jeudi 17 novembre 2011

Tout est pourtant bel et bien relatif

Au Plessis-Hébert, entre chien et loup, 19 mai 2011
 à d.m., per amore, per amicizia

Loin de moi le souci de vous faire accroire que telle toile de Renoir et ce gribouillis d'un schizophrène en crise valent la même chose sur le plan de l'esthétique et qu'il est scandaleux que la schizophrénie ou le mongolisme soit si peu représenté dans les musées. Ce n'est pas de ça que je veux parler.

Je sais plus ou moins ce qu'on entend par relativisme en philosophie et quels en sont les prêtres, les disciples, les contempteurs farouches parfois, ainsi le pape, fort logiquement ; doctrine pour les uns, méthode pour les autres. Ce n'est pas de ça non plus que je veux parler. Ni cours, ni discours. Non pas que je ne puisse pas, car je m'entends assez avec Montaigne pour lui faire dire des trucs à travers moi, et je compte pas mal d'amis plus ou moins versés dans le scepticisme philosophique : René Pyrrhon, Marcel Protagoras, quantité d'autres. 

En soi, comme discipline intellectuelle, la philosophie ne m'intéresse guère. Aux idées pures, aux théories même habiles, à l'histoire de cette belle aventure de la pensée humaine, je préfère les implications concrètes de la philosophie. J'aime qu'un philosophe me console en cas de peine, qu'il m'aiguillonne l'esprit en cas de lassitude, qu'il me rassure quand rôde la mort et ses chiens affamés, etc. J'ai des goûts simples, comme vous le voyez.

J'ai assez lu Schopenhauer pour savoir comment m'y prendre pour avoir toujours raison, même quand j'ai tort : trucs et ficelles dialectiques. Faut être malin ; je peux l'être. C'est un jeu ; je ne suis pas tant que ça joueur. Je me lasse vite des joujoux, y compris dialectiques. Schopenhauer a tort parfois, même quand il a raison.

On aime avoir raison. Question de principe, d'orgueil, d'honneur. « La tapisserie était rouge. » —  « Pas du tout ! Elle était verte ! » Vérification faite, elle était ou rouge, ou verte ; parfois, elle était bleue, et la rencontre s'achevait sur un match nul, par décision d'un arbitre souverain : la réalité factuelle. S'agissant des idées, c'est une autre paire de manches. Qui a raison, entre tel qui prétend que Dieu existe, et tel autre qui nie jusqu'à la possibilité même de son existence ? L'absolutiste, haut perché dans son arbre à convictions, vous dira que Dieu existe parce qu'il existe, point barre ! Le simple croyant, peu soucieux de théologie, dira qu'en tous cas, pour lui, Dieu existe, et qu'il y croit ; que si d'autres ne croient pas, eh bien tant pis pour eux, on peut vivre et être un honnête homme en doutant que Dieu existe. D'autres surgiront entre ces deux-là, qui pour dénier avec violence que Dieu puisse exister, qui pour admettre un peu son existence et en combattre sans relâche les dramatiques conséquences sur la santé mentale de millions d'humains, qui pour réconcilier les protagonistes, qui pour ricaner là-derrière, avec malice ou bien sottement.

Giordano Bruno, l'une des plus fines intelligences que la Terre ait portée, était un rhéteur redoutable dont la réputation lui valait l'admiration des princes d'Italie, à cette époque heureuse où les puissants de ce monde se souciaient moins de finances et de protubérances que d'art et de poésie (s'ils étaient moins stupides, ils étaient plus cruels, comprenne qui pourra). Une anecdote concernant Bruno me plaît infiniment.

Bruno fut reçu avec délicatesse et en grandes pompes par le souverain d'une des nombreuses principautés italiennes de son époque (nous sommes au XVIe siècle). Ce prince cultivé était une brute. Il pouvait d'un mot, par caprice, envoyer croupir quiconque pour de longues années au plus humide et au plus sombre d'un cul-de-basse-fosse parmi les rats. Et le Nolain ne l'ignorait pas. C'est en sa qualité de savant et de très habile rhéteur qu'il était reçu. Le prince exigeait de lui qu'il prouvât par son verbe, de manière irréfutable, l'existence de Dieu. Fastoche ! Bruno fit, et le prince se régala, ainsi que sa cour. Le prince n'admirait pas uniquement la prestation — au sens que le public admire les tours d'un magicien sans pour autant croire qu'il a vraiment coupé en deux la malheureuse assistante — non : Bruno l'avait convaincu de l'existence de Dieu ; l'assistante du magicien dominicain gisait épars : à gauche le tronc, le reste à droite. L'espiègle et hardi moine n'était pas un dogmatique ; il tint à son hôte à peu près ce langage : « S'il plaît à Monseigneur, je peux revenir demain et lui démontrer mêmement l'inexistence de Dieu ! » Le filou que voilà !

La dialectique peut tout, et les mouches s'en régalent, enculées bien à fond. La vérité n'en souffre pas, puisqu'on la néglige volontiers. Il ne s'agit d'ailleurs pas d'elle, mais d'avoir raison, de l'emporter.

C'est à des types comme Bruno, Montaigne ou Protagoras que je pense quand, dans l’ascenseur des vanités intellectuelles, je me trouve coincé, comme ces jours-ci, entre le débatteur X, qui nous présente le libéralisme comme la panacée universelle, d'ailleurs indiscutable, et le débatteur Z pour qui le libéralisme c'est la chienlit universelle et puis basta ! Et je ne dis rien de ceux qui naviguent entre deux eaux, tantôt pour, tantôt contre, tantôt à moitié pour et contre, sauf que... ! Les joutes sont belles, assurément. Reste à savoir, non pas qui a raison, mais de quoi on parle exactement. Nul ne le sait ; chacun parle pour soi, depuis soi, pour ne rien dire de plus qu'on sache déjà. L'enjeu ne regarde pas la vérité ; celle-ci se morfond. On veut avoir raison. Nous sommes dans un rapport de force. Le vainqueur n'a pas toujours raison... ni forcément tort !

À ces bavardages et commérages parfois subtils, encore que tendancieux, et même si je participe volontiers, d'un orteil hésitant, je préfère définitivement le silence et la position du spectateur. Quand un mérinos sous mes yeux pisse, je le laisse pisser ; c'est bien la moindre des politesses. Je n'aime rien tant que de semer au vent de très incertaines divagations. Ce billet illustre ma consternante désinvolture.

Il y a de ça probablement mille ans, je me suis trouvé au cœur d'une discussion qui menaçait de virer à l'aigre pour des questions d'orgueil et d'entêtements ; d'incompréhensions, surtout. Nous étions quatre, tous amis. Nous parlions de Dieu, qui n'en demandait pas tant. Le but n'était pas alors de prouver quoi que ce soit concernant ce magicien à sa façon. Nous parlions, voilà, et Dieu s'invita dans la discussion. Je dus cracher bien sûr deux ou trois phrases saturées d'ironie, avant de me soustraire au débat et de m'enfoncer dans mon fauteuil, en concentrant mon attention sur la joute proprement dite, sur les jouteurs et leurs grimaces, plutôt que sur l'objet du débat, ce Dieu dont nous parlions comme du loup blanc et que personne n'avait songé à définir — raison pour laquelle, de cette joute, émanait un relent de roussi.

Et c'était fascinant. Fascinant de comprendre à quel point nous parlions de la même chose sans aucunement parler de la même chose. Pour tirer de ce bavardage complexe quelque chose de comestible dans l'ordre des vérités qui transcendent, il eût fallu que chacun, d'abord, dise de quel Dieu il parlait, en fonction de quelles visions, de quelles aspirations, de quelles terreurs, de quelles inhibitions morales déguisées en vertus. Rien de tel n'avait eu lieu. Nous étions quatre, chacun son Dieu, notre petit Dieu perso, avec la croyance que c'était le même Dieu pour tous, que nous parlions de la même chose ou du même être, évidemment. Or, ce n'était pas le cas. C'en était caricatural.

Le Dieu de David (le mystique de la bande, l'artiste, le poète, le vrai gentil), c'était le Christ, Jésus, l'homme, Jésus vivant, Jésus joyeux, libre, ivre, porté sur la guitare et les bons sentiments, l'émotion vive, le voyage et les fleurs, un peu Kerouac, un peu Ginsberg, beaucoup Bono. C'était émouvant et ridicule. 

Le Dieu de Raphaël, c'était du lourd. Un Dieu tricoté de majuscules, l'auteur de la Bible, le Verbe ! Ridicule là encore, mais pertinent. Ce Dieu-là, ce pouvait être Artaud : un type qui vous enfonçait les mots dans la tête à la manière de clous. Un Dieu très inspiré, qui se manifestait d'un index volontiers pointé, dont chaque mot claquait dans une gerbe d'étincelles. Il faisait peur ; j'en riais d'autant plus.

Le Dieu d'Olivier portait une méchante barbe d'au moins cinq jours et son regard glacial était d'un pur acier. Un Dieu parrain de toutes les mafias, l'Oppresseur, le Tyran, l'Inquisiteur, le Père, le Patron, le Capital et tant de marionnettes encore. Ridicule itou.

Mon Dieu, à moi ? Pas grand-chose ; une lubie, deux lucioles. Un Dieu de plâtre, un santon. Un Dieu de kermesse, hilare et joufflu comme un moine de boîte à camembert. Un Dieu maussade de cours de religion, du latin plein la gueule. Un Dieu en chemise de nuit, son bougeoir à la main. Quelque chose ; rien. Quelqu'un ; personne. Et si ce n'était pas con, c'était pareillement ridicule. 

La discussion tournait à la dispute. De gros mots furent sans doute lâchés. Dieu s'en effaroucha. Du coup, nous reprîmes du vin.

18 commentaires:

  1. Ah bon, y avait à boire ! Vous me rassurez…

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  2. "La dialectique peut tout, et les mouches s'en régalent, enculées bien à fond. La vérité n'en souffre pas, puisqu'on la néglige volontiers. Il ne s'agit d'ailleurs pas d'elle, mais d'avoir raison, de l'emporter."

    Pour certains, c'est vrai qu'il ne s'agit pas de Lavérité, car est-elle unique ?
    Je suis comme vous, de plus en plus relativiste. Je vois de plus en plus les deux revers de la médaille, en toute chose.

    Pour les mêmes "certains" (surtout certains d'eux-mêmes), il ne s'agit même pas non plus d'avoir raison, mais de l'emporter…
    Alors, comme nous le disons, laissons pisser le mérinos.

    Je dis cela, je le pense, mais je pense en même temps le contraire: il est urgent de défendre son point de vue.
    Alors, voyez…

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  3. Vous avez raison sur l'orgueil qui s'invite plus souvent qu'à son tour dans ces joutes verbales de blogs, dont certaines sont magnifiques, du reste, sur un plan esthétique. On croirait bien en effet que la vérité n'en sort qu'assez rarement.
    Mais je serais plus optimiste, malgré tout. On ne sait pas quel chemin parcourent encore les idées des uns dans la tête des autres une fois la discussion achevée. On croirait qu'il ne s'est rien passé, mais ce n'est pas si sûr.
    Si je m'en tiens à mon seul exemple, je reconnais qu'il m'arrive plus que rarement de changer d'avis au cours même d'une discussion - parce que ce serait se donner tort, perdre, quoi, et les autres ont tendance à faire de même. Mais j'ai déjà changé d'avis bien des fois, après coup.
    Une discussion n'est peut-être pas suffisante, voilà tout.

    PS : vous l'avez particulièrement ciselé, ce texte. J'aime bien l'intrusion brutale d'une certaine vulgarité (la mouche, le mérinos) dans un ensemble plutôt précieux. C'est votre côté Montaigne, sans doute.

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  4. @ Marco Polo

    Bien vu pour le PS ! Montaigne sans doute, mais aussi Michel de Ghelderode qui adorait ce mélange d'élégance lexicale et de brutalité langagière. Mais aussi les dramaturges élisabéthains, Ben Jonson en première ligne, et mon compatriote Hugo Claus pour la verdeur un peu brutale parfois. J'aime jouer sur divers registres lexicaux.

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  5. Le plaisir est toujours grand de vous lire. Bien à vous, de Bruxelles.

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  6. Beau style et beau mélange de registres en effet.

    Mon point de vue est assez proche de celui de Marco Polo et si j'ai des idées, je n'y suis pas attachée plus que cela et suis toujours disposée à être convaincue du contraire de ce que je pense. (C'est donc sans doute par projection que j'ai tendance à croire que je peux convaincre...)
    Le plus gros défaut qu'on puisse avoir, me semble être celui d'être totalement rigide, avec une pensée morte, mais certains diront que ce que je considère comme qualité est mollesse.

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  7. En résumé, nous sommes plusieurs ici à ne pas être rigides.
    Ce qui ne veut pas dire que nous sommes des mous, mais nous lisons et tâchons de nous mettre dans la tête de l'interlocuteur, quand la discussion est saine.
    Il faut dire qu'avec quelques personnes, ce n'est pas facile.
    Dixie, je ne peux toujours pas écrire chez toi !

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  8. Montherlant avait pour devise philosophique : alternance et syncrétisme.

    C'est à quoi je recours quand je gronde de menaces dogmatiques. En dehors de quelques filles très belles, le syncrétisme est l'un des rares métissages dont j'encourage la pratique. Quand on regarde bien, au fond, nous sommes divers et ondoyants. Le dogmatique a bien deux jambes, mais il s'efforce de ne marcher que d'une. On voit tout de suite qu'il lui manque quelque chose...

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  9. Comme pour illustrer votre propos, Yanka, une discussion est en cours chez le Pélicastre, sur les OGM.
    Je parle de la bizarrerie que représente, à mon sens, l'arrêt forcé des expériences sur la dangerosité ou l'inocuité des OGM sur les rats, expériences qui se menaient en Italie.
    Et le débat est parti sur OGM ou non.
    Je suis une communiste parce que je m'étonne de l'arrêt de l'évaluation, le robinet à phynances étant fermé ^^
    Dialogue de sourds.

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  10. "l'un des rares métissages dont j'encourage la pratique".
    par bonheur,on n'a pas besoin de vous pour encourager ou dissuader les couples mixtes de faire des enfants.
    Le symbole, porté haut de la Russie, plutôt de la blanche d'ailleurs, n'est-il pas le métis Pouchkine.

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  11. Yanka:
    Ne loupez pas ceci, sur le bon sens des femmes de ménage :

    http://hoplite.hautetfort.com/archive/2011/11/19/full-of-beer-ii.html

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  12. @ Henri

    Je ne faisais pas tant que ça allusion au côté sentimental ou familial, mais plutôt au métissage culturel du genre bouillie pour les chats, le métissage obligatoire prôné par Sarkozy, le vivre-ensemble de gens qui n'ont précisément pas envie de vivre ensemble.

    Sinon je suis fort heureux qu'on n'ait pas besoin de moi : ça me permet de m'occuper de ma petite industrie.

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  13. Je ne sais pas ce qui important d'avoir absolument raison ou d'avoir totalement tort face à autrui.

    Être en accord avec soi même et se sentir bien, les autres on s'en fou.

    Égoïste, certes mais comme je l'écris plus haut, ce qu'en pense les autres , on s'en fou.

    Le métissage culturelle , c'est comme beaucoup de mélange, prenez de mauvais ingrédients et le résultat sera douteux.

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  14. Un petit régal, ces lignes, à l'heure où le jour se lève, moitié pluvieux, moitié ensoleillé. Tout est relatif, tout est tout et rien à la fois, tout est beau et laid. Mais tout me plaît, voilà.

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  15. Voilà que je vous retrouve, moi qui vous avais perdu dans vos deux précédentes ruminations, par lesquelles pourtant, d'un coup, tant d'autres vous ont trouvé.

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  16. Eh oui, Cédric : il en faut pour tous les... fous !

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  17. Chacun ses clous !
    Il est vrai que pour ce qui est des garde-fous, l'erreur est humaine...

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