dimanche 26 février 2012

D'une frontière l'autre : de Carignan à Perpignan

Ces temps-ci, j'ai voyagé. J'ai traversé la France dans sa longueur, d'une frontière à l'autre, jusqu'aux marches de l'Espagne. Enfin, j'ai vu le Sud. La tramontane, ce vent qui rend fou, m'a cinglé le visage à Perpignan (66), ensuite le mistral à Pélissanne (13). Il y a un an, encore au Québec, prisonnier d'une femme et d'un hiver, je ne pouvais imaginer une telle aubaine. Dieu semble avoir choisi entre le Bon et sa Brute. 


J'ai vu moins de villes que je n'en ai traversé au cours de mon périple : le train ne s'arrête pas à toutes les gares ; quand il s'arrête, c'est pour repartir après deux minutes, laissant dans la rétine du voyageur des noms qui font parfois rêver, aperçus sur des panneaux le long des quais, et des bribes de paysage. J'ai ainsi vu, par la vitre de mon train de nuit, au retour, les remparts de Carcassonne façon puzzle : un bout par-ci, un bout par-là. À Narbonne, sans quitter ni mon train ni mon siège j'ai vu, non le fantôme de Charles Trenet, l'un des plus illustres enfants de Narbonne avec Pierre Reverdy, mais l'une des tours de la cathédrale gothique Saint-Just-et-Saint-Pasteur (construction débutée en 1272 et arrêtée en 1355 à cause de l'invasion du redoutable Prince Noir).


J'ai donc quitté mon — trop — paisible village gaumais de Muno le 8 février pour gagner en voiture la gare de Carignan, éloignée d'une bonne douzaine de kilomètres. Mon fourniment : une valise à roulettes, un sac à dos. Dans la valise des fringues et quelques babioles ; dans le sac à dos, mon ordinateur portable dans sa mallette (je ne tiens pas, à Paris, sur le quai du métro, qu'on me le vole à l'arrachée) et mon cadeau pour la belle et impatiente dame qui m'attend à Perpignan : un collier de saucisson à l’échalote, œuvre des salaisons artisanales Blaise de Florenville, et deux bouteilles de Maitrank, blanc et rosé. 

L'une des plus glaciales journées d'un hiver dans l'ensemble assez doux. Je suis devenu frileux, c'est l'âge. 

Mon train doit partir de Carignan à 8 h 37. La gare est ouverte, le guichet pas encore. Je fais les cent pas, lis des affiches, des horaires, sors fumer une cigarette. Je composte enfin mon billet, crainte d'oublier au moment de gagner le quai. Le guichet s'ouvre enfin (8 h 10). Je demande à la guichetière si je dois traverser la voie et si je serai averti de l'arrivée du train vers Charleville. Je traverse la voie dix minutes avant l'arrivée du train et trouve refuge dans ce qu'on appelle en Belgique une aubette, celle-ci (photo prise au retour) :


J'y grelotte. La survenue d'un quatuor d'étudiantes ne me réchauffe pas. Je fume une cigarette. Mes doigts sont gelés. Je hais rudement l'hiver. Et voici le train. 

Premier constat : un train relativement neuf, propre, des voyageurs calmes. Où vont-ils, pour quoi y faire ? Des étudiants, des employés. Moi, touriste en vadrouille. Travailler ? C'est trop dur. Voler ? C'est pas beau. 

Je descends du train à Charleville-Mézières. 9 h 08. Le TGV pour Paris-Gare de l'Est partira à 9 h 52. Je fais l'emplette du Figaro du jour, d'un paquet de tabac et d'une carte postale poétique pour la dame dont je suis l'invité et qui adore lire moins Rimbaud que sur Rimbaud... via Wikipédia :


Le TGV 2722 est annoncé. Voiture 17, place 22, côté fenêtre, sens de la marche. Tout est prévu et planifié. Pour la lecture, un peu de Figaro, quelques pages du C'était de Gaulle (second volume) d'Alain Peyrefitte. Je pense : « De Gaulle vivant, plus besoin de Marine Le Pen, Sarkozy inexistant » — et je soupire. Nostalgie quand tu nous tiens... ! Fichue époque, pas épique pour un sou.

Dès mon arrivée à la gare de Carignan, puis à chaque départ et arrivée, je rassure par SMS ma bien-aimée. 

Un rien d'appréhension m'anime. À Paris, je dois changer de gare : de l'Est à la gare de Lyon. La veille, j'ai consulté le site de la RATP pour mon trajet entre ces deux gares et noté dans le détail trois parcours dont j'ai choisi le moins évident : métro (Gare de l'Est - Les Halles), puis RER (Les Halles - Gare de Lyon). J'aurai certes deux heures et trente-six minutes entre mon arrivée et mon départ, mais la crainte toute provinciale de m'égarer ou de prendre le métro dans le mauvais sens me fait me ronger trois ongles. 

Gare de l'Est. 11 h 31. Cette gare a servi de décor pour des prises de vue à plusieurs films, dont La grande vadrouille, Les Ripoux, Le fabuleux destin d'Amélie Poulain. Jusqu'à ce jour, je ne connaissais de Paris que deux de ses six terminaux ferroviaires : la gare du Nord et la gare Saint-Lazare.

Tout est tellement bien renseigné dans les gares françaises que je me dirige à la vue, sans consulter une seule fois mes notes. Au bas d'un escalier mécanique, les toilettes. La dame-pipi est noire, ainsi que son acolyte. Je lui abandonne 50 cents et je m'en vais pisser. Je me lave ordinairement les mains avant de pisser, car je considère que mes mains, qui traînent partout, sont plus sales que mon zizi, qui ne traîne nulle part et que je soigne toujours, des fois que...  Simple bon sens. Je suis un homme raisonnable et logique. 

Direction les quais du métro. Nul souci d'acquérir un ticket : Catherine Goux, cet été, m'en avait donné deux. Je consulte par prudence un plan des métros parisiens avant de franchir l'un des portiques. Je suis tellement bien renseigné que je renseigne moi-même un autre voyageur à valises, inquiet de savoir s'il est bien dans la direction de la station Châtelet (ligne 4). Métro bondé. Cinq arrêts : Château-d'Eau, Strasbourg-Saint-Denis, Réaumur-Sébastopol, Étienne-Marcel, Les Halles. Je quitte la rame et me hasarde dans un imbroglio de couloirs vers la station de RER. Ligne A. Entre la station des Halles et la gare de Lyon, aucun arrêt.

Gare de Lyon, deux heures d'attente dans la froidure et le vent. Une horreur que cette gare dont pas un coin ne vous met à l'abri du vent. Je gagne sans délai la zone 3, d'où partira à 14 h 07 le TGV 6213 pour la ville espagnole et catalane de Figueres, rendue célèbre par le turbulent Dalí, dont c'est la ville de naissance et de mort. Je vérifie ma montre, des fois qu'un sortilège l'aurait rendue molle...

Un sandwich mixte, emmental et jambon, accompagné d'un expresso qui me ravigote sans me réchauffer. Un premier Rom me demande des sous pour manger. « Non » sera ma brève et froide réponse, déclinée six fois, une fois par sollicitation, toutes émanant de ces nuisibles dont la France regorge. Je ne m'éloigne jamais à plus d'un mètre de ma valise. Il fait si froid que je grelotte. Je vais et viens. Je sors de la gare pour fumer, ce qui est absurde : en quoi et qui la fumée pourrait-elle incommoder, dans cet endroit ouvert à tous les vents ? Je grelotte vraiment. Je regrette amèrement de n'avoir pas mis ma chaude tuque québécoise au lieu de mon bonnet à la Cousteau. Je bois enfin un long chocolat chaud, avant de me planter, le nez en l'air, devant l'affichage électronique des départs et arrivées, afin de connaître la voie d'où mon train partira, affichée quelques vingt minutes avant le départ. 

À l'heure prévue, arrivée en gare du TGV. Voiture 18, place 25, côté fenêtre, duplex bas. Un escadron de légionnaires à képis blancs montent dans le train ; d'un côté les gradés, de l'autre les fantassins. Jeunesse, virilité, souvent beauté. Rien ne dit que tous vieilliront.

Le train s'ébranle pour cinq longues heures de voyage. Je ne quitte pas des yeux le paysage par la fenêtre. Je veux voir où et comment le Sud commence. Jusqu'à Valence, premier et tardif arrêt, rien ne signale aucun Midi. Au sol, une fine et éparse couche de neige, comme à Carignan, comme à Charleville, comme partout jusque-là. Valence est justement connue pour être la porte du Midi de la France. Et en effet, peu après, les pins se mettent à incruster dans le paysage leurs élégants parasols. Des vignes, des arbres fruitiers inconnus, impeccablement taillés dans des vergers soignés. Le massif du Vercors dessine au loin les lignes brisées d'un décor pour moi singulier, qui me laisse rêveur. C'était, il y a un an, les Appalaches que je contemplais, et me voici dans les Préalpes, dans les nuages... et sur un nuage, si je me laissais faire. 

Nîmes. Les légionnaires descendent. Sans doute des hommes de la 6e brigade légère blindée (Division Daguet) regagnant leur garnison nîmoise. Merci Wikipédia.

Après Nîmes, Montpellier, puis Narbonne et enfin, Perpignan. Plus je me rapproche du but, plus le train ralentit, et même s'arrête entre Montpellier et Sète. Le soir tombe doucement. J'avise soudain un assez gros bateau rouge, amarré si près de la voie qu'il me jette pour ainsi dire la Méditerranée aux pieds. Je note dans mon carnet de bord : Bateau rouge, United Marine (entre Montpellier et Narbonne), et je souris, pensant à rapporter l'anecdote à la femme chez qui je me rends, très éprise d'une Marine que les honnêtes journaux prétendent haineuse. Faut-il y voir un signe ? Carton rouge à Marine ? Restera-t-elle à quai au soir du 22 avril ? Je tape dans Google, tout à fait par hasard, « United Marine Montpellier » et tombe sur cet article du Midi Libre. Bingo ! C'est mon bateau ! Le Lena, cargo estonien battant pavillon Antigua & Barbuda, bloqué dans le port de Sète depuis le 10 mars 2011 suite à une saisie conservatoire de son affréteur. Il y est encore, foi d'Ygor ! Je l'ai vu et bien vu, quoique ma vue baisse et se brouille. Je trouve même sa fiche et des photos sur le site shipspotting.com, avec sa dernière position connue, laquelle conduit où précisément j'ai vu ce bateau.


Qui viendra encore dire qu'Internet, ce n'est pas fabuleux ?

L'explication du ralentissement et de l'arrêt me sera fournie à l'arrivée par la dame que je rejoins : un obstacle sur la voie. Nous ne serons informés dans le train que du retard pris : 35 minutes. On est ainsi mieux informé dans les gares que dans les trains. J'entends un homme dire par téléphone que nous approchons de Béziers, où seulement le train retrouve l'allure digne d'un TGV. L'obscurité règne à présent. Narbonne. Hâte d'arriver. Je déplie et replie mes jambes engourdies, m'étire. Envie de fumer. À l'annonce de Perpignan, au lieu de sauter partout comme un cabri, je me sens bien laid soudain et redoute ce que j'attends pourtant avec une vive impatience : cette femme qui de moi s'est éprise, elle ne résistera pas au choc violent de notre rencontre sur le quai. Je me sens tout : trop maigre, trop poilu, trop pauvre, trop naze pour cette femme élégante que j'ai pourtant prévenue à maintes reprises (les femmes ne nous croient jamais quand elles sont amoureuses, nous sommes beaux comme des dieux et parés de toutes les vertus). À l'arrêt, oubliées toutes ces idioties. 

Sandra Bordonaro, 43 ans dans deux jours, Niçoise, sang sicilien, comptant parmi ses ancêtres maternels rien moins qu'Alexandre Dumas... Nous nous reconnaissons mutuellement et sans hésiter. Petit signe amical de ma part depuis la plate-forme du train, avant de descendre. Sourires, premiers mots, un baiser sur sa joue. Je me roule une cigarette que j'allume. Elle aussi fume, plus que moi. Je traverse à sa suite, sans rien voir, la gare dont Dalí prétendait qu'elle était le centre de l'univers : 

« C’est toujours à la gare de Perpignan, au moment où Gala fait enregistrer les tableaux qui nous suivent en train, que me viennent les idées les plus géniales de ma vie. Quelques kilomètres avant déjà, au Boulou, mon cerveau commence à se mettre en branle, mais l’arrivée à la gare de Perpignan est l’occasion d’une véritable éjaculation mentale qui atteint alors sa plus grande et sublime hauteur spéculative [...] Eh bien ce 19 septembre, j'ai eu à la gare de Perpignan une espèce d'extase cosmogonique plus forte que les précédentes. J'ai eu une vision exacte de la constitution de l'univers. L'univers qui est l'une des choses les plus limitées qui existe serait, toutes proportions gardées, semblables par sa structure à la gare de Perpignan. »

Rangée le long du trottoir tout près de cette gare prestigieuse, une non moins prestigieuse Mercedes SLK 200 cabriolet attend son homme. Appelez-moi Monseigneur...

10 commentaires:

  1. À propos, Trenet a écrit une chanson qui s'appelle "À la gare de Perpignan" (je vous la ferai entendre, à l'occasion), et une autre intitulée "Joyeuse cité de Carcassonne" : comme vous voyez, vous étiez bien accompagné dans votre descente vers le sud.

    Et ne nous faites pas trop attendre la suite…

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  2. Gare de Lyon, deux heures d'attente dans la froidure et le vent. Une horreur que cette gare dont pas un coin ne vous met à l'abri du vent.

    Et "Le Train Bleu" alors ?

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  3. @ fredi m.

    J'allais vous parler du "Trimbleu" (Trembleur en wallon), train bien connu des anciens mineurs de Blégny-Trembleur, entre Liège et Maastricht, puis j'ai googlé votre Train Bleu de la gare de Lyon... Hm. À voir le décor, je crains fort que je ne puisse m'y payer même un verre d'eau du robinet avant longtemps.

    @ Didier Goux

    J'ose espérer que le Fou Chantant n'a tout de même pas écrit une chanson sur chacun des patelins de son coin. La suite n'attendra pas, promis : peu de notes, une mémoire fiable, mais pas éternelle non plus pour les détails qui croustillent, justement mes préférés. Mes photos me serviront d'aide-mémoire pour la chronologie. J'en ai vu, je vous montrerai. J'en ai aussi vécu de piteuses et j'en parlerai à demi-mot, sans cruauté excessive, ni pour elle, ni pour moi. Sauf la vôtre, encore que je ne prétende pas la connaître mieux que vous, sachez que toutes les femmes sont folles et que je suis un vieux sage tout rabougri, mais d'une belle et saine dureté.

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  4. Pensez-vous...
    C'est un petit troquet populaire comme le Fouquet's.
    Dites: c'est pas un peu excessif la modération plus les deux mots à recopier ?

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  5. Promis : lors de ma prochaine longue escale à la gare de Lyon, j'irai goûter le gros rouge du patron. Ce sera en jaquette et haut-de-forme, sans nez rouge ni balafres. Si vous êtes au zinc à disputer une partie de belote avec Dodo la Saumure et son mégot mouillé pendouillant à la lèvre, je viendrai vous serrer la pince populairement et heurter mon ballon de rouge vinaigré contre votre Mützig tiède. Nous parlerons de Didier Goux, communiste notoire, quoique madré.

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  6. Yanka, marci ben du compliment, même si je ne suis pas sûre de le mériter…
    T'aurais pu appeler au retour et venir faire une tite visite !

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  7. J'ai oublié d'ajouter : niaiseux !

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  8. Catherine, avant de venir, il m'aurait fallu revenir en Belgique pour un merveilleux boudin noir et une ou deux "liqueurs" liquides, car je vous sais friands de cochonailles et de boissons fraîches. Pis trois nonosses pour les bons chiens, un mulot belge pour Golo. Je ne reviendrai jamais nu chez vous, c'est à savoir.

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  9. Ouche, je me fais déjà engueuler comme pus pour avoir suggéré que toutes les femmes moins quelques-unes étaient folles ! En quoi est-ce maintenant une tare, d'être folle ? Si je n'aimais pas viscéralement les folles, je serais à cette heure encore puceau. Ce sont les méchantes que je hais, et j'ai tout vu à Perpignan, sauf la moindre méchanceté (encore que certains jugements aussi hâtifs que parfumés au pastis m'ont décoré le menton de trois poils blancs supplémentaires, en plus de m'avoir renfrogné deux pleins jours durant). Mais je suis fou aussi, donc ça ne compte pas.

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  10. Blog bloqué au 26 février?

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