vendredi 16 décembre 2011

Ces gouffres insensés...

Yanka sous Kafka
Voici bientôt quinze jours, les Goux et moi nous trouvions attablés à La Ferronnière, restaurant haut de gamme sis à Bouillon, dans un décor aussi chic que chaleureux, un délectable chablis à portée de nos gosiers. Catherine me demande alors quels sont mes projets, si j'en ai. J'ai répondu que je n'en avais aucun, que j'éprouvais un bizarre sentiment d'exil dans mon propre pays, comme si je n'étais chez moi qu'en transit. Ce sentiment m'empêcherait donc de projeter quoi que ce soit, sachant que demain je ne serai sans doute plus ici, quand rien, pas même l'ombre d'un indice, aucune velléité, aucune volonté même enfouie, ne se manifeste en ce sens. Après ce que j'ai vécu, rien de plus normal, estime-t-elle gentiment : le temps seul peut guérir les blessures majeures. Je voudrais bien la croire. Je voudrais bien raisonnablement la croire et faire confiance au temps. Quand on vous rappelle que le soleil existe et qu'il ne faut pas désespérer des nuages actuels, généralement cela vous remet la tête à l'endroit et vous galvanise : votre vision de la réalité était moins obscurcie par les nuages réels que par votre pessimisme, c'est à ce dernier qu'il faut s'en prendre et non à la fatalité, à cette météo qui plombe votre moral.

Je pense assez bien me connaître pour soupçonner un mal bien plus profond que les caprices provisoires d'une météo intime plombée par les événements récents de mon existence. Je ne pèche jamais par excès d'optimisme, mais le fond de ma nature n'est pas un tel puits de ténèbres. Quand je fais allusion à la mélancolie qui m'affecte, ce n'est pas une parure esthétique, c'est une donnée de ma nature, avec laquelle j'ai appris à composer. Et pour couper court à toute interprétation pathologique, cet art facile où excellent les boutiquiers de l'esprit, j'affirmerai ma conviction profonde, avec Romano Guardini, que la mélancolie représente « un phénomène d'ordre non psychologique ou psychiatrique, mais spirituel. »


Exil ? Transit ? Ça vaut pour l'impression. On croise un type bizarre et tout de suite on pense à un étranger. Qu'en est-il dans les faits ? Ce peut être un excentrique, un dandy, ou bien alors un étranger de cette espèce inquiétante, propre à susciter un vague malaise, que sont les exilés de nature, ceux qui ne sont chez eux nulle part, quoi qu'ils fassent pour s'intégrer ; las d'avoir toujours à se mettre au diapason d'une norme étrangère à leur nature et n'y parvenant jamais décisivement en dépit de leurs efforts, ils finissent par renoncer au costume pour se résigner à leur nudité d'étrangers primordiaux, sans que cela les guérisse d'ailleurs le moindrement de leur inaptitude foncière au monde. Ils ne font simplement plus d'efforts pour paraître. Ils n'ont plus l'air d'étrangers, puisqu'ils en sont et en portent les stigmates. Et si personne ne songe à leur en faire grief — car je n'entends pas que ce type d'individus soient par définition des victimes et qu'il faille les plaindre ou leur accorder un statut particulier —, eux savent ce qu'ils sont et souffrent d'être : des étrangers.

Je ne suis pas en exil, ni en transit — mais en rade. Une fois de plus. Une fois de trop, peut-être. Rien ne dit que je puisse ou que je veuille reprendre la mer — au sens métaphorique et non physique — un jour. Je ne peux chasser de mon esprit la désagréable sensation de lassitude qui l'habite, ni de mon corps celle d'un épuisement dont je constate chaque jour les désastreux effets. C'est à se demander si je n'ai pas vieilli soudain, d'un coup, au lieu de vieillir à petit feu, au fil des jours, comme n'importe qui. Subsiste un doute, un doute pour une fois positif, puisqu'il me permet d'espérer qu'une fois de plus je me trompe, que le bonhomme a toujours plus de ressort qu'il ne pense. Le temps, alors, jouerait en ma faveur. Mais qu'il est long à venir, nom d'un chien !

Catherine Goux a ri quand je lui ai dit que j'étais fort de ma fragilité, que ma volonté de dominer mes affects n'était pas l'attitude d'un dur qui veut en imposer (à soi en premier), mais procédait de la conscience aiguë que j'ai de ma sensibilité enfantine (j'ai dit : sensibilité de fillette, c'est ce qui l'a fait rire), de la nécessité pour moi vitale d'en combattre les excès. Je suis plus vite blessé qu'on ne croit (non dans mon orgueil, mais dans mon âme), et si je frappe durement en riposte à un coup, ce n'est pas un réflexe machinal, une mécanique de singe adepte forcené de la loi du talion, mais une réplique stratégique, volontaire, vitale et proportionnelle à l'offense subie. Si j'écrase le nez d'un impudent d'un gnon bien ajusté et que celui-ci ne comprend pas ce qui lui arrive alors qu'il s'est contenté de me servir une ironie légère (de son point de vue), ce n'est pas un effet de mon agressivité excessive, de ma susceptibilité débordante, mais l'exacte mesure du coup reçu. Je ne rends jamais que ce que je reçois. Je ne peux pas faire abstraction de ma sensibilité, qu'on la juge anormale ou pas.

Enfant, je me sentais en sécurité. Ma tante me protégeait de par sa seule présence, physique d'abord, quand je n'étais qu'un gamin sans doute trop confiant, trop peu au fait des réalités brutales de l'existence, spirituelle ensuite, adolescent puis adulte, tant cette femme peu robuste cependant au physique, de santé précaire qui pis est, respirait la force et l'énergie, l'enthousiasme et le cœur. C'était une femme que sa foi transcendait, qui puisait dans sa foi une énergie extraordinaire et dont elle irradiait, décuplant vos forces. Son seul regard était un inépuisable puits de lumière. Il réchauffait, rassurait, dopait. Je l'ai dit déjà : je ne crois pas en Dieu, mais je sais que Dieu existe pour l'avoir vu à l’œuvre dans le regard et les gestes de cette femme merveilleuse, qui remplaça ma mère défunte d'une telle manière que je ne peux que remercier le destin de m'avoir fait orphelin.

Et puis cette femme un jour mourut, et je fus à nouveau orphelin — définitivement cette fois. C'était en juillet 2000, le 11, en plein Tour de France. Elle aurait eu quatre-vingt-un ans en décembre. Ce jour-là, j'ai perdu le regard de ma tante et sa lumière nourricière. Se remet-on jamais d'un tel deuil ? Oui, sans quoi je ne serais pas là en train d'en écrire ; non, parce que je me suis éteint un tout petit peu ce jour-là.

Je vais vous dire ce qui me hante : un sentiment (encore !) d'abandon. Ma tante ne m'a pas abandonné, je ne dis pas cela, pas plus que son mari trois ans et demi plus tôt, qui m'était cher aussi. J'étais un adulte, je ne vivais plus dans ses jupes depuis longtemps et même m'en étais éloigné pour échapper à son affection parfois pesante. Je l'aurais en face de moi, je songerais à tout, sauf à lui reprocher de m'avoir abandonné. Elle reste présente par le souvenir et quelque chose de plus dont elle me nourrit chaque jour encore par-delà sa nuit. Là où je me sens abandonné, c'est au travers de mon enfance. C'est un peu comme si elle était partie en me dépouillant de mon enfance, me laissant là tout seul dans ma peau de chien errant, flottant désormais tel un enfantôme dans un costume inadéquat d'adulte. Je ne peux rien dire de plus.

Davantage que d'autres apparemment (ou bien est-ce moi qui suis à cela plus sensible, ou qui ai en ce domaine des exigences déraisonnables ?), j'ai besoin sinon d'être protégé, du moins d'en éprouver la sensation. Autant je peux me sentir blindé, autant parfois je me sens comme sur la banquise un bébé phoque, tandis qu'approche un bataillon d'hommes munis de bâtons. Je ne puis croire qu'ils viennent me faire la peau (je n'ai rien fait pour mériter mon sort) et je le redoute cependant, averti par mon instinct et le dandinement inquiet de ma mère, sa façon d'aboyer en silence sur les ombres qui se profilent, menaçantes. Je m'attends à tout sans voir venir le coup fatal, et je me crois rêvant alors que je suis mort déjà et ma peau envolée.

Avant de partir pour le Québec, même si ma tante était morte depuis cinq ans déjà, je n'éprouvais rien de désagréable dans ma solitude. Solitude est d'ailleurs un bien grand mot. Je vivais seul par choix, par goût. J'avais de nombreux amis et quelques amours, de contrebande parfois (une seule fois, soyons juste). J'étais content de voir un ami, content de le voir partir aussi. Je pouvais rester trois semaines sans voir personne et m'étonner quand on s'inquiétait de ne plus me voir. Rien ni personne ne me manquait jamais. Et puis je fus appelé ailleurs, et je m'y rendis... sans réfléchir, guidé pour une fois par le cœur et ravi de l'être.

Au bout du compte, un sale échec. Mais puis-je affirmer que c'était une erreur et que je regrette d'être parti ? Non. C'était mon destin. En aimant celle pour qui j'ai tout quitté, moi d'ordinaire si méfiant, si réticent, je ne me suis pas trompé et l'autre non plus ne m'a trompé. C'était une véritable histoire d'amour. 

Cette femme avait un magnétisme amoureux stupéfiant. Elle sait que je n'ai jamais aimé d'autres femmes plus fort qu'elle. Pour quelle autre ai-je ainsi tout laissé ? Ni pour Caroline, ni pour Sophie. Je sais aussi qu'aucune femme ne m'a plus aimé que Viviane, dans toutes les largeurs et insuffisances du bonhomme, en faisant fi souventes fois de mes plus manifestes défauts, comme ce manque de chaleur (mais non d'amour) dont je suis le premier à souffrir et qui me poursuit depuis si longtemps que j'ai perdu le souvenir de celle qui, la première, me fit sans doute le reproche de ne pas l'aimer assez, de ne pas l'aimer plus bruyamment, d'être bouillant au lit, mais froid entre deux étreintes, insupportablement distant (du point de vue féminin, s'entend).

Je me suis donc abandonné à cette femme et ce fut une erreur. J'y étais contraint par la distance que j'avais mise entre moi et mon univers familier. Je me suis retrouvé là-bas isolé. Comme, par tempérament, je ne suis pas du genre à me faire vite des copains, mon univers se résumait à ma femme, son fils et nos chats. Oublions l'enfant, autiste, inapte au simple exercice de la plus naturelle empathie (en quoi il n'était rien qu'un monstre, il faut le dire, même si c'était un monstre innocent). N'oublions pas les chats, sauf que si j'aime les chats, je n'en suis pas un et ne suis pas assez misanthrope pour me passer de fréquenter mes semblables. Ma femme s'est donc imposée comme ma seule référence et tout, absolument toutes mes pensées et tout mon amour lui étaient sacrifiés. Qu'elle me reprochât de ne pas l'aimer assez m'a plus d'une fois stupéfait et décontenancé. Peut-être croyais-je alors plus en son amour qu'en le mien. Suis-je sûr de savoir ce que c'est, aimer ? Puis-je mesurer chez l'autre un manque que je considère de mon point de vue comme un plein ? Et dois-je me sentir coupable de n'être qu'une colline en face d'une personne qui me regarde comme la montagne que je ne puis pas être par nature ?

Au début, tout est magnifique. Tout baigne. Au soleil, à l'ombre, au lit. Magie de l'amour ! Rien de cérébral là-dedans, bien au contraire. Rien de platonique, de pur. Du sexe et des épices. Ça, c'était l'ingrédient majeur mais non unique. Entre deux étreintes rôdait une solide affection. Peu importe si ma femme était plus forte que moi pour verbaliser la chose. Rien ne dit que le plus bavard soit forcément le plus sincère. Rien ne dit non plus que le taciturne perçoive mieux que le bavard les battements de son propre cœur. Un homme, une femme : deux continents. L'un dans l'autre, ça s'appelle un séisme.

Je n'étais pas pour ma femme le point de référence unique qu'elle était pour moi. Je n'exigeais rien de tel non plus. Je le constatais. Quoi de plus normal ? Elle n'avait pas, elle, tout quitté pour moi. Je l'aurais abandonnée au bout de trois mois qu'elle eût été malheureuse, certes, avec toutefois la ressource de se consoler auprès des siens — ce qui ne suffit pas, d'accord, mais qui n'est pas plus négligeable qu'un demi-verre d'eau souillée quand on crève de soif. Si elle m'avait abandonné au bout de trois mois, je n'aurais eu que le choix de tout perdre à nouveau et de reprendre l'avion pour nowhere. Autrement dit j'avais plus à perdre qu'elle en cas de rupture, si bien que, malgré moi, sans même y penser, je lui étais attaché un peu à la manière d'un matelot novice à sa bouée. Il ne pense pas au naufrage, il n'est pas pessimiste : il craint tout simplement l'eau, élément qui ne lui est pas familier ; il ne sait pas nager. Ma femme, elle, savait nager.

À un moment donné, je me suis aperçu que je respectais ma femme d'une manière incongrue. Je la désirais tout en me défendant de la désirer, comme si c'était moins ma femme légitime que je désirais que ma sœur ou quelqu'un de cette sorte. Je n'ai rien contre l'inceste en soi et je me garde de mêler à l'amour la morale, mais c'est tout de même une bizarrerie d'en arriver à considérer sa propre femme comme un fruit défendu. Si je ne suis pas un brin fêlé du bonnet, il doit y avoir une explication. Je la trouve dans mes notes, en date du 3 mai 2007, où je mentionne une impression que je prétends avoir éprouvée encore. Je me surprends à regarder ma femme en catimini, à la trouver diantrement belle, désirable, mais émouvante pour une raison que je devine suspecte. Et je m'en inquiète. De profil, le léger fléchissement de ses joues à peine potelées, ce rien de couperose printanière qui les marbre, me rappelle exactement quelqu'un. Je la regarde alors avec quelque chose comme de la fascination, une fascination à laquelle se conjugue l'effroi. Me frappe soudain cette évidence : ma femme ressemble à ma tante ! Elle ne lui ressemble pas physiquement, elle est bien plus belle, mais un moment de son visage me rappelle ma tante de la plus invincible façon, et cela me trouble. Je commence à entrevoir un truc de fou : Viviane est en quelque sorte la réincarnation de ma tante, c'est pourquoi elle m'aime tant, c'est pourquoi je me sens protégé. Et cela explique en partie le côté magique de notre rencontre, les coïncidences extraordinaires que nous avons pu constater. Bien sûr, je ne crois pas un seul instant qu'elle puisse être ma tante, je ris de ces fadaises, mais le trouble n'en demeure pas moins et persiste avec le temps. Lorsque je regarde ma femme nue, surtout quand elle marche, je revois ma tante plus ou moins au même âge, quand moi j'avais cinq, six ou sept ans et qu'elle sortait à l'improviste de la salle de bain, en gaine et soutien-gorge, que je la surprenais bien malgré moi, confus, gêné, ce corps un peu lourd, abîmé, blet, aux cuisses travaillées de cellulite — le corps d'une mère, le corps impossible, inenvisageable, impensable d'une mère !

Me voici donc confronté au dilemme suivant : la réalité d'une chair palpitante et désirable, quoique esquintée par maints aspects, et l'hallucination d'un corps que tout en moi repousse. Il n'entre pas de dégoût dans ma vision, ce n'est pas ça. Je suis la proie d'un télescopage perpétuel entre deux images contradictoires : le corps que je peux, que je veux aimer — celui de ma femme —, et le corps impossible de ma tante, dont je ne veux rien savoir. Léchant le sexe de ma femme, je pense à ma tante — sans y penser le moins du monde d'une manière concupiscente. La sensation perturbante, paralysante, d'une profanation. Et ma femme, qui ignore tout de mon drame absurde, de se jeter avec la bouche sur mon sexe, pour m'administrer avec maestria une gourmandise à sa façon. Et moi je pense à ce qu'elle me fait, comme elle le fait, au bien qu'elle me procure, au soulagement de mes bourses que je sais qu'elle recueillera avec gratitude dans sa bouche et goulûment — et vient me parasiter sans cesse l'image pieuse et paisible de ma tante !

J'en viens à regarder ma femme bizarrement, à me méfier de ma propre convoitise à son égard. Il m'arrive de la voir nue et d'éprouver à cette vision comme de la gêne, comme si ce corps devait être caché, que l'on m'en imposait la vue et le désir. Bien entendu, ça n'arrive pas chaque jour et ce n'est pas un cauchemar. C'est juste un mauvais trip de quelques secondes, que je ne parviens jamais à oublier.  

Un jour, par bêtise, sans du tout le vouloir, agacé que j'étais par un souci récurrent d'informatique, j'ai causé de la peine à ma femme en la rebutant. Rien de méchant, rien de brutal. Je l'ai dédaignée avec les marques du plus grand agacement, alors qu'elle venait à moi avec tendresse, pour que je la prenne dans mes bras. Je l'ai choquée. Son visage s'est décomposé. Ça m'a touché au plus vif et je m'en suis voulu spontanément. J'aurais voulu réparer ça, sauf que, emprunté comme je le suis quand je suis pris en défaut, je fais à peu près le contraire de ce qu'il faudrait faire, je m'enfarge dans les fleurs du tapis, comme on dit là-bas. Je l'ai prise dans mes bras, mais c'était des bras de bois. Le cœur y était, pas le corps. Résultat, une femme furieuse et un imbécile qui n'en peut mais.

Adolescent, j'avais vu le visage de ma tante se décomposer de la même manière devant une grossièreté que je lui avais lancée, elle qui ne méritait rien de tel. Rien ne me désempare plus que de causer une peine de fond à des êtres que je considère comme des protecteurs spirituels, voire des divinités tutélaires. Où d'autres ne verraient qu'une gaffe sans conséquence, une peccadille oubliée dans l'heure, je vois, moi, une lamentable, impardonnable faute dont la trace demeure en mon âme comme un clou rouillé dans une planche. Certes, je peux me raisonner là-dessus, ne pas y penser longtemps, et même oublier... sauf qu'à chaque nouvelle faute de cette espèce, heureusement rare, les anciennes se rappellent à mon souvenir par de cruels pincements qui, je l'ai dit, me désemparent, autrement dit me font perdre mes moyens et m'abandonnent à moi-même, à cette solitude de glace que je porte en moi. J'éprouve alors combien je suis seul au monde, métaphysiquement seul. Je l'éprouve à la manière d'un enfant abandonné, impuissant à comprendre la raison de son abandon.

Divinités tutélaires, ai-je écrit plus haut. On pensera que je ne fais l'économie d'aucun excès ou ridicule. Et cependant... Certains peuples primitifs, proches donc de la nature, considèrent les divinités tutélaires comme des extensions de l'être suprême et leur prêtent des habitats tels que montagnes, pierres, grottes ou rivières. Ma femme et moi nous sommes rencontrés sous les auspices du merveilleux. C'est en faisant des recherches pour comprendre la signification de l'étrange poème qu'elle venait d'écrire, où une fée répondait au lointain appel d'un ogre malheureux, que Viviane est tombée sur le site que j'avais à l'époque. Il y avait de telles concordances entre nous, malgré la distance et nos cultures différentes, que c'en était troublant, même pour un mécréant de mon espèce (car si je ne crois pas en Dieu, ce n'est pas pour croire aux fées). Ainsi je devins son ogre et elle ma fée. Nous avons longtemps « joué » à ça. Ce n'est donc pas ridicule de ma part d'avoir regardé ma femme comme bien plus qu'une simple femme, sans mysticisme aucun, ni déraison.

Le jour entre tous maudit où ma femme m'annonce qu'elle ne m'aime plus, elle m'abandonne. Elle ne le pense pas en ces termes, mais je le ressens ainsi. Elle me renvoie à ma solitude enfantine et je ne comprends pas ce qui m'arrive, puisque je n'ai pas mérité mon sort. Je peux admettre et accepter un coup du sort, à condition de comprendre. Or, là, rien. Elle ne m'aime plus soudain, sans qu'il se soit rien passé entre nous. Je suis beau, gentil, fin et tout et tout ; l'instant d'après je ne suis plus rien. What the fuck !?

Lassitude ? Déception ? Sans doute. Rien que de très humain, et comme tel compréhensible, pardonnable. Sauf que notre relation relevait de la magie, si bien que ce brutal désamour s'apparentait à une rupture du cercle magique, à un désenchantement. Ma femme, désenchantée — je ne sais par quoi —, me vit soudain tel que j'étais, avais toujours été : un simple petit bonhomme, pas un prince charmant, un ogre moins encore. Elle ne supporta pas cette vision cruelle de la réalité et me rejeta, moi, au lieu de s'en prendre à ses propres lubies, à sa façon de tout fantasmer. Nous aurions pu en parler et même en rire...

Je suis philosophiquement équipé pour amortir les coups, du moins tant que leur ampleur reste dans une norme raisonnable. Mes précédentes ruptures ont été souvent nettes et je parvenais très vite à en surmonter les effets psychologiques. Ici, ça « lague », pour employer un terme informatique. Un sournois enlisement me guette. Mes blessures sont de toute évidence d'un ordre moins psychologique que psychique ; et là-contre, je puis peu. Alors, oui, le temps...

L'autre jour, pensif, donc un peu mélancolique, je repensais à moi enfant, si confiant, lorsque je faisais de ma tante, si chétive pourtant, le centre de l'univers, l'inamovible axe autour de quoi tout tournait, entre les fragiles mains de qui je remettais mon existence, ne doutant à aucun moment qu'elle saurait toujours me protéger, même si la cabine du téléphérique que nous empruntions depuis la Citadelle pour traverser la Meuse à Namur se décrochait pour sombrer dans les flots. Je mettais en perspective cette naïve et magique, enviable confiance de l'enfant envers le monde via un adulte de référence et mon actuel constat d'un monde qui part en vrille, sans que personne puisse simplement nous rassurer de par sa bienveillante autorité — pas même le roi, ni le pape, ni aucun chef d'état. Un monde de fantoches à la merci du premier fou qui osera, d'une pichenette, bousculer le domino qui entraînera tous les autres. Même dans un petit pays comme la Belgique, du moins pour les gens de ma génération, nous avons longtemps vécu avec un sentiment de sécurité absolue. Que pouvait-il nous arriver ? Nous étions chez nous, entre nous, entre gens de même ramage et plumage. Et voici que depuis une grosse vingtaine d'années, nous prenons l'eau de toutes parts, et pas seulement l'eau, mais des entités exogènes ouvertement hostiles parfois à nos valeurs, bien que profitant de celles-ci à larges brassées. Des musulmans, des Noirs, toutes sortes de gens qui s'installent chez nous comme moi je m'installe dans le monde sans quitter mon pays, via Internet — sauf qu'eux quittent physiquement leurs pays, ou plutôt l'emmènent dans leurs bagages et nous en imposent les coutumes, sans que personne au sommet bronche, bien au contraire, puisqu'on nous somme, chez nous, de nous adapter aux autres et de leur faire bonne figure, quand même ils nous traitent de Blancs ou nous menacent des foudres d'un prophète malade, né enragé ! On a vu récemment à Bruxelles (Ixelles), dans le quartier africain de Matonge, des émeutes mettre aux prises des Congolais pour des questions politiques absolument étrangères à la Belgique, puisqu'elles opposaient des partisans du président « élu »  Joseph Kabila à ceux de son opposant Étienne Tshisekedi. La Palestine et ses problèmes s'invite de même à l'occasion chez nous, si bien qu'on se demande parfois si nous sommes encore un pays, avec ses frontières, ses coutumes, ses lois, son roi bien rigolo, ou bien si nous sommes en un même lieu tous les pays du monde, et pas la crème de ces nations ! Et c'est partout pareil en Europe : une invasion dont nous finissons par croire, tant c'est énorme, qu'elle a été souhaitée par ceux dont le devoir est pourtant de nous protéger, de garantir la nation contre les visées extérieures, d'en préserver l'intégrité physique, mais aussi culturelle. D'où sentiment fort prégnant de trahison, d'où haine, d'où l'envie parfois confuse de prendre les armes contre nos « élites », afin de remettre l'église au milieu du village et le cochon dans sa bauge !

Et je me disais c'est fou, c'est fou comment, en si peu d'années, nous sommes passés, sans que la fatalité y soit pour rien, de la robustesse et de la grâce du Normandie à la précarité d'un rafiot tout pourri, tandis que le ciel se zèbre d'éclairs et que la houle enfle. Et je me disais aussi que ce n'est pas supportable. Nous avions le sentiment d'une famille un peu turbulente, certes, mais unie, avec à sa tête la bienveillante autorité paternelle : nous nous découvrons atomisés, impuissants, seuls — abandonnés, trahis. Je pensais alors à ceci que la catastrophe était au fond préférable à l'angoisse de la catastrophe.

Reste à convaincre les autres de ne plus rien espérer de dirigeants eux-mêmes dirigés, voire digérés par de plus puissants qu'eux. Reste à les convaincre que le beau temps ne reviendra pas si nous ne dégageons pas nous-mêmes les nuages, et pas à coups redoublés de poésies ou de chansons vaguement contestataires.

15 commentaires:

  1. Bizarre, cette soudaine manière de passer du coq à l'âne, de léviter soudain d'une tante et d'une épouse à des "intrus" congolais? Je ne comprends pas bien. Que vous ont-il volé ces Congolais? Qu'est-ce qui existait avant et n'existe plus à cause d'eux? Qu'ont-ils changé à votre vie? Sont-ils responsables de votre rupture?
    Puisque vous vous penchez sur votre vie, qu'avait-elle de si doux avant, qu'a-t-elle de si féroce aujourd'hui à part votre drame intime que vous analysez avec lucidité. Avez-vous la même lucidité pour votre situation sociale d'aujourd'hui? Vous a-t-on mal accueilli? Vous laisse-t-on crever de faim?
    Il y a une sorte de passage du particulier au général que je ne saisis pas bien.

    RépondreSupprimer
  2. J'essaie de respecter le cheminement de mes pensées, tout simplement, parce que le processus m'intéresse littérairement. D'un abandon particulier d'un individu à l'abandon général d'un peuple : la transition, pour être brutale, est limpide. Je décris ce processus, je ne le juge pas, quitte à passer pour raciste.

    Ai-je laissé entendre que ces Congolais m'avait volé quelque chose ? Non, ils vivent chez nous, y sont nés pour beaucoup, et se disputent ici pour des questions qui concernent un pays où ils ne retourneront jamais vivre. Qu'ils aillent foutre le boxon là-bas, si c'est passionnel. Une dizaine de voitures de police ont été brûlées chez nous pour un conflit politique exotique, et ces voitures, ce ne sont pas les supporteurs de Tshisekedi ni de Kabila qui financeront leur remplacement, mais le péquin de base, comme toujours.

    Ma vie n'a rien de féroce. Elle a été chamboulée par une brutalité inouïe de la femme que j'aimais, et c'est une trahison majeure, difficile à avaler. Cela ne m'empêche pas de vivre, mais cela m'a alourdit d'une tonne de plomb et je traîne ça avec moi partout. Ce n'est pas gai. Ce n'est pas grave pour le monde, c'est même d'un inintérêt absolu, mais comme c'est moi qui vis cela, je dois en parler. Cinq mois et demi d'errance et d'angoisse du lendemain, sans domicile ni revenus, ce n'est pas un tel enchantement. C'est traumatisant. Je me délivre de ça par l'écriture. Ça s'appelle la résilience.

    Oui, on m'a mal accueilli (l'état, veux-je dire, pas les gens), et si je ne m'étais pas battu avec acharnement, eh bien je serais au coin de la rue, au « chaud » sous ma couverture, avec une sébile à mes pieds. Mes droits, je les ai arrachés, et je me suis entendu dire que j'étais trop gentil, en fait, trop courtois, que certains étrangers ne se gênaient pas pour exiger, en gueulant, des droits qu'ils connaissaient avant même d'arriver, tandis que moi je ne connaissais rien.

    Je n'ai pas de théories, je n'ai que des expériences. Oui, du point de vue administratif et des droits fondamentaux, nous sommes moins bien traités en Belgique en tant que Belges que des exotiques qui débarquent avec toute la smala. Désolé d'avoir eu à le constater. Ça ne me fait pas plaisir.

    RépondreSupprimer
  3. "Oui, du point de vue administratif et des droits fondamentaux, nous sommes moins bien traités en Belgique en tant que Belges que des exotiques qui débarquent avec toute la smala"

    Oui, vous avez pu constater un ou plusieurs cas,je vous l'accorde, cela vous permet-il de généraliser.Qu'avez-vous contre l’accueil? On vous a accueilli au Canada et on vous accueille en Belgique et c'est bien.
    On entend aussi ce reproche en France. Lorsque je verrai la majorité des immigrés, anciens comme récents, fréquenter les grands restaurants, les boites de nuit à la mode, accéder à des emplois lucratifs et qui les élèvent socialement,on pourra peut-être se plaindre de l'aide généreuse qu'on leur apporte, mais alors cela marquera une intégration réussie et vous n'aurez sans doute plus l'occasion de vous en plaindre.
    Pour le moment ces craintes sont me semble-t-il du domaine du fantasme, quand ce n'est pas celui de la rancœur.

    RépondreSupprimer
  4. Je crois que c'est plus simple que ça : la plupart de ces étrangers, notamment ceux qui viennent chez nous pour y répandre les préceptes d'un livre religieux qui est aussi un code civil et pénal qu'eux-mêmes placent au-dessus de nos lois, cs gens n'ont rien à faire ici et doivent être évacués vers des pays plus ouverts à leurs délires, telle l'Arabie Saoudite (en plus, il y fait beau en permanence et les femmes n'y ont que le droit de fermer leurs gueules, ce qui est fantastique). Le reste, je m'en fous. ce n'est pas une question de présence, mais de surnombre. Mohammed premier prénom à Bruxelles depuis des années, vous trouvez ça normal ? Que dirait-on à Tunis, Alger, Le Caire, d'une soudaine giclée de Aaron, Marcel ou Gottfried ? Hein ? Ils se plaindraient et nous leur donnerions raison. Mais chez nous, c'est normal, la maison ne possède plus ni portes, ni fenêtres. Entre qui veut.

    Fantasme ? Je veux bien. Le cochon, animal sacré chez nous et millénaire, bannit des cantines scolaires : fantasmes ? Les Saints-Nicolas et les Noëls évacuées de certains établissements scolaires pour ne pas "provoquer" les enfants du chamelier : fantasmes ? Allez un peu vivre à Rabat et vous plaindre du Ramadan, vous m'en donnerez des nouvelles...

    Rancœur ? Et quand bien même ? Me suis-je vanté d'être un humaniste, un cœur d'or à la Tintin ?

    Bien accueilli au Québec, oui... au Québec qui n'est composé que d'immigrés, en dehors des pauvres Indiens traités comme des parias. Eh bien moi, je n'ai pas envie de devenir un Indien dans mon propre pays, ni un dhimmi ! Du reste, au Canada, ne débarque pas qui veut. Il y a des procédures très strictes à suivre, et au moindre faux pas, goodbye and farewell my friends ! Essayez par exemple d'émigrer au Québec avec une maladie invalidante, un enfant handicapé, un vieux papa tout moussu. Tout pétri de bons sentiments et de respect pour votre terre d'accueil que vous serez, on vous indiquera la direction de l'aéroport pour retourner d'où vous venez.

    Soit, ce n'est pas le sujet de mon article après tout.

    RépondreSupprimer
  5. Bonjour monsieur Yanka sous Kafka, je ne trouve pas votre adresse e-mail sur votre blog.

    C'est si bon de vous lire.

    Merci.

    RépondreSupprimer
  6. Grâce à vous, j'ai appris les locutions adverbiales "souventes fois" et "n'en pouvoir mais" ainsi que le verbe "laguer". Merci !

    Quant au fond, je constate avoir lu avec plaisir et empathie votre texte (hormis les trois derniers paragraphes) et avoir lu sans empathie ni intérêt ces trois derniers paragraphes.

    Je me contente de constater cela, amusé. Comment en effet expliquer que je me sente, dans un même texte, tour à tour, si proche et si éloigné de vous ? :-)

    Je me sens si proche de votre sensibilité et si loin de certaines de vos idées...

    Voilà un simple constat. Les explications viennent de toute façon toujours après l'observation méticuleuse des faits.

    Bien à vous.

    RépondreSupprimer
  7. "On entend aussi ce reproche en France. Lorsque je verrai la majorité des immigrés, anciens comme récents, fréquenter les grands restaurants, les boites de nuit à la mode, accéder à des emplois lucratifs et qui les élèvent socialement, on pourra peut-être se plaindre de l'aide généreuse qu'on leur apporte, mais alors cela marquera une intégration réussie et vous n'aurez sans doute plus l'occasion de vous en plaindre."

    Ah l’intégration à la monégasque! Sacré Gondorff l’Henri! Mais quand donc servira-t-on tontitontaine, du poulet mafé à la Tour d’Argent?! Que font les pouvoirs publics! Même pas le droit d’entrer en boubou dans les discothèques z’à la mode! Nan mé j’vous jure! Priez pour nous Saint Lucre! I send an SOS to my good Lord Sarkozy du Sentier!

    Où se niche l’arnaque! Qui fantasme? Prend les pages jaunes mon pote et regarde à dentiste plutôt qu’à pompiste… l’exemple ne te sied pas, lorgne du côté des avocats; ces robes noires te sont par trop sinistres? Fais le compte des noms étrangers des ministres et si tu t’en trouves encore dépité ajoute ceux des députés.
    Sort de ta bulle médiatique Pépin, ou plutôt non, retournes-y puisqu’elle y est plus-belle-la-vie.

    PS
    Cher Ygor, c’est bien parce qu’il est défendu que le fruit est désirable mais prêtez attention aux bonnes prohibitions, il y a dans le panier des fruits pourris qui contaminent l’âme de ceux qui les goûtent.

    RépondreSupprimer
  8. « Viviane lit ? »

    Assidument. L'amour est plus fort que tout ! o_O

    RépondreSupprimer
  9. C'est bien de le savoir.. respect.

    Par ailleurs, Viviane commente t-elle ? A t-elle le droit à la parole, à moins que peut-être elle ne la demande... (?)

    L'aimez-vous encore monsieur Yanka ? Espérez-vous encore une lueur de quelque chose ?

    RépondreSupprimer
  10. Si elle commente ? Non, aucun risque. Trop d'orgueil. A t-elle le droit à la parole ? Comme n'importe qui, ni plus, ni moins.

    Si je... encore ? Disons que je voudrais bien répondre non, sans être sûr de le pouvoir sans travestir un peu la vérité. Si j'espère encore une lueur de quelque chose ? Une lueur dans ma nuit, oui, mais pas en provenance du Québec. Je veux bien être fou, je l'ai été, mais crétin, non. Certaines choses sont réparables. Pas ça. J'ai mon orgueil aussi.

    RépondreSupprimer
  11. Je sens Sand prête à relever le défi d'un nouveau départ. Ne laissez pas passer votre chance !

    Vous qui passez l'âme en peine
    Si vous soupirez tout bas
    C'est que la vie paraît vaine
    Quand l'amour n'y rentre pas
    Je connais votre mystère
    Vous avez peur d'un affront
    Et vous restez solitaire
    Mais pourtant sachez le donc


    L'amour est passé près de vous
    Un soir dans la rue n'importe où
    Mais vous n'avez pas su le voir en chemin
    L'amour est un dieu si malin
    Prenez bien garde une autre fois
    Ne soyez pas si maladroits
    Sachez le comprendre et le garder toujours
    Si vous voyez passer l'amour.

    RépondreSupprimer
  12. ... Sur ce sable j'écrirai mon nom... ;-)

    RépondreSupprimer
  13. @ Monsieur Yanka,

    Je suis très touchée.
    Et pas encore couchée comme vous pouvez le constater..

    @ Monsieur Fredi,

    M, c'est pour Mercury ? Je plaisante.. ces majuscules sont pompeuses, certes.

    Ah ! Cher amour..


    Je viens de parcourir l'index de votre blog le majeur je ne me serai pas permise, vous écrivez drôlement bien dites-moi.

    Je vous remercie pour vos encouragements, l'engouement me gagne, je m'en vais de ce pas retrouver mes draps..

    C'est magnifique.

    RépondreSupprimer