mardi 10 janvier 2012

Jusqu'au vertige, goûter le sang

Marcel Moreau
(Le texte ci-dessous est un extrait garanti frais du jour d'un livre en cours. Petit cadeau à mes fidèles lecteurs.)

Marcel Moreau, dans un texte de ses débuts, raconte l'expérience qu'il fit un jour malgré lui et qui le bouleversa, orienta son existence décisivement. Il se promenait en ville un jour de sale crachin et de brouillard mêlé. Il fulminait, sans raison particulière. Quelque chose en lui de noir et de diaboliquement pulsionnel l'animait d'une véritable envie de meurtre. Il sentait qu'il n'échapperait à son ensorcellement qu'en trucidant quelqu'un — et il se mit à suivre une silhouette. Je crois me souvenir d'un pont, d'une eau bouillonnante là-dessous. Il se passa ceci d'extraordinaire qu'il tua l'homme et le tua comme il faut, écumant d'une haine inextinguible. Marcel Moreau ne fut jamais condamné, car l'assassinat dont il s'était rendu coupable ne fut jamais connu — et pour cause ! Alors qu'il s'apprêtait à se jeter sur sa victime, tel un ours enragé, il la tua dans sa tête, et la tua si prodigieusement, si réellement, qu'il se dispensa de tuer l'homme en vrai, s'épargnant ainsi, on s'en doute, les affres de la justice, la prison, le remords, le jugement de Dieu. Ce que l'écrivain narre dans ce passage, ce n'est pas l'issue victorieuse en lui de son combat contre les forces du mal, au contraire. Ce qu'il dit avoir tué en lui, ce n'est pas sa pulsion meurtrière, c'est — réellement — la victime que le hasard avait mis sur son chemin. Rien de moral là-dedans. Marcel Moreau venait de faire l'expérience intérieure et mystique du meurtre. Il découvrait par le biais d'une fracture mentale inopinée cette faculté de l'imagination qui permet aux écrivains de connaître la nature intime du feu sans avoir à s'y brûler. Marcel Moreau devint ainsi, plutôt qu'un assassin, un écrivain — le plus charnu d'entre eux. 

Il serait prétentieux toutefois d'affirmer que l'expérience virtuelle du meurtre vaille celle du meurtre véritable. Le meurtrier virtuel aura beau être convaincu de sa qualité d'assassin, il ne connaîtra jamais ce que le véritable meurtrier éprouve : les juges, le verdict, la prison, la culpabilité, le remords éventuel. Sans être identique, son expérience est connexe, c'est un artéfact valable. Son expérience le rapproche mentalement du meurtrier véritable tout en l'éloignant de l'homme du commun qui, lui, s'interdit ce type d'expériences pour diverses raisons, allant de la pusillanimité psychologique ou morale à la crainte du péché, s'il est croyant ou superstitieux. L'écrivain peut, doit tout se permettre au-dedans, et de vivre pleinement, sur le mode virtuel, des expériences que s'interdit l'homme des trottoirs. 

L'expérience virtuelle de l'homicide est une expérience extrême ; inutile de la renouveler. Elle n'est pas sans danger, si l'on est fragile psychologiquement. Une hallucination reste possible. Celui-là qui abolit dans sa tête les tabous peut s'affranchir et ne plus être capable de distinguer le virtuel du réel. Ce n'est pas de schizophrènes que la littérature a besoin, ni de psychopathes. Le but d'une telle expérience n'est pas d'abolir la morale ni de s'affranchir des tabous, mais de les éprouver à des fins créatrices, pour sublimer l'imagination, permettre à l'écrivain de suppléer par le mental une expérience impossible sinon, sauf à renoncer à l'art pour le châtiment d'un crime. Croyez-vous que Dostoïevski ait pu créer un personnage aussi crédible que Raskolnikov sans s'être mis dans sa peau jusqu'au vertige ?

2 commentaires:

  1. Merci pour cet intéressant cadeau.

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  2. << Ce n'est pas de schizophrènes que la littérature a besoin, ni de psychopathes. >>

    Voici là une règle d'or à la comédie humaine, sa condition et sa folie. Comme disait Pablo Picasso " je peins ce que je pense et non ce que je vois ", l'art c'est ça. Puis ensuite il y a le professionnel, celui qui tire expérience de l'art, qui y travaille, qui sculpte l'incarnation de son métier et de son moule comme une oeuvre chaque jour, fidèle et en accord avec sa progression mentale, en élaborant une discipline jusqu'à la frontière du vertige sans jamais y tomber, ce comédien de lui-même insérant la moindre parcelle de son être en dévotion pour sa lettre afin d'offrir le meilleur rendu à son lecteur, le bon sens Monsieur Yanka, le talent.

    Merci pour cette formidable rédaction et expression écrite...

    Avez-vous vu ce film ? " L'expérience interdite ? "

    Il y a aussi le mime Marceau dans le genre " inception " ( doux sourire ) ça me fait bien plaisir de vous voir prendre de la hauteur, ce petit billet là au dessous, cette petite chose, ça va 5 minutes hein.. Je préfère mille fois vous lire ainsi, une histoire de goût certainement, à croire que vous êtes au mien et ainsi je ne vous tuerai point.

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