mercredi 2 novembre 2011

L'intime nécessité d'écrire

Montréal, depuis le Mont-Royal (12 mai 2011)
 Mon journal intime occupe une place de choix dans ma production. Je le préfère au reste, parfois. Alors que j'ai mis tant d'années à trouver mon style pour la fiction, celui du journal s'est formé dès sa première phrase, écrite l'automne 1983. Tout de suite, j'ai trouvé le ton, la bonne distance. Jamais je ne me suis demandé d'où je parlais. Jamais je ne me suis demandé où je plaçais ma caméra. Pas de décors à planter, aucun acteur à diriger. Le scénario toujours fourni par les aléas de l'existence. Les rencontres, les discussions, les réflexions, les impressions ; tout cela, au vol. Simple évocation parfois d'un fait majeur, suivie d'une longue réflexion sur un incident mineur. C'est un journal moins intime que littéraire. Par là je veux dire que je l'ai toujours rédigé dans une perspective de littérature et non pour y répandre mon égo. Je n'ai jamais le souci de tout y consigner. C'est un long billet d'humeur, avec des blancs de plusieurs semaines parfois. Il dit qui j'ai été, qui je suis. Il observe ma vie de l'intérieur vers l'extérieur. Il ne me décrit pas occupé à faire, mais à réfléchir sur ce que je fais, envisage de faire et ne ferai sans doute pas ; sur ce que je vois, veux voir et ne verrai jamais. C'est le journal d'un vagabond qui rumine ou fulmine. C'est un accès de mélancolie volontiers lancinante — et de fureur aussi. 

Je n'ai pas commencé ce journal dans l'optique d'en faire une œuvre. Quelque chose me démangeait, je me suis gratté et voilà. Comme je ne cesse de me gratter, quelque chose doit forcément me démanger encore. La douleur d'exister, peut-être. Ne prenez pas « douleur » au sens tragique. J'ai la douleur joyeuse, parfois, un sens aigu de la dérision, jusqu'à me pourfendre moi-même, à me décrire en sinistre ou comique pantin. 

Je l'ai commencé sans modèle, ce journal. Ce n'est que plus tard que je me suis mis à dévorer les journaux d'écrivains ou d'artistes, lesquels — celui de Barbey d'Aurevilly mis à part (c'est une commande) — m'ont toujours paru sinon plus sincères, plus justes que l’œuvre fictionnelle, parce que, peut-être, inconsciemment, destinés non au public (aveugle, invisible, massif et divers), mais à ce public solitaire et particulier qu'est ce cher alter-ego auquel nous nous référons volontiers, et que des gens plus croyants appellent Dieu. Je me suis souvent surpris à écrire comme si mes textes ne devaient pas être publiés, mais découverts un jour, au moins cinquante années après ma mort, par un type d'une sensibilité proche de la mienne, un solitaire dans l'âme, un égaré dans l'existence, perdu au sein d'un siècle et d'une époque trop rapides, trop bruyants, trop techniques. Mon lecteur idéal est évidemment paré de toutes les qualités psychologiques et spirituelles. C'est un sensitif, nous vibrons dans les mêmes basses fréquences. Il serait une espèce de Montaigne qui aurait lu Jünger (je nomme Jünger pour sa conception de la figure de l'Anarque, l'émigré intérieur, le rebelle en silence). 

Sans prétendre un seul instant que mon journal vaut les leurs, les écrivains qui ont tenu un journal et dont je me sens le plus proche pour le ressenti, les vibrations, le regard (non forcément du point de vue de l'intensité, mais de l'orientation), sont Kafka et Louis Calaferte. Je me sens proche aussi de Kierkegaard et de Handke (Histoire du crayon, Après-midi d'un écrivain, Le poids du monde). Et Léautaud, pour le ricanement que l'on perçoit en fond sonore à maints endroits, un certain art de dépecer le chaland. 

Mon journal est la principale raison de ma rareté comme blogueur. Il est hors de question pour moi de sacrifier le journal au blog. Ma volonté d'être lu étant ce qu'elle est, c'est-à-dire faible (je suis né réticent), je ne me soucie jamais d'alimenter ce blog pour l'alimenter, pour fidéliser le client, contrairement à ce que fait mon collègue et ami Goux. Commenter l'actualité, être toujours dans la réaction, c'est définitivement étranger à mon tempérament de diesel (lent à la détente, mais fiable une fois lancé), à mon mode de fonctionner dans l'existence en général. Je peux être impulsif, je l'ai prouvé déjà, mais de nature je suis porté à la réflexion longue, à ne pouvoir rien concevoir ni écrire de sérieux sans m'être mis à distance. Je ferais un exécrable journaliste. Si je n'écris rien ici, c'est que je n'ai rien à dire ici, et ici seulement.

Avant de vous offrir un extrait récent de mon journal, puisque c'est l'idée de cette note, un mot encore. Au début des années 90, j'écrivais sous le pseudonyme d'Anthinoir. Rien n'a jamais été publié sous ce nom que j'ai fini par abandonner. Si mon journal est publié un jour, fût-ce dans un siècle, je souhaite qu'il conserve le titre générique d'Anthinoir sur blanc que je lui ai donné voici longtemps déjà.

Et donc, l'extrait promis. Il date du 28 juin de cette année et a été rédigé au Plessis-Hébert, dans la célèbre case de l'oncle Goux. Il évoque avec le recul cette folie que ma femme et moi avons commise, qui fut fatale à notre couple et manquant de m'envoyer en enfer, de quitter la région montréalaise pour la carte postale gaspésienne. Cet extrait n'a rien de remarquable en soi, ce n'est pas un morceau d'anthologie, et je ne l'ai choisi que parce qu'il est dans la thématique dont ce blog est issu : ma récente mésaventure québécoise.

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28 juin 2011 — On vit quelque part, un lieu rêvé, choisi, on est heureux d'y vivre ― jusqu'à ce qu'on sente, parfois très vite, les premières atteintes du malaise sournois de l'ennui. Ce qui nous émerveillait au départ, nous ravissait hier encore, nous semble soudain délavé, au point de perdre tout attrait, de nous paraître terne, voire moche. Où nous étions persuadés de mourir après une longue et paisible existence, nous ne pouvons plus rester. Il faut soit se résigner, soit partir. Qui se résigne consent à dépérir.

La Gaspésie, c'était le rêve idiot de Viviane. Ce n'était pas un projet de vie, mais un désir de vacances prolongées, sans congés pour en jouir à la manière des touristes. La perspective de vacances offre une parenthèse dont nous ne pouvons jouir pleinement que si la parenthèse se referme au terme du temps imparti, avant de reprendre la routine du quotidien, le travail, l'école. Des vacances qui s'éternisent, ce ne sont plus des vacances. Viviane avait apprécié notre bref séjour de 2008 en Gaspésie. Elle en était revenue exaltée, un peu trop exaltée à mon goût ― une exaltation anormale, pour ainsi dire pathologique. Elle ne rêvait que d'y retourner, pour y vivre. L'année suivante, elle devait y travailler tout l'été, à Percé, comme éducatrice auprès d'un gamin... autiste dont la mère, Manon, une apicultrice, avait publié une annonce sur Internet. Fin juin, Viviane partait et me confiait Guillaume pour l'été. Elle est arrivée là-bas un samedi. Le mardi, c'était son anniversaire et je l'avais appelée pour le lui souhaiter. Elle avait fondu en larmes, désirait rentrer à la maison au plus vite. L'apicultrice était à moitié dingue, sa maison un souk, un dépotoir. Manon passait plus de temps à butiner son joint qu'à soigner ses abeilles, et elle avait la bière facile. Elle conservait le moindre emballage, un monceau de nippes récupérées envahissait chaque pièce, chaque meuble. Des légumes crus pour toute nourriture, aucun plat préparé. Viviane n'y est restée qu'une semaine et pendant plusieurs mois je n'ai plus entendu parler de la Gaspésie. On ne refait pas l'histoire, mais je n'aurais pas dû lui présenter son aventure comme l'exception qu'elle était de toute évidence. On peut se heurter à un clochard au coin d'une rue parisienne sans se croire tenu de réduire Paris à cet instantané. Le goût de la Gaspésie est donc revenu à Viviane. Elle ne voyait que deux choses : la région, dont elle n'avait qu'une vision estivale, et la maison, sa maison, quand celle que nous avons plus tard achetée nous est tombée sous le regard. Elle n'a pas tenu compte du reste, de la situation économique, de l'offre culturelle, de l'éloignement, de la longueur et de la rigueur des hivers ; ni de mes éventuelles réserves, si j'en eusse fait. Mes appréhensions, je les conservais par-devers moi, comme son pessimisme un rabat-joie honteux. Je ne voulais pas une fois de plus doucher l'enthousiasme de ma femme par un excès de préventions. Je souligne « une fois de plus » par ironie, car pour Viviane toute prudence était un excès de prudence, une tentative de lui saper le moral, de gâcher sa fête. Je n'ai donc pas eu le courage de ma lucidité en la dissuadant d'aller nous enterrer dans ce bled isolé, dont la moitié des habitants étaient nés entre 1920 et 1940, et plus d'une moitié du reliquat au chômage ou sur l'aide sociale. Là où on arrive trop tard, où l'on démonte les tréteaux d'une représentation qui ne reviendra plus, il ne faut pas rester.

Je pense que, dès le départ, pour ce qui me concerne, les dès étaient pipés. J'étais las du Québec. Il ne s'y passait rien, le pays tout entier respirait un colossal et provincial ennui. Un mois et demi de printemps, trois mois d'été, un mois et demi d'automne, six mois d'hiver. De plaisants paysages parfois, quoique peu variés ; de somptueux tableaux, l'automne ; un ciel d'azur en toutes saisons et la sensation d'occuper non le temps, mais l'espace.

Le paysage québécois, lorsqu'il est remarquable, est un paysage à l'état brut, dont toute présence humaine actuelle ou passée est exclue. Le charme du paysage européen provient de la riche intimité, acquise au fil des siècles, entre la nature et la culture, la griffe de Dieu et celle des hommes. Tel village blotti dans la vallée ; un lointain clocher, perçant la brume ; les ruines prestigieuses d'un château médiéval ; une improbable masure perchée sur la falaise ; un moulin perdu entre deux saules pleureurs, le long d'un insolent ruisseau ; un calvaire, un cimetière, une simple croix votive ; un mur sous son manteau de lierre ; et tout ce que l'on découvre au détour d'un sentier, aux lisières d'un hameau que les siècles ont figé là, où l'empreinte du temps trahit moins les blessures qu'une patiente affection. Quand un paysage québécois est admirable, il n'émeut pas. Il est grandiose, il impressionne. Grandiose n'est pas la mesure de l'humain...

2 commentaires:

  1. L'amour, c'est, parfois, ce qui lie deux personnes qui n'ont rien à faire ensemble, si ce n'est, parfois, l'amour.

    ( Votre journal est tout aussi agréable à lire, même style. )

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  2. Votre dernier paragraphe sur le paysage est non seulement juste mais également beau. J'ai beaucoup apprécie l'ensemble de ce billet et vous en remercie.

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