vendredi 23 décembre 2011

Amour, la France

Être Belge, c'est parfois compliqué. Dans le fond, ça ne veut rien dire. La « belgitude » dont se revendiquent certains Belges en quête d'une identité forte est un concept sympathique (il se réfère moins à une nation, au sens viril du terme, qu'à l'esprit de ses habitants considéré sous l'angle un peu niais de la sentimentalité), rien au-delà. L'attachement du Belge pour son pays est un attachement de paille pour la limonade où elle se trouve plongée par le plus grand des hasards. Le Belge flotte dans son identité. Il ne vous dira jamais ce qu'il est — il l'ignore —, mais ce qu'il n'est pas : ni Français, ni Hollandais, ni Allemand, mais un peu de tout ça. Autant le Français, présumé et réputé vantard, sourcilleux, ne souffre pas qu'on raille son pays, autant le Belge adore cela, jusqu'à lui-même en rajouter. Quand, voici plus de six ans déjà, le spadassin Juan Asensio a estimé devoir m'éliminer d'une discussion de haute envolée entre lui et le dénommé Montalte (Pierre Cormary) sur le forum du brave et bénévole Joseph Vebret, dans laquelle je m'étais glissé à la manière d'une ironique petite souris, il crut pouvoir y parvenir en brandissant devant ma face — non pas un crucifix entrelacé d'ail et de buis bénit, mais un miroir où j'étais censé voir se refléter et danser grotesquement mon insignifiance de Belge. Un Belge, selon Asensio à cette époque, c'était un individu par définition ridicule, donc inapte à toute discussion un peu sérieuse, surtout littéraire. Je devais bien sûr répliquer avec toutes les armes du parfait humilié et renvoyer l'arrogant à son béret, son camembert, sa baguette, son accordéon, sa chistera — sauf que je n'en fis rien. J'opinai joyeusement, chantai qu'il ne m'apprenait rien là, que tout Belge un peu lucide se définissait lui-même comme un plouc à rayures et pantalon tire-bouchonnant, collerette à fleurs et chapeau claque, soit rien de très sérieux. Et j'appelai même à la barre, contre moi, Baudelaire qui témoigna que « le Belge ne marche pas, il dégringole. » C'est par l’autodérision que je me défendis donc, et le Basque en fut un rien décontenancé, prouvant ainsi qu'il connaissait bien mal les Belges et leur aptitude naturelle à se fiche eux-mêmes de leurs poires. L'autodérision est en effet l'une des rares caractéristiques que l'on puisse qualifier ici de nationales et que l'on peut voir à l’œuvre partout au plat pays, de Coxyde à Binche et de Kinrooi à Virton en passant par Bruxelles, Namur ou Gand. Nous n'avons pas besoin de Coluche pour faire rire à nos dépens. Une blague circule d'ailleurs depuis longtemps, comme quoi les blagues belges, qui font se bidonner « nos amis d'Outre-Quiévrain », ont été inventées par les Belges eux-mêmes et balancées par-delà la frontière pour divertir les singes français.

Ceci dit, je ne suis pas anthropologue, et mon dessein n'est pas de vous dire ce qu'est ou n'est pas le Belge. Je ne suis qu'un Belge parmi d'autres, et pas le prototype du Belge. Il semblerait même que je sois plutôt une manière de renégat à ma façon, un traître plus ou moins avoué, un Belge de papier — un passager clandestin sur le paquebot Belgique. Je vous rassure, je possède tous mes papiers et j'ai payé mon titre de transport. Je ne suis pas non plus recherché pour intelligence avec l'ennemi, ni pour avoir conspiré contre la Couronne. Je ne voue pas Brel aux gémonies, ne reproche pas à Tintin d'avoir fricoté avec Léon Degrelle ou d'en être l'avatar dessiné, ne déteste pas plus les frites et les moules que les oiseaux sans tête ou le filet américain. Il y a que je suis dans le fond bien plus Français que Belge, tout en ayant du Belge l'humour et la désinvolture.

Je ne suis pas en train de vous dire que je préférerais être Français, que j'aspire à le devenir. Cela reviendrait à dire que je renie mon pays. Je suis dans l'âme un Français, et je ne m'en vante même pas. C'est au-dedans de moi comme une marque profonde, inscrite dans la pierre au burin. Que je le veuille ou non, c'est ainsi.

Je suis né, l'ai-je assez répété, à moins de cinq cents mètres à vol d'oiseau de la frontière française. Dans ma région, la Gaume, on est moins francophobe qu'ailleurs en Wallonie (moins Liège, dont la francophilie avérée est aussi ancienne que pathologique, puisque la ville fut mise à sac une première fois en 1468 par Charles le Téméraire, avant d'être bombardée et incendiée en 1691 par les troupes françaises commandées par le futur maréchal de Boufflers). On ne célèbre pas ici le 14 juillet comme à Liège (officiellement, depuis 1937) au lieu du 21, jour de la Fête nationale belge, mais nous avons comme en France des mairies et des maires, plutôt que des maisons communales et des bourgmestres (ou maïeurs).

Trois de mes sœurs ont épousé des Français, un de mes frères une Française. Enfant, avec mon oncle et ma tante, nous allions fréquemment en France nous promener. Mon oncle, qui avait une cave à vin digne de ce nom, aimait à faire la tournée des popotes : négociants en vin, maîtres de chais, cavistes. Nous allions visiter les caves de la maison de champagne Moët & Chandon à Épernay. Nous ne manquions pas à l'occasion de rendre à Reims et à sa cathédrale la visite qu'elles méritent, et parfois, sans que je sache très bien ce qui nous y attirait, nous retrouvions à Châlons-sur-Marne (petit clin d’œil en passant à Didier Goux). Nous rendions visite parfois à un couple d'amis à Charleville-Mézières, Jean et Yvonne Maget, que mon oncle et ma tante avaient connus en 40 pendant l'exode, pour autant que je me souvienne. Passionné de voitures populaires, je tenais Jean Maget en grande considération, car il roulait en Panhard PL 17, voiture rare en Belgique. J'étais un vrai fondu de bagnoles en ce temps-là, et ce qui m'intéressait, au rebours des écoliers de mon âge, ce n'était pas les rutilantes sportives (Ferrari, Lamborghini, Jaguar, etc.), mais les voitures populaires, surtout ce qu'on appelle au Québec des vieux bazous. La France me gâtait à cet égard : un vrai pays de cocagne ! En Belgique, le contrôle technique des véhicules était déjà obligatoire, si bien que les épaves dormaient de leur paisible sommeil au cimetière de voitures, quand en France beaucoup roulaient encore, toutes en dentelles de rouille : des 403 miteuses, des Dauphine et des 4CV déglinguées, des Ariane déconfites, des Aronde battant de l'aile, et les inénarrables 2CV ou 4L dont les jupes et jupons percés de paysannes laissaient voir une intimité propre à faire rosir l'innocent gamin que j'étais. Et les utilitaires, donc ! Ce bon vieux Type H de Citroën avec son nez de cochon, ces Estafette Renault, ces Goélette dont le nom seul invitait au voyage...

Plus tard, je me suis moins intéressé aux voitures des Français qu'à leurs filles, puis à leurs femmes quand le derrière de mes oreilles fut sec ! De Chassepierre à Carignan je faisais le trajet à vélo pour aller voir Aline, une pétillante brunette qui embrassait fort bien. J'avais 16 ans, je touchais un peu ses seins, tremblant qu'elle ne repoussât mes vilaines mains, ce qui n'advint jamais, ce qui ne m'incita pas davantage à plus d'audace, tant j'étais en ce temps-là un mulet ! Puis j'eus une aventure deux ans durant, à l'aube de la quarantaine, avec une Normande, Sophie, grâce à qui je découvris enfin Paris, Montmartre, le Louvre (de l'extérieur), le Champ-de-Mars, les Champs-Élysées, l'amour debout, à la hussarde, vers six heures du matin, dans les couloirs déserts du métro, gare du Nord ! Et puis la Normandie (elle habitait une petite ville du Calvados, à cent mètres de la plage, où le Parisien l'été pullulait), Caen, le pont de Normandie entre Le Havre et Honfleur, la magnifique Côte Fleurie, Deauville, Trouville, Étretat et ses falaises (dont je rêvais, Flaubert et Maupassant oblige), Arromanches, les souvenirs du Débarquement. Nous séjournâmes en Bretagne (où je voulais aller pour m'être entiché vingt ans plus tôt des romans de Henri Queffélec), dans un gîte des Côtes-d'Armor, à Ploulec'h. De là, nous fîmes une partie de la Côte de granit rose, à pied, par le Sentier des Douaniers, et, ô joie, enfin, je pus me rendre aux Sept-Îles, auxquelles je rêvais adolescent et jeune adulte, dans ma période de passion ornithologique. Tout cela, sans la moindre goutte d'eau, ni ciel chagrin. On m'avait donc menti : Bretagne et Normandie étaient des terres ensoleillées !

Je retrouvai Paris l'année suivante, grâce à un ami qui demeurait dans le Marais. Nous déambulions dans ce quartier pour moi bruissant d'histoire et de moyen-âge. Nous discutions littérature, femmes, littérature et femmes encore. Et des femmes, j'en vis de si belles rue des Rosiers : des Orientales, des Juives splendides, à tomber le cul par terre. Et nous parlions, parlions ! Moi, l’œil aux aguets, humant Villon au détour des rues, cherchant du regard mon cher Léautaud et son célèbre cabas. Sans y être jamais allé, grâce à mon goût des vieux plans, à mes connaissances toponymiques du vieux Paris, j'apprenais à mon ami, sur son quartier, des choses qu'il ignorait : ainsi, rue de Montmorency, au 51, la maison de Nicolas Flamel, réputée pour être la plus ancienne maison de Paris. Et la Tour Jean-sans-Peur, rue Étienne-Marcel, qui réveille en moi toute une époque, celle des ducs de Bourgogne, ma période historique préférée.

Chaque pays, j'entends bien, a son histoire, ses monuments, ses glorieux artisans et artistes, ses paysages, ses femmes et sa gastronomie ; mais la France, pour moi qui suis francophone, c'est le summum de tout. Je le disais à Didier Goux cet été quand nous faisions le trajet du Plessis-Hébert vers Levallois, ou vers la Belgique via Reims quand il m'a reconduit sur mes terres natales avec mon paquetage québécois : ce qu'il y a de merveilleux en France, c'est que le moindre patelin évoque tel fait historique, tel écrivain, peintre, évêque, prince ou politicien. L'histoire, la grande comme la petite, en France, se jette sur vous et vous met en branle l'imagination. On voyage en France physiquement et mentalement. Voilà pourquoi j'aime ce pays, pourquoi je m'y suis toujours senti chez moi, comme je me sentais chez moi chez ma tante, où je n'étais pas né pourtant. Si la France et les Français me choient, il me paraît naturel de les aimer — sans naïveté, je rassure.

« Ouais, me dira le grincheux, la France c'est super, mais il y a les Français : ceux-là, faut se les farcir ! » Que les Français soient, de réputation pas toujours usurpée, un peu... hm... vaniteux, ne m'a jamais empêché d'avoir toujours eu des rapports courtois et amicaux et même chaleureux avec eux. Ensuite, s'il peut agacer, le complexe de supériorité de certains Français est plus supportable à mes yeux que le tragique et larmoyant complexe d'infériorité de certains Belges. Combien de fois, lors de joutes sportives, entendons-nous le commentateur nous dire qu'on espère gagner, mais que si on perd, ce ne sera pas grave, parce que « nous ne sommes jamais que des petits Belges » ! Nous avons eu en Belgique un commentateur sportif radiophonique célèbre autant par sa verve de Bruxellois (et son accent) que par son enthousiasme (rare chez nous), Luc Varenne. Commentait-il un match international de football auquel participait une équipe belge, mille fois durant son reportage nous l'entendions s'exclamer : « Allez les p'tits belges ! » De l'aimable modestie au mépris de soi, il n'y a souvent qu'un pas.

Quand, le 22 juin 2005, je quitte la Belgique et l'Europe pour le Nouveau Monde, je le fais sans regret, sans espoir de retour. Nouvelle vie, autre vie. Dans l'avion, je ne me retourne pas une ultime fois pour voir à l'horizon disparaître... quoi ? — le Lion de Waterloo ? l'Atomium ? la place de Brouckère ? la Tour d'Eben-Ezer ? les tristement célèbres magouilles du PS wallon ? Annie Cordy ? Marc Dutroux ? Rien de tout cela, je prends soin du chat qui m'accompagne, j'assiste par les hublots à cette chose incroyable, inédite pour moi : la lente transformation du paysage en plan géographique.

Je n'ai jamais eu envie, vraiment, de revenir en Belgique, même pour quinze jours. Quand ma femme et moi regardons une émission télévisée où il est question de la Belgique, naturellement ça me fait tout bizarre : tant de choses si familières, que pourtant jamais je ne reverrai : Bruxelles, Bruges, les Gilles de Binche, Ostende et sa plage sous le regard lumineux et malicieux de James Ensor, le bric-à-brac de Michel de Ghelderode à Schaerbeek, au 71, rue Lefrancq, etc. Je revois tout ça, mais dans ma tête. Un rien d'angoisse parfois : je voudrais pouvoir encore déboucher sur la Grand-Place de Bruxelles, en faire le tour, bien tout regarder une dernière fois et la quitter à jamais avec la conscience de ce dernier regard, exactement comme pour un proche qui meurt en notre absence et dont nous essayons de nous rappeler quand nous l'avons vu pour la dernière fois et si nous avions eu conscience alors, précisément, que c'était la dernière fois. On voudrait appuyer sur rewind pour dérouler à nouveau la scène et la figer en nous à jamais, avec tous ses détails. Je voudrais ainsi être conscient de tout, avoir toujours cette suprême lucidité dont je sais pourtant où elle conduit : à l'asile — Nietzsche ne me contredira pas.

Ma femme lâche sur moi ses policiers. C'est le Québec tout entier qui m'arrête. Je ne peux rester dans un pays qui permet qu'on arrête arbitrairement les gens sur simple plainte d'une hystérique. Je rentre en Europe. Reste à trouver le moyen, l'endroit. Le meilleur des hommes et son Irremplaçable épouse volent à mon secours sur le double plan du rapatriement et de l'hébergement provisoire. En France, donc. Normandie. Il se fait que, dans mes moments de vague à l'âme, quand j'essayais d'imaginer où je pourrais bien vivre sinon au Québec, je ne pensais jamais à la Belgique, mais à la France, et pas dans le Nord.

N'ayant droit à rien, je n'ai pu finalement rester en France, et Didier Goux m'a reconduit en Belgique. Chemin faisant, je me suis demandé ce que cela me ferait de franchir la frontière belge, de rentrer chez moi. Ça ne m'a rien fait. Contre toute attente, l'émotion, je l'ai ressentie je ne sais plus où, dans les Ardennes, quand le paysage m'est devenu familier, non que je l'eusse déjà vu, mais il commençait à ressembler diantrement aux paysages de mon enfance : une manière d'être des villages traversés, une langueur champêtre, la paisible évidence d'un sourire local à moi seul adressé, le clin d’œil d'un invisible ami et protecteur. Nous étions dans la voiture, mais il y flottait comme un parfum de cramique ou de craquelin frais sortis du four, de jambon, de saucisson et autres cochonnailles, chez nous si savoureuses.

Catherine Goux m'avait dit, pour me consoler : me ressourcer dans mon pays, reprendre en main ma vie, puis seulement envisager de m'établir en France, où je veux et non plus où me conduira le vent capricieux. Alors, ai-je repris en main en vie ? Il y a de ça, sur le mode mineur toutefois. Ai-je envie de rester en Belgique ? Pas plus que de vivre en Biélorussie. Ai-je un projet concernant la France ? Non... et cependant... Pas un plan, pas une combine, autre chose.

— Quoi donc ? Pas un amour, j'espère ? Pas déjà ? Pas encore ?

— Vous posez des questions bien indiscrètes, mon cher ami...

27 commentaires:

  1. Je proteste et m'insurge : Charles le Téméraire était une saloperie de Bourguignon, pas un Français !

    Sinon, mes parents ont eu, dans la première moitié des années soixante, d'abord une 4 CV puis une PL 17.

    (Quant à la suite, quelque chose me dit que je la sens venir…)

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  2. Putain Yanka je vous aime bien; mais pourquoi faut-il que vos billets ressemblent à des thèses ?
    Internet c'est la synthèse, l'essence de la pensée; SVP: apprenez à faire plus court.

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  3. Cher Ygor,
    je commencerai par vous dire que le portrait que vous dressez de la France m'a séduit tant il se rapproche de l'image idéale et par conséquent irréelle que je me fais de ce pays dont, exilé, je savais ne jamais pouvoir me passer. J'ai également apprécié ce que vous disiez sur le meilleur des hommes et son irremplaçable épouse.

    Vous terminez sur une note inattendue face au développement qui la précède. Je vous dirai : pourquoi déjà? Évidemment, encore !

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  4. Voilà encore un point en commun, j'ai la nationalité belge et italienne, et pourtant, si dans un pays lointain on me demandait "d'où venez-vous?", je pourrais dire sans difficulté "je suis français". Mais pourquoi ? Proximité, depuis la naissance, de la frontière française ? Pas la même que la vôtre mais celle tout à l'ouest hennuyer. Mais j'arrête d'étaler ainsi ce qui n'intéresse que moi...et encore ! ;-)

    Se pose la question de savoir ce qu'est un pays quand on se situe là où un seul pas nous fait passer une frontière ?

    En réalité, je ne me sens d'aucune nationalité, mais ce qui est bizarre c'est que je me sente encore moins belge que français.

    Il m'est avis qu'aucun pays n'existe mais que la Belgique est un pays qui a encore moins existé que les autres...

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  5. La grand place de Bruxelles on y arrive par une petite rue bardée de kebabs, on en ressort par une petite rue bardée de kébabs. Entre temps on a imaginé la civilisation.

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  6. @ Didier

    Ai-je écrit que le Téméraire était Français ? Non. L'était-il ? Bien sûr, coquin de Goux ! Bourguignon n'a jamais été une nationalité, mais la dissidence d'un duché qui s'est trouvé à un moment plus fort, plus nombreux, plus puissant que le tronc dont il s'était émancipé. Et puis cessez d'asticoter mes Bourguignons ! J'en suis un, dans le fond. Un Lotharingien pure souche.

    @ fredi m.

    Mais moi aussi je vous aime bien, là n'est pas la question ! Je blogue, je ne tweete pas. La longueur, c'est ma façon de vagabonder. Je ne délivre aucun message, aucun enseignement. Je cause. Qui m'aime m'écoute, me lit. Soit dit en passant, vous pouvez lire en plusieurs fois. Quand vous repasserez, heurtez l'huis : j'ai toujours du café. Nous jaserons. Je vous ferai part des cancans du village et nous rirons bien.

    @ Jacques Étienne

    Il faut avoir quitté son berceau pour reconnaître qu'il était à notre taille et moelleux. Vous pouvez acheter un sauciflard de votre patelin 500 ou 5000 km plus loin, mais il n'est jamais aussi bon que chez vous, parce qu'il est sur ses terres, dans ses tripes, à l'aise, libéré, et donc franc, comme un véritable ami. Il se confie à vous.

    Avec ça, on ne peut trop savoir, ailleurs, ce qui nous manquera de notre terre natale (pays, région, village). La nourriture, les spécialités régionales, le goût du terroir, oui. Ce qui m'a le plus manqué au Québec, c'est la profondeur historique, absente là-bas. C'est vraiment le Nouveau Monde. Je ne me suis jamais senti aussi profondément Européen que là-bas (je ne parle pas de politique, mais de racines). Je regardais la Pologne, l'Allemagne, l'Italie, tout ça, comme des villages de ma région natale. C'est l'histoire qui nous lie, en Europe, malgré, curieusement, les guerres. Nous sommes en permanence dans l'histoire, nous avons des racines. Les Américains n'en ont pas, ils flottent. D'ailleurs, ils nous envient, ils savent.

    @ Cédric

    Les commentaires sont fait pour s'y répandre, lâchez-vous ! Effectivement, la question de la patrie pour un frontalier est ambigüe. À Charleroi je ne suis pas du tout chez moi, mais bien à Sedan. Par contre je me sens chez moi à Bruges, même si je ne baragouine que trois mots de flamand. L'histoire encore, l'architecture, la littérature... Sur la Belgique : la pays n'est définitivement pas un pays. Vous vous souvenez des Snuls ? « La Belgique est un plaisir et doit le rester. » Voilà : la Belgique n'est pas un pays, c'est un plaisir.

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  7. La Belgique existait avant 1830, mais flottante, comme un esprit. Cet esprit, on le retrouve dans les toiles de peintres comme Brueghel, Ensor, Rops (le premier n'a pas pu connaître la Belgique en tant qu'état, les deux autres ont des origines étrangères), des écrivains, Hugo Claus en tête, lui, le Flamand francophile, qui a parfaitement saisi l'essence de la Belgique en tant que sentiment ; un chanteur comme Arno. C'est à travers des choses de ce type qu'on devine un peu ce que c'est, la Belgique : une plainte joyeuse, une joie plaintive, un rictus, trois squelettes, une mélancolie foudroyante (qu'on retrouve dans certaines putains de magnifiques chansons - rondeaux - de Guillaume Dufay, bien que né à Cambrai), un rire gras d'aubergiste à bedon. Chose frappante : en France, on pense spontanément à des guerriers ou à des monarques (Vercingétorix, Louis XIV, Napoléon, De Gaulle, etc.), comme si la France s'était faite surtout par la politique (ce qui est vrai d'une certaine manière, sans être toujours vrai évidemment). En Belgique, on pense à des artistes, au folklore, soit à des éléments populaires. L'idée de définir la Belgique par la politique est une absurdité de politiciens. Si le Surréalisme (le mouvement) a été si prolifique en Belgique, c'est parce que ce pays est surréaliste autant dans son essence que dans son existence. Enfin, si je devais expliquer au Persan de Montesquieu ce qu'est la Belgique, l'âme du peuple belge, je crois savoir où je le conduirais, ce que je lui montrerais. Il rentrerait chez lui bourré en gueulant : Amsterrrrdam !

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  8. Preuve du surréalisme belge : nous sommes les rois du consensus en politique, mais nous avons explosé le record du nombre de jours sans gouvernement (presque un an et demi !). C'est comme si on découvrait que la championne du monde de la chasteté n'était qu'une putain de compétition ! Pays de bourgeois sans envergure, de catholiques pincés et grisâtres, mais c'est ici qu'un procureur demande et obtient de perquisitionner à l'archevêché de Malines-Bruxelles, dans les bureaux même du primat de Belgique, qui aurait pu être pape à la place de Ratzinger ! Pas étonnant que Baudelaire, qui était sérieux comme un notaire, est devenu fou et aphasique en Belgique (dans l'église Saint-Loup de Namur), même si l'on sait que la syphilis qui le rongeait n'était pas "made in Belgium" !

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  9. Cher ami (puisque nous sommes amis désormais n'est-ce pas) je vous offre une gare.
    Tout ce qu'il y a de plus Belge et même, me suis-je laissé dire, dessinée, peinte, par un précurseur de la BD.

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  10. Sinon, si on aime pas les musées, au bout des allées de la Reine il y a un bar où j'ai failli mourir plus d'une fois. Mais j'étais prévenu: "la mort subite".

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  11. Ygor : je passe rapide (mais pour mieux y revenir, mon enfant — et à bien des égards sur ce billet, comme vous le verrez) pour vous prévenir de ne jamais laisser des commentaires tel que, je cite : "J'en suis un, dans le fond. Un Lotharingien pure souche." Ça peut en effet attirer les loups comme les vautours surtout par nos temps qui courent — ou pas (mais j'y reviendrai)
    Cet été, en revenant du Danemark, je me suis arrêté quelques jours à Namur, Dinant, Bouillon, Han sur Lesse, Rochefort, Saint-Hubert et j'ai une photo de l'église Saint-Loup à vous envoyer (ainsi que la citation de Baudelaire à son propos, qu'il faudra que je retrouve dans le fatras de mon ordinateur.
    Cela étant et en attendant, je vous souhaite un merveilleux Noël.

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  12. Les Bourguignons sont certes français au sens moderne du mot, mais allez donc expliquer ça à Louis XI…

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  13. Etre français n'est pas une histoire de naissance, ni de sang, c'est une affaire de langue, et d'esprit, la France est universelle.

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  14. Très beau texte monsieur YANKA. Joyeux Noël à vous.

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  15. C'est suite à vos visites dans ma bauge que je vous en paie une de retour, et je découvre vos articles à l'image de vos commentaires chez moi : pleins d'humanité et de bon sens. Je reviendrai assurément. En attendant, je vous souhaite un joyeux Noël !

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  16. Je vous souhaite un réveillon à la mesure de vos pensées françaises les plus nobles !

    Bon Noël je vous embrasse.. Le prochain nul doute qu'il en sera encore plus brillant !

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  17. En tout cas, les Belges (qui à l'époque n'étaient pas Belges, mais bon...) nous ont donné Jean d'Outremeuse et ça, à vue de médiéviste, c'est une excellente raison pour les remercier. C'était un immense auteur. J'en ferai un billet un jour.

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  18. Mat : je cite : "En tout cas, les Belges (qui à l'époque n'étaient pas Belges, mais bon...) " A douze ans, j'ai tâché de décrypté le latin d'un certain "Jules César" (pseudo stupide, je vous l'accorde) qui tenait un blogue nommé "la Guerre des Gaules" (il y a plus de 2000 jours, mois ou ans — je ne sais plus) et qui mentionnait déjà des peuples sous le pseudo de "Belges" (grosso modo, pour lui, tous les braves, fiers et terribles couillons qui rotaient, pissaient et pétaient profus sur l'aigle romain au nord de la Seine (Sequana). Tous les vivants au sud du fleuve de la tribu des "Parisii" étaient des "Gaulois" (des esclaves quoi, turbulents, festifs et corrompus, mais des esclaves quand même) Vae victis, comme il disait ce Jules....

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  19. L'argument seriné comme quoi la Belgique est un état fictif est vrai dans la mesure des frontières officielles de la Belgique, mais il y a toujours eu (enfin, depuis, grosso modo, Charlemagne) sur un territoire dont la Belgique actuelle fait partie, des peuples ("des", pas "un") qu'on appelait Belges. Les Belges désignaient les habitants de la Lotharingie, donc un territoire et des peuples situés entre la Gallia de Charles le Chauve et la Germania de Louis le Germanique. La Belgique a donc toujours été le territoire de l'entre-deux, une sorte de tampon entre les Latins et les Germains. Cette spécificité, qui est une richesse, on la retrouve dans la Belgique actuelle. Il existe donc une réelle identité belge, mais pas de nationalisme. Cette identité est à l'image du pays : floue, mouvante, comme les marécages de la région au temps de César, ce célèbre blogueur romain.

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  20. Rien à voir, mais je viens de passer mon après-midi à écrire un article sur un intéressant fait divers ayant eu lieu en Belgique germanophone (Lontzen, Verviers). J'en ai chié grave…

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  21. En allemand, votre papier ? ;-)

    Dans le cas où vous auriez besoin (un jour) de mes compétences toponymiques ou/et linguistiques, n'hésitez pas à recourir à mes services.

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  22. J'y songeais, figurez-vous. Mais on en reparlera à tête reposée…

    (Sinon, non, ce n'était pas en allemand. C'est l'histoire et la structure de l'article qui étaient un peu compliquées.)

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  23. Ygor : je cite : "une sorte de tampon entre les Latins et les Germains. " Pas seulement, et c'est bien là le pire. Il fallait compter avec les Frisons, les Bataves et les Saxons aussi — je ne vous parle pas des Ambiens : bref des gens (pas des couilles-molles non plus) qui n'arrêtaient pas de se fritter entre eux (une fois et même plusieurs hein !) Bien à vous.

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  24. Didier Goux : je ne sais pas si vous avez ces quelques éléments historiques suivants : au moment du sacre de Charlemagne (en l'an 800, mais vous l'avez su sans doute en même temps que moi) mon ancêtre (soit dit en passant, mais nous sommes des milliers dans ces gènes, voire cette gêne (il a eu 18 enfants) les Saxons (païens) avaient une influence énorme sur notre future Lotharingie. La barbe fleurie voulut un jour christianiser ces foutus barbares et il le fit avec force et foi (un génocide d'ailleurs, dont nos bons députés d'on ne sait plus qui, devraient graver dans un bonne loi bien mémorielle et utile des familles, mais bon) Bref, les princes saxons (et frisons) survivants se replièrent au nord et demandèrent asile aux scandinaves du cru qui leur offrirent à bras et à vagin ouvert, toutes les filles possibles : les véritables Vikings (nobles et vengeurs) naquirent ainsi pour aller semer la terreur sur toutes les côtes d'Europe. Un de leurs fils, nommé Guillaume de Normandie, (un autre des mes ancêtres aussi, mais je n'y peux mais) devenu roi d'Angleterre, deux siècles plus tard, vint pisser à Aix (la Chapelle, pas les Bains), sur la tombe du susdit Charlemagne. Mais je suis sûr que vous pensez que je vous raconte des bobards. Vae victis alors, comme disait Jules... Bien à vous.

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  25. Quand je parlais de "tampons", j'avais en tête l'idée de ce qu'on appelle la "zone neutre" dans les stades, où l'on place les gens qui ne sont pas des inconditionnels d'un ou l'autre des clubs en lice sur la pelouse. Ces gens de la zone neutre ne sont pas neutres pour autant, ils ont bien une petite préférence pour l'un des clubs.

    Si vous êtes de Lorient et que vous assistez à un PSG - Marseille au Parc des Princes, vous serez dans la zone neutre si vous n'arborez pas la panoplie complète d'un de ces deux clubs, mais rien ne vous empêche de supporter Marseille et d'avoir à vos côtés un supporter du PSG, qui habite peut-être, lui, Strasbourg. Eh bien la Belgique, c'est ça !

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  26. Ygor : désolé, mais si vous me causez de balle au pied, je rends mon tablier. Se replier, sinon se plier. Meilleurs voeux quand même.

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