samedi 26 novembre 2011

Deus ex machina (part I)

Après une longue absence, quand on rentre chez soi, un feu ne brûle pas forcément dans la cheminée. Nul ne vous attend. Peu savent d'ailleurs que vous étiez parti. Vous étiez là, vous n'y étiez plus, vous y revoilà, et cela n'étonne finalement pas grand-monde. On vous retrouve, et c'est magique. Ce n'est pas magique au sens de la féérie. C'est magique sur le plan temporel, et c'est étrange. C'est un peu angoissant aussi. En moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, voici abolies trente années d'une absence dont nul ne s'était avisé. 

Imaginez : un type meurt que vous connaissiez bien, mais la nouvelle de sa mort ne parvient pas à vos oreilles. Ne le rencontrant plus jamais, ne pensant d'ailleurs jamais à lui, ou si rarement que cela relève de l'anecdote, vous oubliez jusqu'au souvenir de son existence. Trente ans plus tard, il ressuscite. Vous l'apprenez de visu. Alors vous apprenez deux choses simultanément : que le type était mort et que le voilà ressuscité. Il y a là de quoi en pousser, des exclamations. Le plus étrange, c'est que la résurrection en soi — phénomène assez peu banal, nous en conviendrons —, vous étonne moins dans les faits, par son côté surnaturel et ses aspects techniques, que par ce qu'il provoque en vous de brutal : un souvenir complètement oublié qui surgit à l'improviste, dont au surplus vous vous souvenez comme s'il était vieux d'une semaine. Ce qui vous frappe donc, plutôt que le retour à la vie d'une connaissance, c'est l'amnésie dont vous étiez victime sans le savoir et que la résurrection du type vous révèle soudain. C'est un peu comme si ce n'était pas à lui, mais à vous qu'il était arrivé quelque chose de surnaturel.

Je suis né à quelques kilomètres d'ici, dans un village de la même municipalité. Jusqu'à l'âge de dix ans, j'ai vécu dans une autre région, pas très loin, à 25 kilomètres, mais ici, c'est beaucoup. De dix ans à dix-huit ans, je suis retourné dans mon village natal, et c'est là que mes premières frasques adolescentes se sont déroulées. Ensuite je retourne vivre huit ans durant dans la petite ville de ma prime enfance, avant de quitter la région pour une ville plus grande où je reste dix-sept ans, jusqu'à mon départ pour l'étranger. Depuis septembre, et après six années d'exil, me revoici donc sur la scène du théâtre de mon adolescence, où nul ne s'attendait à me revoir jamais — où l'on m'avait oublié, en vérité. On me retrouve donc, et je retrouve. 

Bizarre, je vous assure, de revoir un type que l'on a vu pour la dernière fois alors qu'il avait dix-neuf ou vingt ans, un beau jeune homme que vous retrouvez épaissi, moindrement chevelu, grand-père d'un poupon dont vous êtes par ailleurs le grand-oncle, et qui vous estourbit en avouant son grand âge : cinquante-deux ans (ce qui n'est pas choquant en soi, puisque parallèlement vous avez vieilli aussi, mais dans votre peau, en vous voyant chaque jour ou presque). Le jeune célibataire qui faisait tomber les filles est à présent le père de six grands enfants d'un premier mariage et le père adoptif des quatre enfants de sa seconde femme, une Noire. De tels raccourcis, pas mal éprouvants psychiquement, j'en vis tant et plus depuis mon retour. Je les redoute et en même temps les désire. La curiosité l'emporte toujours. Je n'ai pas encore refusé à ce jour de revoir tel ou telle. Il m'arrive plutôt de provoquer les retrouvailles, moins pour les personnes — soyons honnête — que pour l'émotion du moment, son analyse ensuite, les réflexions et méditations qu'elle suscite.

Oublions l'ancien jeune homme dont je viens de parler, il n'est plus concerné. Me voici donc par le plus grand des hasards à discuter longuement avec un copain d'il y a trente ans, plus revu depuis. Nous ignorons tout de nos vies et parcours respectifs. Nous avions des accointances à l'époque, notamment musicales, et le goût des bals hebdomadaires, des filles d'un soir que nous pelotions fort superficiellement le temps d'un slow et que nous n'avions jamais le souci de revoir. Sans être du tout identiques, nos parcours, leurs accidents, sont similaires. Nos personnalités présentent d'ailleurs de troublantes similitudes. Il ne pense pas comme moi, bien entendu, nos opinions se heurtent à l'occasion, mais nous semblons structurés mentalement à l'identique. Les réflexions dont nous accompagnons nos récits s'épousent. Comme moi, lorsque quelque chose lui arrive, il s'y intéresse avec une passion un tantinet morbide. Les faits tendent du reste à s'évanouir derrière la mécanique mentale et réflexive. La dramaturgie bien plus que l'événement en soi mobilise nos pensées. J'y vois à l’œuvre un processus cathartique sans doute commun, mais porté à un degré de conscience et de gourmandise rare. Il trahit sinon des natures inquiètes, introspectives, imaginatives et créatrices. C'est lorsqu'on rencontre chez autrui des traits flagrants de notre propre constitution mentale que nous frappe à quel point nous échappons à la norme. Bref, voilà un type qui fonctionne comme je fonctionne et je me surprends à le considérer à l'instar d'un extraterrestre. Je me vois en lui et je le regarde comme si je m'étais dédoublé et que je conversais avec moi-même, un véritable autre moi-même et pas un reflet dans le miroir. Je m'écoute donc parler, en quelque sorte, exactement comme je le fais dans ma solitude quand je m'interroge, mais ici, c'est réellement un autre que j'écoute et non moi-même. C'est fascinant.

Cet homme, Pascal, me narre donc son existence dans les grandes lignes. Les faits tiennent en deux phrases. Ses réflexions et commentaires là-dessus occupent au moins deux pages. Par exemple, quand il m'apprend qu'il s'est marié une première fois en telle année, c'est pour me livrer séance tenante sa théorie sur le mariage, théorie élaborée à partir de son expérience personnelle et non depuis le corpus des généralités affligeantes. Ses phrases sont ponctuées de « c'est comme si... » et de « figure-toi par exemple que... ». Rapprochements, comparaisons. Des images à foison. Une ironie tranchante. De l'amertume aussi. On jurerait moi. Je souris.

Il s'est marié une première fois — mal —, trop jeune, puis une seconde fois beaucoup plus tard et beaucoup mieux. Aux détails et aux femmes près, c'est mon parcours conjugal qu'il décrit. Je souris. Il devient grave soudain, et triste, l'air éprouvé, et je ressens toute sa colère, son impuissance, son désarroi, quand bien même s'esclaffe-t-il par endroits, tant la chose qu'il décrit lui semble absurde, bouffonne. Lui, si bien armé pour tout comprendre à force d'expériences, d'analyses et de réflexions, il avoue ne rien comprendre à la psychologie brutale d'un certain type de femmes. Il résume cela comme suit : « Tu te couches un soir au côté d'un ange, tu te réveilles le lendemain au côté d'un démon ; or, il ne s'est rien passé durant la nuit que la nuit. » 

Sa seconde femme, qui ne l'est plus depuis une bonne année, d'amoureuse et de tendre qu'elle avait été huit ans durant de manière infaillible, avait changé du tout au tout en l'espace de quelques semaines. Rien pourtant ne leur était arrivé, ni à l'un, ni à l'autre. Entendez : ni amant pour elle, ni maîtresse pour lui. Pour elle, il avait pas mal sacrifié de son ancienne existence, sans pousser comme moi jusqu'à l'exil. Sa rencontre avec cette femme avait eu lieu sous des auspices qu'il qualifiait de magiques. Des sentiments, un érotisme ardent, un goût partagé pour certaines fantaisies très innocentes, quoique ordinairement classées sous la rubrique perversions des manuels érotiques. Comme je m'apprêtais, curieux de nature, à ne pas lui demander plus de précisions, il m'arrêta d'un geste pour me préciser qu'il s'agissait de l'urolagnie, ajoutant qu'il n'avait de honte aucune à révéler ses penchants. J'ai souri brièvement, tout en fixant mon regard sur son oreille, et mes pensées ailleurs. Comme lui, je peux être impudique, mais à sa place, j'aurais tu cette information sans intérêt. Or, s'il précisait, c'était pour amorcer la suite. 

« Vois-tu, me dit-il, je ne suis pas un fana de sexe. Baiser, cela ne m'intéresse pas. J'aime faire l'amour, bien sûr, et longuement, mais je ne peux le faire à froid. J'ai besoin, parce que j'aime ça, d'un contexte érotique, d'une atmosphère propice. » Avait-il dit propice à dessein ? « Ma femme, c'était tout le contraire. Elle aimait le sexe pour le sexe. Elle aimait que je la prenne. Ses envies étaient soudaines et impératives. Je vivais ça — non comme un viol, faut pas exagérer, mais comme une contrainte ; or, rien ne tue plus la passion érotique que la contrainte. Elle aurait fait l'amour quatre fois par jour. Quelle horreur ! Quel rapport avec l'amour peut bien avoir une telle productivité ? On mange quatre fois par jour en principe, je sais. Sauf que manger est une nécessité. Si l'amour est une nécessité, alors c'est une tyrannie, et c'est une névrose. »

Je réfléchissais. Une tyrannie, de fait ; une névrose, en effet. Il reprit : « Sa brutalité amoureuse me désolait. Oui, ça me désolait... Ça me désolait pour moi et ma frustration d'érotisme, mais ça me désolait que cette femme par ailleurs douée, d'une impudeur exquise, si ouverte à la sexualité, fût aussi fermée à la sensualité. Du reste, il faut bien le dire, c'était pareil à table. Elle mangeait pour manger, par faim, en dix minutes. Moi, je suis par tempérament un gourmet, une nature profondément sensuelle, et si je ne peux perdre mon temps à table ou au lit, je préfère encore ne rien manger et me faire reluire tout seul ! »

J'avoue avoir failli lui demander si sa femme, des fois, n'était pas Québécoise. Je m'abstins. Pascal, sinon, ne pouvait deviner à quel point nous étions jumeaux sur bien des points. Décrivant son être, c'est moi qu'il décrivait, sans en être conscient un seul instant. L'eût-il été qu'il se fût tu : à quoi bon décrire, en effet, ce que nous regardons ensemble ?

« Si je te raconte tout ça, poursuivit-il, c'est moins pour épingler sur mon bouchon le papillon de la discorde que pour mettre sur la table ceci : l'amour nous aveugle. Nous avons chacun des fondamentaux qu'il convient de respecter. Un âne avec une truie, ça ne donne rien de viable. Des illusions, rien de plus. Sur la durée, c'est l'échec assuré — un échec d'autant plus retentissant que l'illusion aura été grande. Tu sais, nous nous aimions vraiment, ma femme et moi. Nous n'avions pas de conflits ouverts, jamais. L'entente et le respect régnaient. Mes frustrations, si c'en était, ne me perturbaient pas alors. C'est maintenant que ça me perturbe. Je m'en veux de ne pas m'être écouté, d'être resté sourd à ma nature, d'avoir voulu me mettre au diapason de ma femme, par gentillesse, une gentillesse poudreuse de silhouette et non une gentillesse de cœur pleine et charnue. Je lui donnais ce qu'elle voulait, non ce que je lui aurais offert sinon. Je la suivais, je m'abandonnais. Instinctivement, je lui obéissais. J'aurais tout fait pour elle et rien pour moi. Un jour, je me suis senti tout vide. Ma femme m'avait gobé. »

Il parlait avec beaucoup d'émotion. Et toujours, en arrière-plan, une colère manifeste, brumée de mélancolie. Je lui demandai si cette divergence essentielle entre lui et sa femme avait causé leur perte.

« Non. En aucune manière. Pas directement en tous cas. C'est moi qui psychologise a posteriori. Je suis ainsi fait que je ne peux fermer une porte sans comprendre, même si la nécessité de sa fermeture m'apparaît. Je ne peux admettre qu'une chose qui marchait hier ne marche plus aujourd'hui, comme ça, pfuit ! Si je me casse la gueule en marchant le long du trottoir, il y a une cause que la date du jour ou le courroux d'une quelconque divinité n'explique évidemment pas — une cause tangible. Je la cherche en vain. »

Je suggérai qu'il n'y avait sans doute pas une, mais plusieurs causes, un faisceau convergent de causes sans doute ténues, considérées séparément, mais dont la somme avaient provoqué une catastrophe, à la manière d'une boule de neige de rien du tout qu'un gamin fait rouler et qui devient une très grosse boule.

« Ces causes, qui sont pour l'essentiel des divergences de nature et de sensibilité que le temps fait remonter à la surface comme le cadavre d'un noyé, ne sont jamais que des bulles dans un verre d'eau plate. Ce n'est pas ce qu'on avait commandé, mais ça reste de l'eau. Ce ne sont pas elles qui ont provoqué le tsunami. D'ailleurs, je les avais identifiées dès le départ et les tenais à l’œil. Je cherchais à en atténuer les manifestations chez moi, tandis que ma femme ne se gênait pas pour être elle-même jusqu'à la caricature parfois, grimant ses traits de caractère en défauts. Je la regardais encore comme une fée alors qu'elle s'était transformée en sorcière. Elle manquait pas mal de délicatesse. Aucune patience. Sans être violente, on la devinait brutale. Décidait-elle quelque chose, c'était tout de suite et pas dans une heure. Avec ça, des manières policières, le sadisme de la contravention. Je prenais tout ça avec philosophie. Puisque je l'aimais, je devais l'accepter comme elle était. Ses défauts lui appartenaient, comme ses qualités. Je ne voulais pas d'une amputée. J'ai donc tout pris. Dans la gueule. Elle, de son côté, avait le chic de bien souligner mes défauts, avec un sale rictus en coin. Ça tournait au procès parfois. Elle-même se prétendait méchante. Je la réfutais en levant les yeux au ciel. Sur ce point, elle était lucide pourtant. Elle était méchante, oui, et je refusais de la voir ainsi, parce que bien sûr elle n'était pas méchante à jet continu, elle était sinon gentille, généreuse, tendre, amoureuse — très amoureuse. Lui ai-je donné par mon comportement débonnaire quelque latitude ? N'aurais-je pas dû fixer mes limites et la recadrer dans ses excès ? Sans doute. C'eût été alors instaurer un rapport de force dans une relation que je voulais harmonieuse, intelligente. Si on me donne du pouvoir, j'en use. Je crains d'en abuser, si bien que je ne cherche nulle part le pouvoir, sauf sur moi-même, en me faisant violence, en m'imposant le silence là même où le cri est légitime. On ne gagne rien à se comporter en philosophe en amour. L'amour est une guerre, une vraie tuerie. On ne se bat pas à coups d'aphorismes et de préceptes. Il faut des armes et du sang, des larmes. Ma femme avait raison : j'aurais dû la prendre et la baiser comme elle voulait. Penser avec mes couilles. »

Une profonde bouffée de cigarette l'apaisa cinq secondes. Il éclata soudain d'un rire qui me décontenança, si bien que je me mis à rire aussi, sans autre raison que son rire à lui, un rire macabre de clown à qui son médecin vient d'apprendre qu'il avait le cancer. « Pauvre mec ! » lâcha-t-il méprisant, me fixant droit dans les yeux. Je ne le pris pas pour moi. C'est à lui qu'il parlait.

« Je me reproche d'avoir su et de m'être dérobé à la réalité. Par idéalisme, sentimentalisme, romantisme, tout ce que tu voudras dans le genre niais. Par bêtise aussi. Par orgueil. Un crocodile me bouffe, je vois bien que c'est un crocodile, je vois bien qu'il est en train de me bouffer, et je le regarde comme un inoffensif têtard, comme si ma pensée avait le pouvoir de le muer en un inoffensif têtard. Tandis que je pense, lui se régale. »

Ses images aussi vivantes qu'absurdes avaient pour fonction manifeste de dédramatiser. Il me fit penser à un poète tombé dans une fosse à purin, qui, tout en se débattant pour en sortir, trouverait encore les ressources de crachoter des bribes de vers. Comment pouvait-on être, comme lui, à la fois enragé et flegmatique ? Avec une émouvante et détonante lucidité, il me décrivait sa naïveté, et souffrait visiblement d'être aussi lucide mais impuissant. Et comme il en souffrait, il se moquait de sa souffrance, l'exposait à mes railleries éventuelles, aux quolibets et aux rires gras d'un public imaginaire. Un écrivain qui s'ignore, pensais-je. 

« Il faut tenir compte de la fatalité en tout, sauf que je m'y refuse. Il m'arrive comme tout le monde d'évoquer la fatalité en présence d'un événement plus ou moins malheureux et inexplicable ou intolérable, mais au fond de moi je récuse toute intervention d'une quelconque fatalité. Il y a des causes, oui, identifiables parfois. Il y a surtout la clé du problème, l'élément déclencheur. On s'aime, on s'adore ; le temps faisant, on s'aime un peu moins, moins fort, moins bruyamment, mais on s'aime toujours, malgré les désaccords. Que vaut l'amour s'il n'est fort ? Que vaut-il s'il n'est pas fichu de résister aux écorchures de l'égoïsme, de leur imposer son front têtu de taureau ? Rien, que dalle. Ce n'était pas de l'amour, mais une illusion de l'amour, un désir de l'amour. On ne me fera pas croire qu'on cesse d'aimer un beau matin. Quand ta femme à brûle-pourpoint vient de dire qu'elle ne t'aime plus, et que tu vois à son regard que c'est vrai, c'est tout aussi faux. C'est faux parce qu'elle t'aime encore, c'est vrai parce qu'elle a pris la décision de ne plus t'aimer. Commence alors la dégringolade, jusqu'à la rupture effective, plus ou moins rapide, plus ou moins violente. Cette décision qu'elle a prise, elle l'a prise pourquoi ? Soudaine lucidité ? Elle découvre à quel point elle s'ennuie avec toi, combien tu es usé, vieux, sans surprise, sans saveur, sans avenir ? Cette décision a bien été provoquée par un événement. Qu'en penses-tu ? »

Je ne savais pas et le lui dis. Je pensais à ma propre histoire, aux zones d'ombres qu'elle recèle, aux secrets de ma femme. Il poursuivit :

 « Il ne s'est rien passé. Ma femme a seulement pris conscience qu'elle ne m'aimait pas, qu'elle ne m'avait jamais aimé. C'est une enfant abandonnée, une enfant maltraitée. Sa vie entière n'est qu'une perpétuelle soif d'amour jamais rassasiée, sinon sexuellement, d'où son appétit de la chose, de la mécanique de la chose. Et même pour ça, je n'étais pas toujours utile. Je pouvais être là, comme un témoin — le témoin solitaire de sa communion avec les ténèbres étoilées de son néant. Elle se branlait en ma présence, cul et con, furieusement. Elle était là, cuisses écartées, tendue, arquée, le sexe bouillant, la broussaille en émoi, à se frotter rudement le bouton, à se mettre un doigt devant, puis derrière. J'étais là, mon vieux, je la regardais, je devais la regarder, et je n'existais pas. Elle avait cette capacité dingue de pouvoir m'abstraire complètement dans le plaisir et de disparaître, comme elle disait, dans son monde. Et elle jouissait de même, avec une force inouïe, une totale et remarquable liberté. C'était, dois-je dire, très excitant. C'était aussi flippant, dans un sens. Dieu sait si j'en ai connu, des impudiques et des affranchies, mais celle-là, c'était du hors-norme. C'était flippant à la réflexion. Parce que je me rendais compte à quel point elle était dévorée de solitude et malade d'amour, un amour dont je pouvais être le témoin, pas l'objet. Elle ne m'aimait — et les autres avant moi, bien sûr — que pour suppléer à son irrationnelle soif d'amour. Elle exigeait un amour exclusif, sans faille et bavard. Si je ne lui disais pas un jour que je l'aimais, tel quel, avec des mots, même si ce jour-là je lui avais prouvé dix fois que je l'aimais plus que tout, elle paniquait et me faisait le reproche de ne pas l'aimer ! C'était intenable. L'aimer, oui, je pouvais, et elle le méritait franchement, mais je suis un homme, pas un Dieu, le Deus ex machina qu'elle a toujours cherché et qu'elle cherche encore évidemment et qu'elle ne trouvera jamais, sauf à chercher dans sa tête plutôt que dans son cul, sauf à se trouver, puis à interroger sa solitude. »

— Pause —

5 commentaires:

  1. Très tres bon billet, monsieur YANKA. J'ai pris beaucoup de plaisir à vous lire.

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  2. « Je me reproche d'avoir su et de m'être dérobé à la réalité. Par idéalisme, sentimentalisme, romantisme, tout ce que tu voudras dans le genre niais. Par bêtise aussi. Par orgueil. Un crocodile me bouffe, je vois bien que c'est un crocodile, je vois bien qu'il est en train de me bouffer, et je le regarde comme un inoffensif têtard, comme si ma pensée avait le pouvoir de le muer en un inoffensif têtard. Tandis que je pense, lui se régale. »

    Il parlait de sa relation à sa femme, bien sûr.
    C'est une compétence occidentale qu'il décrit là. La capacité de se dire qu'on est face à un têtard…
    Etonnant, je trouve, de retrouver à l'échelle du couple un phénomène social occidental.

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  3. "Ses images aussi vivantes qu'absurdes avaient pour fonction manifeste de dédramatiser. Il me fit penser à un poète tombé dans une fosse à purin, qui, tout en se débattant pour en sortir, trouverait encore les ressources de crachoter des bribes de vers. Comment pouvait-on être, comme lui, à la fois enragé et flegmatique ? Avec une émouvante et détonante lucidité, il me décrivait sa naïveté, et souffrait visiblement d'être aussi lucide mais impuissant. Et comme il en souffrait, il se moquait de sa souffrance, l'exposait à mes railleries éventuelles, aux quolibets et aux rires gras d'un public imaginaire. Un écrivain qui s'ignore, pensais-je."

    Magnifique passage! Splendide!

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  4. Eblouissant, et vous le savez que trop.

    D'un retour vers le futur aussi parfaitement examiné que celui-ci où l'on pourrait avoir la bêtise de prétendre grossièrement, avec la plus idiote crédulité, que parce qu'on a un sexe d'homme on pense avec un cerveau d'homme, faire de la caricature d'un sexe une stigmatisation automatique de l'individu serait nier l'homosexualité d'un hétéro ce qui reviendrait à dire qu'une vie harmonieuse à deux relève de l'impossible.

    Je ne le crois pas. Tout est question d'accords, .. et d'intelligences portant sur le même niveau d'interprétation et de volonté d'êtres.

    Je crois en quelque sorte à la rencontre du troisième sexe , un 1 + 1 qui serait = à 3 ( cette relation de couple justement ) et tout à fait humaine.

    Je vous remercie pour cette lecture Monsieur Yanka, elle est fantastique et remarquable : un chef-d'oeuvre à mes yeux !

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