dimanche 30 décembre 2012

Indiscrètes lectrices (I)

Mon blog est de faible audience si on mesure celle-ci au nombre de commentaires que mes longs billets suscitent. Les statistiques m'indiquent que je suis davantage et plus longuement lu que commenté. Ces lecteurs de l'ombre m'intriguent. Ils s'attardent parfois deux heures et plus. Qui sont-ils ? Qu'est-ce qui les retient chez moi et sont-ce toujours les mêmes qui reviennent ? Repartent-ils comblés ? Les ai-je amusés, distraits, instruits ? Comment le savoir, s'ils ne se manifestent pas ?

J'écris pour moi-même dans mon journal. J'écris sur moi-même mais pour autrui dans ce blog. Je suis donc intéressé par les avis. J'aime assez discuter avec les lecteurs, et je le fais d'individu à individu, non de seigneur à valet, d'important à misérable, quoique certains s'obstinent à penser que je suis très imbu de moi-même et que rien ne m'importe plus que la gloriole et les fleurs. 

Les femmes en général commentent peu. Elles m'écrivent volontiers en privé. Elles réagissent, me posent des questions auxquelles je m'efforce de répondre, ce qui me vaut d'autres questions. Nous nous retrouvons ainsi à dialoguer, sans même nous en apercevoir, vu que, bien sûr, je pose à mon tour des questions. Cet intérêt des femmes pour ma prose provient, je pense, de cette faculté que je possède de traduire en un langage précis et coloré, à l'aide d'images fortes, des sensations et des sentiments troubles. Il semblerait que je mette souvent des mots sur des émotions touchant davantage les femmes que les hommes. Elles sont aussi très réceptives à cette sorte d'impudeur psychologique où je m'illustre.

L'idée m'est ainsi venue de demander à des femmes (amies sur Facebook, et donc lectrices avérées ou supposées) de me poser chacune une question à laquelle je répondrais sur mon blog. Sur la petite dizaine d'amies contactées à cette fin, trois ont décliné la proposition ; deux m'ont promis une question que j'attends toujours, cinq ont accepté le principe du jeu et le reste a fait le mort. Sur les cinq femmes qui ont accepté, deux ont respecté le principe d'une seule question (Joëlle Di Muro — du blog Misscaustic — et Ielizaveta Petrova). Une troisième (Odile Jacquemet — du blog Chemin faisant) m'a posé trois questions délicates, politiques. Palma Comiti m'a posé cinq ou six questions littéraires. Et enfin Luna Delsol m'a posé une petite vingtaine de questions en deux parties : questions générales, biographiques dirons-nous, pour commencer, que ceux qui ne me connaissent pas pourraient se poser, puis trois questions qu'elle avait envie de me poser, elle.

Le nombre de questions étant et la longueur de certaines réponses, je ne peux, comme c'était mon intention au départ, publier cette interview particulière en un seul billet. La livraison devrait donc se faire en au moins quatre fois. Je respecte l'ordre des questions pour cette première publication, toutes émanant de Luna Delsol. Il y aura pour la suite, forcément, une montée en puissance, du sensible vers l'intellectuel.



« Je me fous de la notoriété »


Albrecht Dürer, Betende Hände, 1508
LUNA DELSOL. — Petit, que vouliez-vous faire ? 

Je me souviens fort bien encore — j'avais 6 ans, bientôt 7 — de la mission Apollo 11, avec son apogée du premier pas sur la Lune, le 21 juillet 1969. En Belgique, ce jour-là, c'était la fête. Notre Fête Nationale est en effet le 21 juillet, mais nous fêtions en plus la première et splendide victoire, la veille, au Tour de France, d'Eddy Merckx. La dernière victoire belge au Tour remontait à 1939 et Sylvère Maes. Il régnait donc chez nous une euphorie évidemment palpable par l'enfant que j'étais. Mon oncle, maintes fois, m'a rappelé combien j'étais fasciné en regardant les images de la mission lunaire à la télé. Nous n'avions cependant pas la télévision, puisque mon oncle, qui travaillait à la maison, ne la voulait pas, afin de n'être pas tenté de la regarder. Nous n'étions sans doute pas à la maison ce jour-là, puisque j'ai vu Armstrong, en différé, poser son pied sur la Lune. Même si Saint-Nicolas m'a offert, sans doute cette année-là, un costume de cosmonaute, je n'ai pas le souvenir d'avoir jamais voulu être cosmonaute, ce qui eût été logique pourtant. 

Je voulais être mécanicien ! J'avais la passion des voitures, alors je disais que je serais mécanicien. La mécanique à proprement parler ne m'a pourtant jamais attiré. Avec mon oncle et ma tante, chaque année, nous allions au Salon de l'Automobile à Bruxelles. J'en ramenais des sacs et des sacs de prospectus. Je rêvais de voitures... de petites voitures, des Dinky Toys, des Corgi Toys. J'avais le goût, étrange pour un enfant, des voitures populaires anciennes, de série, et non des sportives. Nous vivions dans un quartier résidentiel, mais entourés de garages automobiles. À trois maisons de la nôtre il y avait le garage Renault de Louis Guillaume, un inventeur, qui fut primé pour une amélioration technique dans le courant des années 70. Ma tante — puisque mon oncle ne conduisait pas — ne roulait qu'en Renault et achetait chez Guillaume ses voitures, successivement une R8, une R10 Major, puis une R6. Ce garage, où je traînais volontiers mes guêtres, où j'étais reçu à coups de bonbons, était flanqué d'un vaste cimetière de voitures que j'explorais. Dans le fond, je trouvais, cernés d'orties, envahis d'araignées, des véhicules qui me paraissaient provenir du moyen-âge : des 4CV, des 4L, des Dauphine, etc. Nous avions un voisin, un tout vieux monsieur, qui possédait une Volkswagen pour le coup antédiluvienne, le fameux modèle « Split » de la célèbre Coccinelle. « Split », parce que ce modèle offrait une lunette arrière en deux parties. Cette voiture datait donc d'avant mars 1953. Elle avait en outre ceci de particulier que les clignotants se situaient entre les portières avant et arrière, ce qu'on appelle une flèche, un bras que le conducteur actionnait pour indiquer la direction qu'il voulait prendre. M. François ne sortait guère sa voiture que pour aller faire des courses en ville et se rendre à la messe le dimanche. Je le voyais passer : un escargot — et en même temps un dinosaure ! D'où ma très grande considération. Il a roulé dans cette voiture jusqu'à sa mort à la toute fin des années 80. J'ai toujours trouvé fort singulier ce goût que j'avais, enfant, pour les choses anciennes, l'histoire... 

Je voulais être mécanicien et chanteur. Mon oncle, qui avait fait de la salle à manger son bureau, avait toujours à ses côtés un transistor qu'il faisait marcher à un faible volume, forçant ainsi l'attention. Il n'écoutait que la RTB, alors sans publicité. J'étais souvent près de mon oncle. C'était un homme d'un très grand calme et il fumait comme un pompier (des Boule d'Or sans filtre) sans jamais ôter de sa bouche sa cigarette, si bien que je conserve de lui l'image d'un homme au visage penché légèrement de coté, avec le sourcil haussé de qui veut éviter la fumée de sa propre cigarette. Bref, je jouais aux alentours, aussi paisible que mon oncle, et j'écoutais malgré moi la radio, avec cette attention extraordinaire que j'ai conservée lorsque j'écoute quelque chose ou quelqu'un. J'écoutais tout, je retenais tout, dont bien sûr les chansons. Je chantais donc volontiers et l'on me faisait chanter, car j'avais une voix de rossignol, me disait-on, et je connaissais les textes par cœur. Chanter me valorisait. En 72, je suis retourné vivre chez mon père. En septembre, j'entrais en cinquième primaire à l'école du village (une seule classe pour les six années, un seul instituteur). Sans doute au printemps 73, un voyage scolaire fut programmé. Nous étions incités, les enfants, à faire l'animation dans le bus. Je décidai que ma sœur Yolande et moi interpréterions au micro, en duo, un récent succès de Shuky & Aviva, Signorina Concertina. Une gamine du village dont j'étais un peu amoureux, Annie, une des sept filles de notre facteur, me procura le texte de la chanson. Ma sœur n'avait pour ainsi dire pas de texte à chanter, mais le refrain était pour elle : une envolée de laï laï laï la particulièrement redoutable. Il se passa ceci que je me mis à chanter, si bien que ma sœur en fut impressionnée et loupa totalement le refrain. Loin d'en être marri, je la suppléai. Encouragée, elle chantonna en toile de fond. Ce fut mon jour de gloire. À la sortie du bus, je vis une bonne partie de la classe venir me féliciter. Je revois encore la tête de Bruno H., un grand, qui jusque-là me considérait comme un petit con, et qui n'en pouvait plus, tant je l'avais ébahi. Vingt-cinq ans plus tard, il s'en souvenait encore. Mais ce qui me toucha le plus, ce furent les compliments de la petite Annie... La mue, trois ans plus tard, brisa net ma carrière : je ne serais ni Roméo, ni Noam, ni l'un des Poppys... À la rigueur, aujourd'hui, en me forçant un peu, je pourrais être Tom Waits ou Paolo Conte. 

L.D. — Quel est votre principal trait de caractère ? Donnez nous un exemple concret. 

Je n'en vois pas un qui ressorte, de mon point de vue personnel. Au Québec, ma femme me traitait souvent d' « astineux ». L' « astineux » est celui qui s'obstine et contredit volontiers. On me dit quelque chose avec quoi je suis d'accord, même si c'est un compliment que l'on me fait, je ne peux m'empêcher d'opiner en ajoutant un « mais... » parfois très restrictif. Je suis gentil, c'est vrai, mais..., etc. — Tu me trouves peut-être intelligent, sauf que si je le suis à l'occasion, la plupart du temps je..., etc.. Oui ou non ne sont jamais des réponses satisfaisantes pour moi. J'ai besoin de nuancer, de préciser. C'est exaspérant pour qui m'écoute. Il en ressort une impression de négativité déplorable, un côté « jamais content » à la Souchon. 

L.D. — Quel est celui dont vous êtes le moins fier ? Donnez-nous un exemple concret. 

Je ne suis chaleureux en paroles que de très loin. Ça vient de mon vieux fond timide et de mon éducation. Je remercie en me sauvant, par une pirouette, un propos absurde. Vous me rendez un petit service, dans le fond j'en suis humilié. Ne sachant pas simplement vous en remercier, je passe par la diagonale du fou et la verticale du clown. Je vais vous faire une scène de théâtre, avec toute une gestuelle, prétendre que vous m'avez sauvé la vie, etc. Tout ça pour vous distraire, vous faire oublier cette petite chose de rien du tout que je suis incapable de proférer simplement : merci. 

L.D. ― À quel moment avez-vous été le plus heureux ? 

Pendant mon enfance et un peu au-delà... jusqu'en 75-76, dirons-nous. Je n'en étais pas conscient à l'époque. Bien que le malheur m'ait frappé tôt, puisque ma mère est morte neuf mois après ma naissance, j'ai eu la plus belle enfance dont un enfant puisse rêver, auprès de gens d'une bonté dont vous n'avez pas idée. J'ai été choyé, « gâté pourri », comme disent encore mes sœurs avec haine. Ma tante, demi-sœur aînée de ma mère, avait cinq enfants dont le plus jeune avait 12 ans lorsque je suis arrivé en 63. Quelques années plus tôt, elle avait perdu au berceau son ultime fils, Bruno. Et voici que lui tombait littéralement du ciel un poupon... Ma tante était une femme très maternelle, sans hystérie, très chaleureuse aussi, forte et lumineuse de toute sa foi. Mon oncle, un peu bougon comme je le suis aussi volontiers, n'était que douceur et bonté. L'une de ses mains, la droite, était amputée de deux doigts et demi, conséquence d'un accident de son enfance, pendant la guerre de 14 (âgé de trois ans, il avait trouvé je ne sais où une amorce et l'avait mise sur la cuisinière à bois en marche. Elle avait éclaté. Eût-il été plus grand qu'elle lui pétait en pleine face). Il me suivait dans ma scolarité. Il m'a appris à lire le journal avant que je n'apprenne à lire à l'école. Il était ferme, mais incapable de la moindre violence. J'étais un enfant parfois difficile à table, ce qu'on appelle en patois gaumais un « nareû », un délicat vis-à-vis de certains aliments. Ainsi, la crépinette. Je ne sais si on appelle ainsi en France, mais je crois bien, cette viande, ce haché farci de jambon et de fromage et enveloppée d'une crépine. L'odeur de ce truc à la cuisson me soulevait le cœur. Mais je devais en manger, ce qui n'allait pas sans rébellion ni savants chipotages. Au bout d'un moment, exaspéré, mon oncle se levait et s'en allait quérir le martinet dans l'armoire et le déposait à son côté, le brandissait parfois ; menace pour moi objective, sauf que je savais qu'il n'en ferait jamais usage. De fait, je ne sentis jamais les lanières de cuir du redoutable objet. 

Ces gens étaient aisés, mais économes. Je portais de jolis petits costumes et des nœuds papillon. Il régnait en permanence dans la maison, l'hiver, une chaleur confortable et un calme idéal. Ces gens avaient l'âge d'être mes grands-parents (lui, né en 1911 ; elle en 19) et ils m'élevaient à l'ancienne, comme ils avaient élevé leurs propres enfants au sortir de la guerre, avec cet art quasi prodigieux de parvenir à se faire respecter naturellement, à inculquer de solides valeurs sans avoir à taper toujours sur le même clou. Il est vrai qu'eux-mêmes étaient à cet égard exemplaires, c'étaient des gens de grand bon sens et beaucoup moins attachés à l'étiquette de la classe bourgeoise (lui était le fils d'un tisserand, elle d'un tailleur d'habits) qu'aux valeurs, sans être rigides à aucun moment. De bonnes gens, simples, modestes et raisonnables. Je mesure chaque jour encore la chance que j'ai eue d'avoir été recueilli et éduqué par ces personnes exceptionnelles. 

Je retourne vivre chez mon père en 72. Je pourrais vous en donner les raisons, mais ce serait trop long et tellement triste... Changement brutal. Je sors d'un cocon pour entrer au cirque. Un père qui travaille de l'aube au soir, taciturne comme pas un, bourru, agacé, onze enfants, moi le plus jeune et le plus tiraillé, une marâtre aussi affectueuse qu'une tapette envers les mouches, une intrigante qui a toujours tout fait pour éloigner de la maison les enfants de son compagnon, mon père ― ce qui explique pourquoi mes sœurs, sauf une, ont fait des mariages aussi précipités que désastreux. C'était une catastrophe pour moi, avec ma sensibilité, ma délicatesse, que d'être jeté là-dedans. Mes meilleurs et mes plus vifs souvenirs datent pourtant de cette époque-là, jusque vers 75-76. Étrange peut-être, mais compréhensible. Chez ma tante, je vivais comme un bienheureux, jamais contrarié. Chez mon père, si je n'étais pas brutalisé, je le ressentais comme tel, psychiquement. La loi du plus fort régnait, et comme j'étais le plus jeune, je perdais sans cesse ― ce qui m'incita à exercer ce que j'avais de plus affûté : mon intelligence. Je devins futé. Ma conscience, jusqu'alors endormie ou somnolente, s'éveilla à l'existence par le fort contraste qu'il y a avait entre ma vie chez ma tante et celle chez mon père. J'étais donc très réceptif, vite marqué ; ma mémoire se chargea de tout noter, mon œil de tout photographier. Je pourrais écrire cinq cents pages sur cette courte période de ma vie, sans invention ni extrapolation, tant je suis capable de revivre tout cela en détail, pour l'ambiance, l'atmosphère, quelques scènes, le ton des paroles mais pas les paroles exactement, bien sûr. Je peux vous donner un exemple. Chez ma tante, on m'incitait à lire. Le décor et l'ambiance s'y prêtaient, et j'avais le goût de la lecture. Je ne lisais rien de fameux : la comtesse de Ségur, Oui-Oui, Bob Morane un peu plus tard. J'étais un enfant vif, mais quelque peu rêveur et très imaginatif. J'avais la passion des dictionnaires, donc celle des mots, déjà, et celle des atlas. Mon père, lui, ne supportait pas l'inactivité, pour lui comme pour les autres. Ça le rendait furieux. Un enfant qui lisait était un bon à rien pour lui, et il le faisait entendre. Il n'était pas violent, mais il houspillait comme d'autres respirent : « Ay ! Ay ! Ay ! » Je l'entends encore et je le revois. Il y avait toujours à faire dans cette maison qui était aussi une ferme : du bois à fendre, des patates ou des betteraves à ramasser, un champs à épierrer, des ballots de paille ou de foin à rentrer, des poules à nourrir, des lapins, des œufs à récolter, des brouettes de fumier à mener aux champs. Souvent, je me cachais de mon père pour éviter une corvée. Lorsqu'il rentrait de son travail (il était poseur de voies aux chemins de fer), mes sœurs étaient joyeuses ; moi, accablé. Je redoutais et détestais mon père. Pour la première fois de ma vie, je me trouvais à devoir résoudre de grandes contradictions. Lire était une activité licite, encouragée là-bas, déplorée ici. Ce problème me rendait perplexe et suscitait un tas de questions que je me posais dans mon for intérieur, en des sortes de méditations ou de soliloques que je déroulais les fesses collées à la cuisinière ou au fourneau. J'étais la victime d'injustices que, bien sûr, je n'appelais pas ainsi, et dont je ne me plaignais jamais. Je réglais cela à ma manière par la réflexion et la compensation. J'aimais être seul, j'écoutais sans cesse la radio, je partais me balader en solitaire et surtout, surtout, je me réfugiais auprès des chats. Ces derniers étaient de bienveillants amis ; je n'étais pas un bon à rien pour eux, mais celui qui demeurait de longues minutes à les caresser et à les embrasser en leur confiant ses peines ; comme moi, ils étaient des proscrits, des « bons à rien » : nous étions en famille. Nous le sommes encore, toujours et partout. 

L.D. ― Quelle est la dernière fois que vous avez pleuré ? 

Le 31 mars 2011 en soirée, au centre d'hébergement L'Accalmie de Pointe-à-la-Croix, en Gaspésie, Québec. J'écrivais au consulat de Belgique à Montréal. En écrivant le mot « Belgique », les larmes me sont venues aux yeux. Je l'ai mentionné dans mon journal. Quelques jours plus tard, j'aurai le consul en personne au bout du fil. J'étais fort ému. Et savez-vous pourquoi ? Je le lui ai dit tel quel. C'était un néerlandophone, et d'entendre, dans la situation désastreuse où je me trouvais, si loin de mes bases, une voix de ce type, avec cet accent tellement de chez nous, m'a envahi d'une lame de tendresse formidable et de gratitude. J'étais bouleversé, j'en chevrotais. Le consul a été très chaleureux. Il m'a répété à plusieurs reprises : « Nous allons vous aider, Monsieur. » Je l'ai cru. Il a tenu parole. Il s'appelle Werner Claes. 

L.D. ― Avez-vous un truc contre le désespoir ? 

Rien ne vient à bout réellement du désespoir, mais on peut le mettre et le tenir à distance, surtout quand il menace de vous emporter, de faire de vous un assassin ou un pendu. J'ai cette chance et cette faculté de pouvoir écrire. C'est plus qu'une bouée de sauvetage. J'ai appris à ne pas chasser le désespoir, mais à l'éprouver à fond. Ça exige une force inouïe, que je possède. Je suis sensible, un peu trop peut-être, mais je suis aussi très cérébral, donc porté sur la réflexion. Je dévie mon désespoir en réflexion sur le désespoir, et je me souviens de Cioran : première mise à distance. Des trucs ? La musique. J'ai écouté à une époque en boucle, des jours durant, les Carmina Burana. Et quand je dis « écouté », c'est avec une attention extrême, parce que j'y cherchais la lumière, le bout de mon tunnel. Je me sentais dépressif pour avoir passé sept années dans la plus grande solitude, à écrire. Je ne vivais plus que pour ça : lire, écrire, lire, écrire. Je me suis tari. Alors je n'ai plus été capable d'écrire une seule ligne, sauf dans mon journal. Je me suis senti vide. Je n'avais plus la moindre raison de vivre, puisque je ne pouvais plus écrire. Je suis allé voir un médecin, ce qui fut une erreur. Il m'a prescrit un antidépresseur, à moi qui me méfie des médocs. L'horreur. Ce médicament a décuplé la dépression, je voyais tout en noir. Un soir, je me surpris à me balader sur les quais de la Meuse (j'habitais à Liège) et l'eau m'attirait avec une violence qui me fit peur. Mourir noyé est une de mes hantises, et je me surprenais à chercher l'endroit idéal où me foutre à l'eau ! J'eus l'intelligence de comprendre que je n'étais pas dans mon état normal, que je délirais à cause des médicaments. Je suis rentré chez moi. J'ai broyé les médicaments sous ma semelle et jeté le tout dans les W.-C. Je me suis précipité sur la musique comme un affamé sur l'étal d'un maraîcher. Je n'avais envie d'entendre et je ne pouvais écouter que les Carmina Burana. Ne m'en demandez pas la raison, je l'ignore. Et tout en écoutant cette musique, j'écrivais dans mon journal, absolument tout ce que je ressentais, comme je le ressentais. Je suis ainsi descendu très bas, où peu de personnes sont capables de descendre, car il faut être solide pour ça, et je le suis dans mes structures. C'est durant cette période que j'ai cessé de me vouloir à tout prix écrivain au sens social et pompeux du terme. Je suis arrivé à mettre la littérature à distance. J'ai commencé à ressortir, à respirer et même à sourire. Un soir, j'ai rencontré une femme... Un tourbillon de vie. Un sexe. Elle a été ma compagne trois ans durant. Lorsque je me suis remis à écrire ― sans me forcer ― au bout de quelques semaines, tout s'est libéré soudain : j'écrivais avec l'aisance et la précision que vous connaissez. Je n'ai plus désormais le moindre souci avec l'écriture : j'ouvre le robinet et je vous en donne jusqu'à plus soif. C'est de la magie, non ? 

L.D. ― Racontez-nous votre dernier fou rire... 

Nous avions avec ma femme au Québec des moments de folie et de rires à n'en plus finir. C'est que j'ai une forme d'humour volontiers absurde, à la Monty Python, et toute une panoplie de grimaces, une gestuelle de comédien. Quand je commence, ça ne peut que se terminer par une crise de fous rires. Je me souviens d'une scène dans notre maison de Gaspésie, mais son motif m'échappe. Je me souviens par contre parfaitement d'une séquence dans la voiture, l'année précédente ou celle d'avant. Nous rentrions je ne sais d'où, ma femme conduisait. J'avais mis un disque de Gérard Manset, artiste majeur pour moi. Dans son album de 81 Le train du soir figure une chanson assez sérieuse, Les loups. Le refrain dit : « C'est les loups, c'est les loups, c'est les loups... » Ma femme ne connaissait pas cette chanson. Elle entendait, non pas c'est les loups, mais elle est lousse. Elle fit une réflexion là-dessus, avec sa verve de québécoise et en joual. Nous voilà partis à rire et à ne plus pouvoir nous rattraper. « Lousse » (en fait loose, prononcé lousse) en « québécois » signifie lâche, au sens d'un vêtement avachi. Vous voyez l'image ? 

L.D. ― Quel est le bonheur parfait, selon vous ? 

Vous le savez, la notion de bonheur comme on le conçoit d'ordinaire me rend ironique. Je soutiens que le bonheur est une invention de commerçants, une répugnante invention, une tyrannie. La notion plus spirituelle de félicité me séduit davantage, mais si je connais le mot, j'ignore la chose. Un bonheur par définition ne saurait être parfait, sinon c'est la folie. Le bonheur dans nos sociétés a fort à voir avec la complétude, le désir rassasié. Bonheur éphémère donc. Je suis l'homme des petits bonheurs acidulés, des plaisirs gratuits, quand je suis vraiment dans ma peau et que je suis content. Des petits riens. Les grands bonheurs ne sont pas pour moi. Je serais du reste incapable de les ressentir comme tels. Je ne serais pas heureux d'être millionnaire soudain. 

Mais vous me posez une question qui n'est pas celle du bonheur, mais du bonheur parfait. Tout de suite me vient à l'esprit une image et un parfum... Un entrecuisse de femme, du poil en suffisance, en abondance idéalement. J'approche le nez, cet entrecuisse fleure l'urine ― ni trop, ni trop peu. L'effet que ça me fait au-dedans... C'est très primaire, très animal, mais aussi très subtil, exquis. C'est aussi cérébral, mais au sens du cerveau primitif. C'est donc primordial, un lien rétabli avec les origines de l'espèce. Je ne suis pas un sauvage, mais un raffiné compère en ces domaines. Je vous ai touché un mot de ma théorie de l'harmonie, empruntée à Héraclite : la fusion des contraires au lieu de leur opposition. Ce n'est pas en opposant l'esprit à la chair que l'on obtient l'harmonie, donc la sérénité, à tout le moins l'apaisement ― mais en les conciliant. La lumière issue de l'obscurité me paraît plus chaude ; l'esprit gorgé de chair, plus sain. Mon animalité ne m'effraie pas. Je ne la nie jamais, ne la combats pas. Sans le corps, pas d'esprit. Sans la chair, pas de pensée. La réalité humaine est à la base physique, physiologique et mécanique. Le rêve du pur esprit, de l'intellect en soi, est une sottise idéaliste, une négation de notre nature profonde. C'est à partir de mon corps que je pense et non contre lui. Je ne l'exalte pas, non plus que la matière : je le prends en considération. Il n'est que le véhicule, l'outil de travail. Les plus belles fleurs naissent de la terre et du travail de la houe, pas des étoiles... 

L.D. ― Avez-vous un hobby ? 

Pas à proprement parler. Tout ce que je fais est lié plus ou moins à l'écriture. Je n'aime les loisirs qu'au sens de l'otium des anciens : le loisir intelligent, instructif, enrichissant. J'aime prendre des photos, j'aime me promener longuement dans la nature, j'aime observer les animaux. Ce ne sont pas là des hobbys. En fait je déteste l'idée de distraction. Je cherche en tout la concentration. Quand on parle autour de moi de sortie et d'amusement, je me sauve. 

L.D. ― Quel est votre péché mignon ? 

Les petits fruits, lorsque je les cueille moi-même et les déguste sur place ; les olives vertes aux anchois, le pâté gaumais (une tourte à la viande de porc marinée dans du vin blanc), le saucisson et le boudin tels qu'on les fabrique chez nous, en Gaume ; la vue d'une quiche sortant du four me fait saliver ; le minestrone ; la crème glace au citron ou à la pistache ; les bonbons à la violette ; un pineau des Charentes on the rocks, ou un Martini à la rigueur ; un petit cognac, armagnac ou calvados à la fin d'un bon repas... Je ne coûte pas trop cher à l'entretien ! 

L.D. ― Qu'avez-vous réalisé de mieux dans votre vie ? 

Ce serait prétentieux de vous répondre ma vie, puisqu'elle n'est pas achevée et qu'elle comporte d'énormes couacs. Le meilleur est à venir, je pense. Quelque chose qui a été d'une grande maîtrise, ce fut mon départ du Québec, dès lors que j'avais pris la décision de rentrer. Tout, absolument tout est rentré dans le moule. Je devais avoir les dieux à mes côtés. 

L.D. ― Que possédez-vous de plus cher ? 

Mon cerveau... ses facultés : l'imagination, le rêve, les souvenirs, la conscience. En ce qui regarde les objets et les êtres : rien ni personne. 

L.D. ― De quoi avez-vous peur ? 

Du vide, physiquement parlant. Et de cet autre vide que je ne conçois pas : la conscience abolie, l'absence où la mort nous projette. 

L.D. ― Que détestez-vous par-dessus tout ? 

Les gens qui brutalisent, torturent ou tuent sans nécessité les animaux ; les aspirateurs, les tondeuses à gazon, les perceuses, les tronçonneuses ; Philippe Sollers, Bernard-Henri Lévy ; la musique techno, le rap, Miles Davis et le free jazz ; l'art contemporain des « plasticiens » ; les sans-abris ou prétendus tels ; les drogués ; les tatouages chez une femme, les piercings, l'épilation, les implants mammaires ; le monde interlope de la prostitution ; les financiers, les avocats d'affaires, tout ce monde axé sur l'argent ; les sportifs et les chanteurs millionnaires ; le monde de la télévision et des médias en général ; les islamistes et la complaisance occidentale envers l'islam ; le socialisme ; les indignés de carnaval à géométrie variable ; le sport automobile, le basket-ball et le ski, la boxe... Tant de choses. Un bébé qui hurle, ça me dispose à l'assassinat. 

L.D. ― Quel est votre mot favori ? 

Je n'en vois pas un qui sorte du lot. Vous me parlez d'un mot, non de ce qu'il représente. Prononcé d'une certaine manière, « maussade » me plaît bien. Je n'aime pas les mots pour eux-mêmes, mais pour ce qu'ils apportent dans un contexte donné, au point de vue du sens ou du rythme, de la sonorité, de la vision qu'ils imposent. Ce ne sont pas les mots que j'aime, mais le lexique avec ses riches possibilités, ses combinaisons infinies. Tel mot, dans un contexte X, n'aura pas la même saveur que le même mot dans un contexte Z. Certains mots agacent : le « condouloir » chez Michel Onfray est une scie, mais le mot est beau. Un mot comme « racrapoté » ne peut appartenir qu'à Brel.

L.D. ― Quel est le talent que vous aimeriez avoir ? 

Dessiner comme Dürer, être simplement capable de dessiner... ; jouer d'un instrument de musique, piano ou guitare électrique ou tympanon. Je ne serais pas mécontent d'avoir le talent de me vendre, non pour devenir riche, mais pour être à l'aise, ce qui ne m'est jamais arrivé dans l'existence. Je n'ai aucunement le sens des affaires, tout ce qui touche à l'argent me dégoûte ou me met dans l'embarras. Voyez la proposition que vous m'avez faite d'écrire pour la radio et d'être payé pour ça : je suis incapable de vous dire ce que je vaux. Je serais avocat, je vous sortirais sans barguigner mon prix, et il serait effrayant pour une heure de travail, dont un quart de manipulation de trombones. Pour un travail plein de huit heures, je serais gêné de demander 50 €, j'aurais le sentiment de voler. Alors je donne... Mais je donne aux individus. Je refuse désormais de donner des textes à des revues s'il n'y a pas derrière quelques sous, pour le travail, la peine, les heures passées. S'il est normal de payer le plombier, il l'est aussi de payer l'artiste. Je suis désormais intransigeant là-dessus. Je me fous de la notoriété.

... to be continued...

13 commentaires:

  1. L’idée est intéressante et amusante. Tu ne m’as pas demandé de te poser une question, je te la pose quand même. Vu la tempête qu’il vient d’y avoir au QC, tu t’ennuies-tu de la marde blanche ?

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    1. Pas pantoute ! Mais je préfère tout de même la marde blanche à l'osti de pluie.

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    2. La neige me manque. Et tu te souviens, ce silence très spécial après une tempête (juste avant que tout le monde sorte la souffleuse) ?

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  2. Tiens, de notre côté de la frontière votre “nareux” (orthographe toute personnelle…) existe aussi : j'ai toujours entendu ma grand-mère et ma mère l'employer.

    Sinon, très bonne idée que cet “inquisitoire” à épisodes.

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    1. Le gaumais est du champenois, pas étonnant. Comme je l'ai écrit, c'est l'orthographe du "Dictionnaire encyclopédique des patois de Gaume", un maître ouvrage qu'un mien ami et néanmoins collègue eut la bonté de m'offrir. Le mot vient de "narine".

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    2. Ah, merci pour l'étymologie, qui est belle !

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  3. "j'entends sourdre une source"

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  4. Vous le savez depuis longtemps mes yeux roulent sur vos mots comme sur de l'eau.

    Et cette facilité et cette évidence de la lecture m'est agréable. Raison pour laquelle je viens vous lire.

    Pour autant, il me semble que nous avons davantage de différences que de points communs dans nos personnalités, nos vies, nos consciences du monde. Bien que des similarités soient présentes, les différences sont nombreuses et notables.

    Voici celle qui me semble la plus forte : vous avez peur du vide, de cet "autre vide" ; je n'en ai pas peur. Je n'ai peur ni de la mort, ni de la "conscience abolie", impossible pour moi d'avoir peur d'une chose que j'ai connu durant l'éternité qui précéda ma naissance.

    Bien à vous.

    Et au plaisir de vous lire.

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  5. « Je me fous de la notoriété »

    C'est cela oui j'allais vous le dire.

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  6. Si de bonheur d'un premier mai j'y joignais mes mains pour prier juin de répondre de cette illustration vieille comme le monde, ridée par la ligne qui s'enracine trait pour trait au portrait de l'idée qu'on s'en fait, ne serait-ce qu'y penser rien qu'une seconde, qui de célébrité en notoriété, de juin après juillet, d'un moi en l'autre sautant chaque mois jusqu'aux vendanges de ce bonheur paumé, de mot en mot, de longues phrases virgulées et ponctuées à souhaits...pourquoi irai-je voir les statistiques si je ne suis que servante de tous ces caractères illustres mais non notables ici tracés au creux d'une destinée ? Poursuivre oui...poursuivre les pointillés... Comme en chaque année, on prie qu'elle soit Bonne !

    Mes meilleurs voeux Yanka.
    Merci pour toutes ces leçons d'écritures qui me sont très précieuses... afin d'éclairer mes mains... lorsqu'elles sont trop serrées, à la prière en cours.

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  7. Pour info, j'ai un anonyme qui a cru bon devoir répondre à 9 commentaires sous différents articles, et ce ne sont que des grossièretés et des insultes envers les commentateurs. Il va de soi que je ne publie pas ce genre de saloperies. Ce n'était même pas des réponses, mais du défoulement. Encore une fois ce blog n'est pas un asile psychiatrique. Les délirants sont priés d'aller se faire mettre ailleurs.

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