle ? En aucune façon. Barbier, je suis à vous !

J'ai donc décidé que je serais courageux. Si je dois mourir, ce sera dans mon armure, la dague au poing, et non dans mon fauteuil, en pyjama, couches et regard vide de morue s'évidant.

Mon opération du nez était donc prévue pour le vendredi 7 décembre. J'ai déjà subi voici longtemps une anesthésie générale, sans chirurgie, pour une intervention par sonde de Dormia, pour une lithiase. Cétait donc une première pour moi, et je n'en menais pas large. Je ne suis pas un amateur de sang. La seule idée d'une incision minuscule me rend tout faible. Je n'aurais pu être boucher, ni chirurgien, ni... vampire !

Mon rendez-vous à la clinique était pour 7 h 30, opération prévue à 8 h. Arlon est à une heure de route, et la météo nous promet le pire, c'est-à-dire du verglas, de la neige et pas trois flocons. Je devais partir au plus tard à 6 h 15 et ne rien manger ni boire, ni fumer. Je me levai à 5 h 30, puisque je n'avais pas à paresser en sirotant mon café matinal. Je n'avais qu'une douche à prendre, un peu spéciale, puisque je dus me laver en trois épisodes, avec de l'iso-Betadine, puis me rincer soigneusement. J'écartai les tentures : ciel noir de nuit, neige absente. Peut-être échapperai-je au désastre, me dis-je sans trop y croire, car je suivais en temps réel, via Internet, l'évolution météorologique. À 6 h 15, j'ouvrais sans difficulté la portière de mon char (la veille, je m'étais retrouvé dans une posture ridicule, forcé d'entrer par la porte arrière du véhicule, celle du conducteur étant gelée — mais à Florenville, 13 kilomètres plus loin, où je m'arrêtai pour faire le plein de carburant, je ne pus sortir de la voiture qu'en hélant par le toit ouvrant un premier, un second puis un troisième client, à qui je fis passer la clé et qui me libéra, malgré quoi j'arrivai au taf un quart d'heure en retard, alors que j'étais parti, prévoyant, dix minutes avant l'heure habituelle). Pour éviter un pareil gag en cette journée cruciale, j'avais acheté la veille une bombe de silicone et en avais soigneusement badigeonné les caoutchoucs de la portière. Je m'étonnai cependant : en six rigoureux hivers à la mode québécoise, jamais une telle chose ne m'était arrivée, si je dus parfois chercher un long moment la voiture planquée sous son poids de neige. L'explication est que les hivers dans le Nouveau Monde sont secs ; ils sont humides chez nous, ce qui explique aussi pourquoi nous grelottons par 2º, quand un bon -15 au Québec, sans vent, en janvier, nous donne envie de tomber la veste. L'humidité, la rouille, la corruption...

J'ouvris certes sans problème ma portière, mais il neigeait à très gros flocons depuis dix minutes. Cette route que je pratique tous les jours, et qui est une route secondaire, sans accotements, je ne la reconnus pas. Avec ça, la nuit. Sous la tempête — car c'était une tempête —, les feux de route ne servent qu'à brouiller la vue. Les feux de croisement sont donc de rigueur, mais ils n'éclairent pas loin. Au surplus, je ne connais pas le comportement de mon véhicule dans ces conditions. Je découvre. Mais j'aurais préféré m'adonner à cet exercice dans des circonstances moins stressantes. Comme je le disais la veille à une collègue : « Je me rends à l'hôpital, mais je ne compte pas y arriver tué. » Je fis donc les cinq kilomètres séparant Muno de la grand-route à du 30 km/h. Sur la grand-route, je fis du 40 et parfois du 50. Je n'avais pas mangé, ni bu, mais je m'étais roulé trois clopes pour le trajet, de même que la veille, en prévision d'un possible trépas, je m'étais offert une savoureuse pizza artisanale (et fraiche), agrémentée d'une bouteille de château Pique-Sègue de 2004. Mourir dans mon armure, la clope au bec... La radio fonctionnait, ainsi que le GPS, indispensable compagnon. Les deux disques que j'avais choisis pour la route demeurèrent dans mon sac : PJ Harvey, White chalk, et les Motets pour la chapelle du roy, d'Henry Dumont, par La Chapelle Royale dirigée par Philippe Herreweghe. J'étais presque bien, très concentré, prudent, pensant parfois à cette femme blonde qui me protège, Dieu sait pourquoi, et à qui miraculeusement je fais confiance, car elle m'accompagne de loin sans me coller au train, sans revendiquer rien. Mais enfin, bon, ce n'est pas elle qui conduisait. Je devais aussi, pour mon salut, faire ma part de travail.

Après Florenville, Pin. Ça se gâte. D'autres conducteurs se sont mis en route, et fort peu sont équipés pour rouler par ce temps. Mon 4 x 4 tient la route, j'ai le volant bien en mains, mais je ne maîtrise en rien les véhicules que je croise, que je suis ou qui me suivent. Je suis à la merci d'une folle ou d'un hurluberlu. Entre Pin et Jamoigne, sur le territoire d'Izel, se trouve en hauteur le bien nommé lieu-dit Les Quatre-Vents. Mes essuies-glaces sont au maximum de leur puissance, ils commencent à m'étaler sur le pare-brise une pâte à moitié gelée, brouillant la visibilité, tandis que des glaçons collent aux lamelles et pendouillent, produisant à chaque balayage un bruit sourd — tout cela dans une descente avec deux virages assassins. Je conduis le nez contre le pare-brise et me dirige aux feux arrière des voitures qui me précèdent, à l'aveuglette, pour ainsi dire. Je vous fais là un remake du Salaire de la peur. Pas de nitroglycérine dans mon camion toutefois.

À l'entrée de Jamoigne, je m'arrête le long d'un trottoir et sors de la voiture, armé de ma brosse à neige, acquise la veille elle aussi. Un agglomérat de glace s'est formé entre le capot et le pare-brise. Je nettoie tout ça, mes wipers, rentre dans la voiture et zou ! me voilà reparti. Content qu'il y ait de la circulation, au fond. Des véhicules me précèdent, roulant moins vite que je ne roulerais : des petites C3, des Mini, des Fiat 500. Tintigny, où je travaille, puis Sainte-Marie-s/Semois, où je suis bien près de devoir m'arrêter encore, sans rien en faire cependant. Au rond-point d'Étalle, devant moi ça danse ; moi-même, je danse un peu. Me voici sur la route d'Arlon, méchante route sans accotements là encore, fort étroite avec ça. Nous roulons en file indienne. Nous croisons d'autres Indiens, certains au volant de camions aux airs mauvais. Un rond-point, ça glisse, un autre rond-point et ça patine : Holiday on Ice !

Avant l'autoroute — redoutée —, reste à négocier la bretelle d'accès en épingle. Personne ne me colle au cul, ça glisse mais je passe. Me voilà sur l'autoroute, tout le monde y roule au ralenti, comme pour traverser un village. Je demeure bien à droite et tranquille. La sortie vers Longwy, 13 kilomètres plus loin, ne pose aucun souci. Un dernier rond-point, me voici à Weyler, l'entrée d'Arlon (en latin : Ara Lunae, « autel de la Lune » — c'est rassurant dans une certaine mesure et pour une question qui ne regarde que moi). Deux ou trois kilomètres encore, puis à gauche l'hôpital. Fin du parcours routier. Début du parcours hospitalier.

Il est 8 h 15. Un trajet d'une heure en temps normal, je l'ai fait en deux heures. Je devrais être sur le billard. La préposée aux formalités me rassure : on ne m'a pas encore réclamé, je risque peu de devoir attendre mon tour. Ça m'arrange. J'occupe le lit 1 de la chambre à deux lits nº... 431 ! 1 + 431 = 1431 : ADRÉNALINE !

Mon compagnon de chambrée est un solide vieillard aux traits façonnés à la serpe ; intubé, édenté, il dort et ronfle bruyamment. Je suis immédiatement pris en charge et après trois minutes me voici couché, en route pour la salle d'opération où l'on me parque, le temps sans doute d'évacuer celui ou celle qu'on a raté juste avant moi. Une infirmière me demande mon nom, et de quoi je dois être opéré. Cette vérification est on ne peut plus rassurante. On part à l'hôpital se faire enlever un kyste bénin au mollet, on en ressort la rate en moins ou le gros intestin raccourci du tiers. Je dois me lever et gagner seul la table d'opération. L'anesthésiste me pose des questions tandis qu'elle cherche une bonne veine où me piquer : dentier ? dents branlantes ? Je réponds sans répondre, l'esprit ailleurs, au plafond : et si je vivais là mes derniers instants ? Tristesse à cette idée, refus total. La piqûre me fait mal, l'anesthésiste a raté son coup. Elle me dit de la regarder quand je lui réponds, que c'est une question de politesse. Je lui rétorque sans même réfléchir que je songe à bien des choses en ce moment, sauf aux règles de civilité — et disant cela, je la fixe d'un œil d'aigle royal ; je fais bien : elle est jeune et jolie, accent français très prononcé. La suite m'échappe, la lumière disparaît...

...

« Monsieur, réveillez-vous ! » Et j'ouvre les yeux et je revois la lumière. La force me manque de garder les yeux ouverts, mais on me rappelle à l'ordre. Je trouve à balbutier : « Fatigué... », d'une voix pâteuse d'ivrogne. « C'est normal, Monsieur, mais il faut se réveiller ! » J'entends bien, mais le tout n'est pas de vouloir. Jusqu'à ce qu'on me remonte dans ma chambre, à plusieurs reprises je me rendormirai, mais je serai aussitôt réveillé par une sorte de clappement dans ma gorge. Les salauds m'ont greffé dans la gorge une machine infernale ! Mais non, du calme, Cyrano ! Tu as la bouche et la gorge sèche, tu ne peux plus respirer par le nez, endors-toi, maintenant tu peux.

Il est onze heures moins le quart. L'horloge me fait face, son tic-tac est effrayant. Je ne m'endors jamais que pour me réveiller aussitôt, à cause de ce « cloc ! » dans ma gorge et du tintamarre de l'horloge. Je demande à boire, mais je dois attendre deux heures encore. Que c'est pénible ! Si je pouvais dormir ! Avec ça, les bruits de l'hôpital, les allées et venues, mon voisin qui ronfle, bouge, gémit. Pourquoi ont-ils laissé la porte ouverte ? On se croirait dans une usine !

On m'apporte à boire. Une bouteille d'eau, un verre. Je bois un demi-verre d'eau, dont la moitié me coule le long du menton. Gorge rêche, peine à déglutir. Et je me rendors, puis me réveille épisodiquement, toujours à cause du bruit. Le temps ne passe pas, je suis très fatigué. Régulièrement, on vient prendre mes paramètres : tension, pouls, température. Je ne retiens pas les chiffres. Tout a l'air normal, bien que je me sente fiévreux, la tête lourde comme un potimarron.

Vers 17 h, le chirurgien passe me voir. Il m'agace par son attitude : santé florissante, énergie, enthousiasme louche. J'apprends que tout s'est bien passé et que si je le souhaite, je peux rentrer dès ce soir. Or, il est prévu que je ne quitte l'hôpital que le lendemain. Je conduis, j'habite loin et l'anesthésiste qui m'a examiné quinze jours plus tôt a bien spécifié que je ne pouvais pas conduire le jour d'une anesthésie générale. Et de toute manière, je suis bien trop fatigué pour envisager même de me lever.

Lorsque le souper arrive, contre toute attente, j'ai faim. Deux tartines au fromage, une espèce de Gouda jeune ou de Leerdammer insipide. Il me faudra une demi-heure pour manger une seule tartine. Chaque fois que je veux avaler, je dois le faire avec un peu de café. Je pense à moi dans trente ans, lorsque ces difficultés aujourd'hui provisoires seront mon lot quotidien, avec une conscience rétrécie et une intelligence atone. Je pense à mon voisin de lit que personne ne vient voir, qui dort sans jamais se réveiller, sinon pour se plaindre quand on vient lui prodiguer ses soins (traitement des escarres, muguet, changement de couche). Que fait-il là ? Est-il sur son lit de mort ? Un homme fort, un ouvrier sans doute, un homme seul... Une infirmière qui rentre de congé dit à voix haute ignorer son prénom. Et comme le grabataire ne répond pas à ses questions, elle suggère qu'il est peut-être sourd, et elle se met à gueuler sa question.

Jusque vers minuit et l'ultime prise des paramètres, dormir relève de l'exploit. Je dors un quart heure, ouvre les yeux deux minutes, me rendors. J'égrène les heures, comme une bigote son chapelet. Dans l'intervalle, je me suis rendu aux toilettes, avec ma potence et sa perfusion. J'ai pu me regarder dans un miroir. Visage non tuméfié, énorme pif épaté de nègre ou de boxeur ; vexant pour moi qui ai le nez fin, très légèrement busqué.

Au petit matin, retour du vacarme ; déplaisant d'être tiré de son sommeil à cinq heures par une infirmière à la voix aiguë, qui s'excuse de devoir allumer la grande lumière pour la toilette de mon voisin. Pas content, le monsieur gueule. Il a mal lorsqu'on le retourne. L'infirmière lui parle comme à un enfant que sa mère cherche à raisonner tout en lui passant sur le museau un gant de toilette horriblement savonné : Il faut bien que maman te lave, etc. Ce monde des mères, ce monde hostile et cependant nécessaire...

Le petit déjeuner : des tartines à nouveau, avec de la confiture. Je mangerai deux des trois tranches de pain du plateau. Déglutir est à peine plus aisé que la veille ; je me sens bien faible encore. Et je me recouche et me rendors, jusqu'au repas de midi. Des spirelli à la sauce tomate, des haricots verts et un filet de poisson sans saveur, avec dessus une autre sorte de sauce tomate. Je gagne la table pour manger. Je mange lentement, mais avec appétit. D'où je suis, je peux mieux observer mon compagnon. J'imagine sa vie. Tout ça pour en arriver là ? Aucune visite. Est-il veuf ? Ses enfants ? Ses petits-enfants ? Est-ce là son dernier lit ? Reverra-t-il son chien fidèle ? Pourra-t-il ce printemps repiquer ses poireaux et regarder encore, une ultime fois peut-être, le vieil album-photo familial, avec dedans des gens du temps des guerres de 14 et de 40, dont personne ne se souvient, hormis ce vieil homme qui aurait sûrement bien des choses intéressantes à me raconter et que j'écouterais avec ferveur, pour consacrer plus tard quelques lignes à cette vie qui disparaîtra bientôt sans que le monde tremble d'un cil, témoigner de cette existence qui a été.

Mon repas plus ou moins achevé, je n'ai envie que de me recoucher. On ne m'a pas encore menacé, mais je dois partir. Je m'habille, ramasse mes affaires et quitte la chambre avec un dernier regard et une pensée pour mon compagnon muet d'un jour. Je passe par le bureau des infirmières signaler mon départ. Je me rends à l'accueil au rez-de-chaussée afin de connaître le nom de la pharmacie de garde dans le secteur Tintigny-Florenville. La préposée ne peut me répondre que pour Arlon, où je n'ai pas envie de me perdre dans l'état semi-comateux où je suis.

Le grand air me ravigote. Je retrouve ma voiture que je dois déneiger et dégivrer (merci au passage aux bombes de dégivrage instantané, c'est très utile et efficace). Je ne suis pas en route depuis un quart d'heure que me vient un premier éternuement, puis un second et d'autres. Mes yeux larmoient, mon nez coule, je ne peux me moucher, obstrué de mèches qu'est ce pif rafistolé. J'ai trouvé le moyen de m'enrhumer à l'hôpital ! Qui pis est, avec un nez inutilisable ! Tout moi, ça !

Je m'arrête à la pharmacie de Jamoigne pour lire à la porte que la pharmacie de garde est la pharmacie X à Florenville. Sur mon chemin, chouette ! À Florenville, je gare ma voiture devant la pharmacie dont je vois bien qu'elle est fermée. La pharmacie de garde est ici signalée à Pin, où je suis passé cinq kilomètres avant Florenville ! Je retourne sur mes pas...

Je rentre enfin chez moi avec un bel éventail de médicaments. Week-end désagréable au possible. Peut-être ai-je paniqué à cause de ce « rhume » ? Toujours est-il que le samedi soir, j'étais bien en peine : nez coulant, éternuements en série, yeux larmoyants, toux irritante et continue, fièvre à foudroyer un bœuf. La toux me rendait la respiration difficile, du fait de mon nez fermé pour cause d'inventaire. Dans ces cas-là, je panique et je pense au plus horrible des trépas : l'étouffement. Je sais aussi qu'il ne faut surtout pas paniquer. L'image de ma tante a surgi, image souriante nantie d'un remède. Je me suis levé et me suis préparé une infusion de thym avec le jus frais d'une orange, deux sucres de canne et du miel. J'en ai bu deux tasses. Le mal de tête s'atténua, pas la toux. Je me jurai de l'avoir et pensai miel, miel, miel ! Je bus au moins six verres d'eau tiède additionnée de miel et de ces sortes de pensées que les croyants appellent prières. Après une demi-heure, je ne toussais plus. Depuis, je n'ai plus toussé. Je vous jure.

J'avais rendez-vous le lundi matin à 9 heures pour le déméchage, toujours à Arlon, non plus cette fois à l'hôpital, mais au cabinet des ORL. Dans la salle d'attente, je me fis l'effet, au regard d'un patient, d'un Chinois pleurard, tant j'avais la sensation physique de mes yeux réduits à une fente d'où suintaient des larmes. Ce fut mon tour, et la première chose que je voulus dire au docteur Boudali, je l'éternuai sans vergogne. Je parlai d'un rhume intempestif, mais ce n'en était pas un selon le docteur. Je ne la crus pas. À tort.

J'étais assis dans le siège de l'accusé et on allait me retirer du nez ces fameuses mèches. J'avais consulté Internet et lu que ce moment était le plus dur à passer. L'opération n'était pas douloureuse, mais surprenante. Un type écrivait : « C'est comme si on vous aspirait le cerveau par les narines ! » Plaisante perspective ! J'allais être libéré, mais la libération était une sale et redoutable épreuve à passer.

Un plateau parut sous mon nez. Le docteur me retira d'abord du nez deux petits tampons de gaze. Puis elle ôta une première mèche et ce fut une sensation horrible, en effet. Du sang me coulait dans la gorge et sur les lèvres à travers la moustache, sur le menton. Un vrai carnage ! Je l'ai dit, je m'en vante : je suis une petite nature en ce qui regarde l'hémoglobine, que je sois ou non concerné. Sensation très étrange qui dure peu cependant, qu'on n'a pas le temps d'éprouver réellement, d'associer à des sensations connues de ce type. Le pire est encore le bruit de succion produit, une sorte de « schlourps » qui vous suggère des images d'énormes vermisseaux pris dans la glu d'un sang visqueux et se tortillant pour s'en désempêtrer. La seconde mèche fut extraite, le docteur me refit une beauté à la va-vite, avant de mettre sous mon nez libéré un gros bouquet d'ouate qu'elle fixa d'un adhésif m'allant d'une oreille à l'autre. Quant au fameux « rhume » : instantanément évaporé avec les mèches ! Fini la Chine et le Yang-Tsé-Kiang lacrymal ! C'était une réaction normale et prévisible de mon corps après une telle opération.

Au retour, je dus m'arrêter à Florenville pour un plein d'essence. Je ris encore, repensant à la tête que fit le jeune caissier en me voyant rentrer dans le magasin. Je ne vis moi-même à quoi je ressemblais que devant le miroir du pare-soleil dans la voiture : mon tampon sous le nez était imbibé de sang, du sang avait séché dans ma moustache et les poils de ma barbe, j'avais l'apparence d'une crapule un peu sonnée. Le pauvre garçon a dû croire que je m'étais battu et avais eu le nez éclaté par mon adversaire.

Je vous passe la suite : les premiers et timides mouchages, les cent Kleenex ensanglantés que je dus évacuer aux ordures, les amalgames de croûtes que mon nez produisit une grosse semaine durant.

Bilan de l'opération après vingt jours ? Sensation de respirer, enfin. J'ai toujours connu un nez encombré au niveau des sinus. C'était normal pour moi ; ce ne l'était pas. Je ne respire plus par la bouche. Je ne ronflais pas trop, mais je ronflais, vieux fumeur que je suis : je ne ronfle absolument plus. Il me semble, mais c'est à vérifier, que je prononce enfin correctement les « l ». Je m'écoute prononçant « Lili » : j'entends bien « Lili » et non « Nini ». Ce qu'on a pu m'emmerder avec ça ! En première primaire, lors des lectures à voix haute, l'instituteur me reprenait et fustigeait mon « défaut de prononciation », me faisant répéter en prononçant mieux, chose que je ne parvenais pas à faire, qui me faisait enrager et m'humiliait.

Et la suite ? L'oreille ? Nous verrons cela en temps utile — pas avant six mois.

15 commentaires:

  1. Mais enfin, depuis quand êtes-vous barbu et moustachu ? Faudrait voir à nous refiler une photo, tout de même !

    Bon, sinon, on est avec vous pour la suite, même si on ne vous servira pas à grand-chose.

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  2. Je ressemble désormais à la photo de mon profil, avec la moustache fine à la Marcel Moreau et le bouc, dont je suis un amateur saisonnier. Catherine peut trouver ce portrait (officiel, honnête et citoyen) à un meilleur format dans l'un de mes albums sur Facebook.

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    1. Je ne sais pas très bien me servir de facemachin, et là je vois un mouton sur des ruines ! C’est un auto-portrait ?

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    2. Ça y est, j’ai trouvé les albums.

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    3. Le mouton n'est pas un banal mouton. D'abord c'est un agneau, ensuite je suis un peu préoccupé de bergerie et de brebis bouclée en ce moment. Les ruines dont l'abbaye d'Orval photographiées par mes soins.

      Sinon la célèbre bobine, le profil que j'ai ici en avatar, est en effet un autoportrait. On n'est jamais si bien servi que par soi-même.

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  3. Quelle verve succulente et délicieuse, on en redemande, nous sommes à l'écoute, toute ouïe.

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  4. Un cholestéatome ? C'est rien du tout !
    Moi je tombais comme ça, sans glisser, sans avoir bu, sans vertige et dans les endroits les plus invraisemblables. Ca faisait bien marrer les gens. Moi, un peu moins.
    J'ai consulté, et baoum, c'était ça.

    Scanner et toussa. Opération, 4 heures : remplacement d'un osselet en os (je ne sais plus lequel, marteau ou enclume ou les deux) par un/des osselet/s en céramique, ouverture je sais pas trop où et grattage de la cavité mastoïdienne, tympanoplastie, réveil avec un pain de sucre très serré sur le crâne, 4 mois de mèches et surveillance d'une potentielle récidive.

    Mais c'est rien, ça se soigne.
    Sauf que ça laisse les séquelles que vous voyez en me lisant.
    On m'a dit que j'avais frôlé la méningite, celle dont on meurt ou on en reste fou, ce qui explique bien des choses.

    Soignez-vous bien, Yanka, c'est pas grave mais c'est sérieux et embêtant. Courage !

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    1. 4 mois de mèche ??? Encore des mèches !!! Faut que je travaille, moi, je n'ai pas le temps de niaiser avec des mèches dans la noreille !

      Mais ce que vous dites semble exact : tympanoplastie, bidule de céramique... Et que ce n'est pas grave, mais sérieux.

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  5. Ah Carine! Comme vous savez bien parler aux futurs candidats à la chirurgie! Envie de passer sur le billard vous donnez..Quel récit épique, en complément du thriller yangesque..
    Pour rassurer notre Double Y, il y a plusieurs degrés de gravité, bien sûr, à son mal.Le sien est de bon augure, d'après sa Pythie préférée.
    Et il n'aura de séquelles que celle d'écouter mieux les voix des sirènes , même attaché au mât de son navire, tel Ulysse.

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    1. Luna
      Mais je n'ai rien dramatisé ! J'ai dit que c'était une intervention sérieuse, mais que de toute façon, il fallait la faire.
      Elle est très classique, banale et on s'en remet très bien, sans perdre d'audition si c'est bien fait. Et si on n'est pas obligé de parler toute la journée dans les quelques semaines qui suivent.
      Mais Yanka écrit. Rien ne nous dit que son métier l'oblige à parler.
      De toute façon, il ne me lit pas, donc c'est pas grave.

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    2. Ah si, zut, je n'avais pas vu votre réponse intercalée, Yanka !
      Repentance et flagellation.
      Oui, c'est sérieux, mais pas grave.
      Moi j'ai eu des mèches longtemps, mais mon métier m'oblige à parler et à entendre les réponses ! Donc, la cicatrisation a pris du temps.

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    3. Mon métier (mon gagne-pain) m'oblige à parler, puisque je m'occupe de l'accueil et du standard téléphonique ! C'est donc important.

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    4. Ah oui. Alors entraînez-vous à parler sans trop bouger les mâchoires, comme un jeune comédien moderne qui mange son texte. C'est devoir parler en continu qui m'a été le plus pénible. Vous aurez sans doute au moins 15 jours de convalo, c'est un minimum…
      Et surtout, après l'intervention, ne vous inquiétez pas si vous entendez jouer et chanter tout faux. J'entendais tout faux en musique. Cela reviendra très vite, de façon très surprenante. On a l'impression qu'on est perdu pour la musique, que l'on n'entendra plus jamais correctement, mais ça revient. Heureusement.

      Vous n'êtes pas obligé de publier ce comm, c'est pour vous dire ce qu'il en sera probablement pour vous aussi, je suis passée par là.

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  6. quel magnifique récit !
    captivant !
    paul f

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  7. Afin de profiter au maximum de jouer à un jeu de billard, des tables de billard ayant de bonne qualité est nécessaire.

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