mercredi 30 novembre 2011

Deus ex machina (part II)

— Reprise —

(Ce texte ne saurait être compris sans la lecture préalable de ma note précédente, dont il est la suite immédiate.)
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Pascal tricotait dans la poussière de la pointe égayée de sa chaussure. Il tricotait des V et les entrelaçait. Victoire ? Violence ? Vérité ? Vulve ? Mystère !

« Une femme de presque cinquante ans qui s'est toujours aussi grossièrement trompée en amour, c'est pathétique. Elle flambe et le feu dure quatre, six ou huit ans, ce qui est beaucoup déjà, et elle s'éteint comme une torche sous la pluie, sans prévenir — mais c'est à vous qu'elle reproche de ne plus l'aimer ! C'est elle qui s'illusionne toute seule dès le départ, c'est elle qui flambe, mais c'est vous qu'on retrouve au petit matin calciné, trognon noirci de ce qui fut un homme. Enfin quoi, quand on aime quelqu'un, on l'aime comme il est, pour ce qu'il est. Or, je dois reconnaître qu'elle ne m'a jamais accepté, ni en longueur, ni en largeur. Ne parlons pas de la profondeur : la seule profondeur qu'elle connaisse, c'est celle de son vagin. Elle me parlait de ses ex, même vingt ans après, avec un mépris consternant, comme si rien ne subsistait d'eux que le plus mauvais. Elle me les décrivait comme des semi-monstres. Pas de violences, sinon mentales. Je me disais au début qu'elle était mal tombée. J'ai pu rencontrer et fréquenter l'un de ses ex. Jamais nous n'avons parlé d'elle, ni en bien, ni en mal. Ce gars-là avait bien un air hypocrite et doucereux aux entournures, mais l'idée qu'il puisse avoir été le tyran de ma femme, connaissant le caractère en poing américain de celle-ci, était une absurdité complète. On voyait bien qu'il n'était qu'un poulet mouillé — que dis-je, poulet ? un chapon. Impossible de concevoir qu'une telle chiffe molle, avec ses dix cacas quotidiens obligatoires et son intestin poreux, puisse être susceptible de la moindre cruauté mentale, surtout avec en face de lui une femme capable d'assommer le pape pour un orémus de travers ! Ça ne tenait pas la route une seconde, mais pouvais-je soupçonner ouvertement ma femme de m'en faire accroire, et pour quel profit ? Quand elle et lui se parlaient, c'est elle qui avançait sur lui et c'est lui qui reculait. C'est lui dont le visage reflétait le pénible souvenir des humiliations qu'elle lui avait fait subir, et dont je fus le témoin navré deux ou trois fois, dont une fois d'une manière si excessive que je n'ai pu m'empêcher ensuite de lui en faire le reproche, non par solidarité masculine comme elle a cru devoir me blâmer, mais par simple et naturel respect humain, surtout qu'elle l'avait humilié en ma présence, moi, son successeur. Ce type, crois-moi, ne m'inspirait aucune sympathie et je ne le défendais pas. Humilier un faible, un vaincu, même s'il pue, c'est rien moins que de la bassesse. Je ne supporte pas cela. Je ne pouvais pas, en me taisant, me faire complice d'une telle indignité. En revanche, par délicatesse, pour ne pas mettre ma femme dans l'embarras, je ne pouvais pas non plus lui reprocher son attitude devant le gars. »

Il respira profondément. Il brûlait de poursuivre, tout en hésitant, comme s'il eût à révéler un pénible secret sans en avoir la moindre envie, mais que la nécessité lui imposait de trahir. Il parut se déshabiller mentalement, puis se jeta à l'eau :

« J'ai tout compris le jour où j'ai reçu des mains de l'huissier la requête en divorce de ma femme. J'ai dû relire le motif à trois reprises, tant j'étais effaré de lire ça, effaré qu'on puisse, que ma femme — surtout elle —, puisse me reprocher une chose aussi abominable, aussi peu crédible. Le motif ? Tiens-toi bien : cruauté mentale ! Elle m'aurait reproché de me transformer le soir en papillon de nuit que cela aurait paru plus vraisemblable que cette infamie de cruauté mentale échappée de son théâtre personnel. Comme elle devait fournir le motif de sa requête et qu'il n'y en avait pas dans les faits, elle s'est inspirée de sa propre et fort tourmentée conformation mentale pour m'accabler d'un péché aussi étranger à ma nature que profondément injuste, d'une méchanceté ignoble. La cruauté mentale induit une structure mentale perverse, un système, un modus operandi. Rien de plus étranger à ma nature, à mon éducation, à ma culture, à ma philosophie, à ma morale, que la cruauté, mentale comme physique. Je sais, tu ne me connais pas ou plus assez pour juger de mes capacités mentales à l'égard de cette innommable notion de cruauté, mais tu dois me croire. Je pense qu'elle n'a pas choisi par hasard une telle accusation. Elle savait l'effet qu'elle aurait sur moi et sans doute jouissait, imaginant ma face décomposée et mon air hébété. Elle connaissait la force de ce coup de poignard, n'ignorait pas jusqu'où profondément il pouvait m'atteindre. On n'est pas ici dans des questions d'orgueil ou de surestime de soi. Elle m'a blessé là où elle savait que j'aurais le plus mal. À défaut de pouvoir viser la tête, elle a visé l'âme. On connaît, quand on a vécu huit ans avec un homme, les défauts de sa cuirasse. Et cuirassé, je le suis pas mal, sauf pour ce type précis d'imputation. Je suis un gars sensible et les mots ont un sens. Je crois ce qu'ils disent. On peut me traiter de con, d'abruti, d'andouille. Je suis tout cela, ni plus ni moins qu'un autre, quelque part, chaque jour au moins un peu. Mais cruel, jamais. Ironique, sarcastique, oui, ou cynique en paroles à l'occasion, pour un motif précis, par réflexe défensif et précaution mentale, notamment à l'égard des actualités. Qui me connaît sans forcément bien me connaître sait que je ne peux pas être cruel, moi qui, si par hasard, maladresse ou bêtise, je blesse une personne et que j'en suis avisé, ne sais plus où me fourrer, tant je suis confus, tant cela m'afflige d'avoir causé même sans le vouloir de la peine à quelqu'un. Parce que je sais, moi, ce que c'est d'être sensible et d'être touché de ce côté-là. Alors quand j'ai lu ceci : cruauté mentale, que j'ai compris que c'est moi dont il était question, que ma femme m'accusait de ça, je n'ai pas soupçonné que j'aurais pu être cruel à aucun moment — à mon corps défendant, qui sait ? —, mais j'ai cru que ma femme avait pu ressentir comme de la cruauté mentale... je ne sais... une manière de penser, d'exprimer ma pensée... et cela m'a jeté dans une tristesse pas possible, une désolation sans nom — pour elle. Je me suis senti coupable, irréparablement coupable. À la réflexion, ça ne tenait pas deux secondes. Je suis trop peu sérieux pour être cruel. Je suis un clown à ressort dans une boîte à malice. Mais à chaud, les jours suivants, plusieurs semaines durant, parce que j'étais aussi fragile qu'un santon de porcelaine, j'y ai cru et me suis regardé comme le plus méprisable des individus, indigne assurément de traîner sur cette terre... Eh bien, ce que je subissais alors, ce sont exactement les effets de la cruauté mentale quand on en est la cible. Et la personne qui se plaignait d'avoir subi ma cruauté, ce n'était pas la victime, mais le bourreau. C'est facile, je sais, de reprocher à autrui un vice dont on est soi-même affecté. On se défend comme on peut, me diras-tu. La guerre autorise une java de bombes atomiques et toutes les insanités du monde, toutes les crapuleries... Sauf qu'il n'y a pas eu de guerre. Nous ne nous sommes même pas permis ce luxe-là. Je t'en ferai le récit plus tard si cela t'intéresse, puisque tu écris, mais la manière dont elle m'a liquidé de son existence prouve à suffisance que la cruauté mentale est de son fait à elle, non du mien. Et s'il me fallait d'autres preuves — et je parle bien de preuves —, je suis à même de produire deux ou trois documents fort instructifs, qu'elle semble avoir oublié que je possédais, dont je ne possède les copies que pour avoir, en d'autres temps, à son instigation, scanné lesdits documents pour nos archives. Je te les montrerai au besoin, et tu sauras que j'avais épousé sans le savoir une charogne ! »

Je fis celui que cela intéresse médiocrement, bien que ma curiosité fût piquée à vif. C'est une déformation professionnelle chez moi que de manifester un intérêt jamais démenti pour la psychologie féminine, à des fins typologiques. Les découvertes et les surprises ne manquent jamais chez une femme. On pense les connaître, on croit les avoir saisies, et les voici qui gambadent à mille lieues de notre entendement, en train de mijoter des saletés dont nous les pensions incapables, en train d'en faire parfois, avec n'importe qui et n'importe quand, n'importe comment. On le constate dans la pornographie : les femmes vont toujours plus loin que nous. Lorsque nous allons aussi loin qu'elles, c'est à reculons. La femme s'y vautre. Le stupre est sa matière, elle s'en délecte et cela se voit. Elle croit au plaisir et en joue de toutes ses fibres (que l'on sait plus sensibles que le cuir grossier des mâles). L'homme croit peu au plaisir. Il croit en ses couilles, en son éjaculation. Il croit qu'il pisse le plus loin. N'importe quelle femme prouvera à cet imbécile qu'elle pisse toujours plus loin et plus fort que le plus entraîné des cow-boys. Puissance du ventre chez la femme, à quoi l'homme n'a rien à opposer que sa tête et trois idées suries.

« J'ai employé une qualification un peu violente en traitant ma femme de charogne. C'est injuste. Elle n'était pas une charogne. Elle l'est devenue. Je reviens sur mon assertion pour ne pas forcer le trait, ne pas accabler cette mule de fardeaux indus. Je ne désire pas noircir le tableau, transformer une belle histoire en une scène digne d'un film d'épouvante. La laideur du dérapage final n'empêchera jamais le reste. Je suis ainsi conformé — c'est une heureuse disposition de l'esprit — que je peux me souvenir avec bonheur des bons moments d'une histoire, même quand celle-ci a fini en eau de boudin, quand la femme qui me rendait heureux a fini par me rendre bien plus malheureux que je n'étais avant elle, souvent par la faute — c'est récurrent dans mes aventures — d'un caractère odieux. Je n'oublie rien non plus. Le souvenir des blessures reste cuisant, mais le beau, comme l'huile, remonte toujours à la surface. Il me semble d'ailleurs que nous, les hommes, conservions de nos aventures de meilleures et sans doute plus fidèles impressions que les femmes. Nos souvenirs, nous aimons à les chérir. Une femme que nous avons aimée un jour, même si nous avons fini par la détester, nous l'aimons toujours, parce que nous l'avons au final plus aimée que détestée. Une femme semble bizarrement rester toujours sur l'impression dernière, la plus pénible. Elle peut même nier avoir jamais aimé tel homme qu'elle a aimé pourtant, adoré, preuves et témoins à l'appui. Que c'est étrange ! Comme c'est triste ! »

Il me proposa un chewing-gum. Je déclinai. Il démaillota le sien, l'enfourna. Ses lèvres, sensuelles ; ses dents, une catastrophe. En même temps que mon regard, il saisit mes pensées. Il détourna la tête, un peu gêné.

« Ça me détend les mâchoires, de chiquer. Quand je suis dans ma tête, surtout dans le secteur des amours anéanties, mes mandibules se crispent, à m'en péter les chicots. Ça explique bien des choses ! »

J'esquissai le sourire d'un benêt. Il embraya :

« Une femme dotée d'un cul, on la trouve volontiers intelligente, plus intelligente qu'elle ne l'est. Après tout, on mesure l'intelligence grâce au QI. Et la première lettre de QI, c'est le Q... Et ma femme, c'était un sacré cul. Je ne parle pas du volume. Un vrai four. Et entre les fesses, une riche garniture noire du genre cresson. Bon Dieu, rien que d'y repenser... ! Que cela te choque ou pas, tant pis. Je ne parlerais pas de ses ulcères si elle en avait eu. Ce qui est beau mérite une mention et des éloges. Et ce cul, vois-tu, ce trop beau cul poilu de créature vénérienne, je lui prêtais des agréments du genre de ceux dont on orne l'esprit des belles personnes, comme on disait jadis. Ma femme ne manquait pas d'intelligence. Elle comprenait vite et bien, plus vite que moi — ma distraction me coûte des points à cet égard —, pas forcément mieux. Mais il y a intelligence et intelligence. Celle du cerveau a beau briller, tout ce qui brille n'est pas or. Une personne très intelligente mais nerveuse, angoissée, est moins intelligente lors des travaux pratiques qu'une personne moins douée mais calme. Le pire ennemi d'une intelligence féminine, ce sont les nerfs. Les nerfs, c'est ce qui trahit une femme, la pousse à la faute. »

Je me surpris à envisager l'équation : femme = faute.

« Depuis le divorce, je n'ai pas revu ma femme. Aucun contact, rien. C'est mieux ainsi. Une discussion me permettrait sans doute d'éclaircir les zones d'ombre, de comprendre enfin ce qui m'est arrivé et pourquoi, mais je doute qu'elle soit dans la disposition de répondre avec gentillesse et précision aux questions que je lui poserais sinon, sans malice. Pourquoi, pourquoi bon sang m'as-tu fait ça ? Laissons tomber. Je sais qu'elle pense à moi chaque jour, plusieurs fois par jour. Ça ne flatte en rien ma vanité. Ça me rassure sur un point : c'est que si elle m'a jeté comme un malpropre, elle ne m'a pas oublié. Pas encore. Elle se soucie si bien de moi d'ailleurs, sans me vouloir le moindre bien — et je dirai pourquoi ci-après —, qu'elle parle. Et une femme qui parle parle toujours trop. Tu me diras que je parle moi-même pas mal. C'est indéniable. Je dis ce qui a été. Et je ne parle que depuis tout récemment. Mon but : comprendre. Rien de plus. Ah si, une autre chose : pardonner, si je le puis, pour le repos de nos âmes respectives. Son bavardage à elle est d'une eau moins limpide. Ayant appris qu'un type me chiait dessus — par jalousie professionnelle, à ce que j'ai cru comprendre —, trop contente de me savoir sous un flux tendu de chaudes merdailles, elle encouragea le luron chieur en lui faisant parvenir des lavements. Et de m'arroser d'invectives au passage. N'est-ce pas là une authentique preuve d'amour ? Ce souci qu'elle a de moi, de me tenir au chaud... L'idiote, parce que c'en est une, a oublié de réfléchir. Pas un seul instant elle n'a envisagé que mon chieur, qu'elle ne connaissait pas et dont elle ignorait manifestement le degré de perversité, pouvait par haine pure de ma personne jouer sur deux tableaux : recevoir d'une main les encouragements de l'écervelée et m'en communiquer de l'autre les minutes, dans l'espoir qu'un supplément de trahison venant de l'ex-épouse me rendrait fou de rage ou de désespoir. »

Profonde inspiration, soupir. Il secoua la tête, l'air dépité. Il parlait d'une voix douce, un peu étouffée parfois, rauque par moment, sous la menace du sanglot qu'il s'efforçait de contenir.

« Ça me fait de la peine, venant d'une femme qui reprochait si souvent aux autres leur manque de classe. Pour le contenu, ma foi, nous sommes bien dans la haine, donc dans l'amour. Ça me console des saletés. Elle m'aime encore, c'est criant. Elle m'aime mal, mais elle m'aime. Bien fait pour elle. Elle pensait guérir de moi en me jetant aux orties. Raté. C'est son cœur qu'il faudrait qu'elle arrache. C'est là que le mal chez elle demeure. Extirper de son antre ce démon, avec les dents si nécessaire. »

L'émotion semblait devoir le submerger à chaque instant. Il la contenait tant bien que mal, décidé à maîtriser ses propres démons, cette « sensibilité de garçonnet dans une carcasse d'adulte » (disait-il) .

« À tous les étages de cette fusée sans tête : perversité. Laisser entendre par exemple que j'erre dans sa vie en quête de vengeance. Où ça ? Quand ça ? De quelle manière et à quelle fréquence ? C'est un fantasme. Je retrouve bien là son obsession des fantômes. Toute conscience coupable vit dans la terreur des fantômes. Je serais mort pour elle le jour même de notre séparation. Je la trouve gonflée d'en sortir une pareille, elle que la pensée de moi obsède de toute évidence. J'étais son cauchemar, dit-elle. Cauchemar : encore un chien de sa propre chienne. Elle en expulsait un chaque nuit, de cauchemar. Ses cauchemars nocturnes l'éveillaient suffocante, des cauchemars très réalistes, toujours violents. Je n'y étais pour rien. Les cauchemars d'une femme qui avait été une enfant. Abandonnée. Battue. Par ses propres parents, à qui elle a pardonné pourtant. Le pardon pour les méchants, et pour le gentil des épines, du caca, du fiel, un fourgon cellulaire ! La classe, vraiment ! Et moi, parce qu'elle m'appelait à l'aide, je venais près d'elle, me penchais à son chevet, la rassurais, lui caressais les cheveux, la consolais quand elle pleurait de frayeur. Le voilà, son cauchemar. Me voilà. »

Il me regarda, muet de toute son incompréhension, le regard empreint à la fois de nostalgie et de fureur dominée. Que, malgré ses épreuves, il eût encore la force de préférer la douceur, me sidéra. Cette douceur, on le sentait bien, ne reflétait aucune fadeur constitutive. Elle trahissait la force, non la faiblesse — la volonté de cette force et son courage. 

« Pure démence que tout cela. Elle vide son chargeur sur moi, j'en réchappe par miracle, et voici qu'elle me tape encore dessus avec la complicité d'une racaille notoire, qu'elle encourage un chien très enragé à me mordre et à me déchirer. Pourquoi ? Que lui ai-je fait ? Je repose la question. Et soudain, la réponse... Bien sûr : j'ai osé me défendre. La dame m'accuse d'un truc immonde, qui me vaut mille misères, et plutôt que d'accepter mon sort et le poids, les entraves de mes fers, je me défends. J'écris une lettre très détaillée, trente pages au moins, sans l'aide de personne, où j'expose les faits, en décris les causes probables, et j'expédie ces pages au greffe du tribunal, dans la forme qu'il convient, en respectant autant que je peux les termes de procédure. Quelle audace ! On bat le bonhomme et il gémit, ose se plaindre ! Qui pis est, il récidive pour la procédure en divorce lancée contre lui. On veut le dépouiller de ses biens légitimes et le monsieur bougonne ! On l'accuse éhontément d'un péché capital et le phénomène se rebiffe ! Matez-moi ça et vite ! Voilà ce qu'une femme comme la mienne ne peut admettre, elle qui pense que les lois sont faites pour ceux qui accusent, sans preuve aucune de rien, en plus : que je refuse l'injustice et me batte pour préserver mon honneur, mes droits, ma vie ! Parce que bien sûr, elle a pris connaissance de mes lettres, son avocat et d'autres personnes ont pu lire ce que je révèle de la charmante personne, et ce n'est pas amusant de se voir mettre devant la face un miroir quand on est laide. Quelques détails intimes que je donne, et que je donne pour souligner telle anecdote, non pour dénoncer ou moquer, sont du genre humiliant pour une femme de cet orgueil. »

Je lui fis remarquer que, quoique divorcé, il disait toujours « ma femme », comme s'il allait la rejoindre ce soir. Était-ce une forme de déni ?

« C'est l'habitude, dit-il, souriant. Je n'arrive pas à m'en défaire. Le divorce sur le papier est une chose. Pour qu'il devienne effectif dans mon esprit, il faut plus de temps que n'en a mis le tampon du juge. »  

Je vis un tampon gigantesque frapper un minuscule papier et j'entendis la voix sévère d'un juge prononcer le divorce dans un tohu-bohu de chaises et de chaussures piétinantes, de toux.

« Le plus désopilant, si je puis dire, dans cet épisode de trahison subsidiaire par collaboration avec l'ennemi, c'est ce mensonge énorme que ma femme énonce quand elle soutient n'avoir jamais été aussi heureuse que maintenant. Jamais, n'est-ce pas ? Elle ruissèle de bonheur ! Qui peut croire ça ? Un enfant que l'on pince à mort, dont on voit bien qu'il va pleurer de douleur, prétend qu'il n'a pas mal ! C'est humain. On nie ce qu'on veut annihiler, mais la réalité présente, active, c'est la douleur. L'affirmation claironnée de ma femme est un vœu pieux et rien de plus. Le bonheur, surtout de cette dimension stratosphérique, ne s'attrape pas comme la floche d'un manège forain. Oh ! je ne lui dénie pas le droit au bonheur, à la sérénité tout au moins — mais je la connais, ma garce. C'est une comédienne du bonheur. J'en parle à une amie, savoir ce qu'elle en pense, elle, une autre femme. Elle me regarde et éclate de rire. J'ai compris. Elle commente : Revendiqué à voix si haute, quasiment martelé, ce bonheur me paraît relever davantage du wishfull thinking que d'une allégresse véritable. Et pan, Armand, dans les dents ! Cette femme ne peut pas être heureuse avec toutes les vilénies accumulées. Elle peut feindre de l'être et duper un couillon, sans croire elle-même à l'entourloupe. Le nombre de fois que, sidéré, je l'ai entendue manifester au téléphone un bonheur jubilatoire, hystérique, atomique, quand cinq minutes plus tôt elle débordait de ce désir de mourir qu'elle portait en elle comme un tuberculeux ses bacilles et qui m'effrayait de par sa densité. Elle était capable, avec sa mère au téléphone, d'éclater d'un rire inextinguible qu'elle avait l'art de couper net, ce qui est impossible physiologiquement. Ce rire donc, qui ne sonnait pas faux, dont l'hypocrisie ne frappait pas une oreille non avertie, sonnait faux quand on connaissait l'émettrice — et sonnait faux, au sens de l'outil qui fauche : le rire éclaté de la mort, le rire du néant, glabre et charnu. » 

— Pause —

18 commentaires:

  1. C'est une tranche de vie qu'on lit avec émoi, parfois on se dit qu'on est en train de vous dévaliser, d'enfoncer votre porte, alors on a un peu honte mais bon Dieu, c'est beau et si ça vous soigne, c'est utile

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  2. Début du 4ème paragr. "du huissier" le 'h' n'étant pas aspiré ne faudrait-il pas mieux lire "de l'huissier" ?

    À moins que ce soit votre vrai/faux double qui se soit mal exprimé dans le flot (urolagnique?) de ses paroles !! ;-)

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  3. Cédric, je vais essayer de vous faire croire que j'ai retranscrit tels quels les propos d'un ami un peu fâché avec le "h" aspiré, mais je doute que j'y parvienne. :-)

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  4. Jadis, vous écriviez sur fond vert (Opus XVII), aujourd'hui, sur fond noir...La psychologie masculine, c'est aussi compliqué!

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  5. La psychologie masculine des couleurs est peut-être moins compliquée ou brouillée que la vue de certains anonymes, puisque j'écris présentement sur un fond BLEU et non noir.

    De gustibus et coloribus, etc., n'est-ce pas ? Je reconnais que j'avais prévu de me pencher là-dessus, car si j'aime le bleu du contour, je n'aime pas plus que ça m'esquinter les yeux avec l'écriture blanche sur fond bleu du bloc central. Toutefois, je ne crois pas possible de modifier celle-ci sans modifier le reste. Et même si c'est possible, un central blanc ou gris avec le reste en bleu, c'est un fort contraste que je n'aime pas. Quant à un blog tout gris, merci bien, assez de gris dans ma vie.

    Mon prochain blog sera rouge sang avec une délicieuse écriture vert fluo, puisque c'est ça.

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  6. J'aimerais mieux une écriture rouge sang (ce qu'elle est déjà plus ou moins…) sur fond vert fluo, personnellement.

    Mais enfin, les Goux et les couleurs, n'est-ce pas…

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  7. Cher Monsieur Yanka,

    Si vous saviez comme vous lire me déchire et me fait souffrir, de bonheur je dois dire, de délectation. Ecrire la lucidité, objectivement et sans travers, une clarté telle que le stigmate dans les veines se déchaîne aussi vivement qu'un buisson ardant sous les secousses du volcan, la larve. Cette larve qui sommeille, toujours prête à bondir devant l'autel des amoureux déchus.
    Encore une fois j'en ferai revendication, de cette affirmation qui de ma pitié pour cette malheureuse sur laquelle déversent là ces mots de ce malheureux Pascal : << L'amour n'a pas de sexe >> .
    Il est certain que je me préférerai être homme en cette lecture car en ma pensée profonde j'en ai le même avis sur cette espèce féminine ici décrite dont l'acide amertume laisse ici la trace qui ne fait qu'à penser d'aller se cacher et de prendre l'exil.

    Je ne vous dirai qu'une chose Monsieur Yanka, l'envie de vous rencontrer, et le désir de vous affirmer... que je ne suis qu'un homme malgré ma féminité.

    M'en ferez-vous grâce, si ce n'est de songer à ce Monsieur Pascal...dont mes amitiés par de ses confidences ne font qu'en témoigner .. (?)

    A votre convenance, le printemps ne vient-il pas après les hivers ?.. Dites-le lui, dites-le leur, neuf et sans rancoeur : << La nouvelle histoire d'un nouvel amour >> dans la lucidité que ça fait mal toujours, mais que finalement, il est bien fait pour ça : mourir d'aimer comme le chante Aznavour..
    Merci.
    Bien à vous

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  8. Sand, vous pouvez traduire, s'il vous plait?

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  9. Il me plairait, nul doute. Mais je ne saurais pouvoir répondre à votre demande, Léon.

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  10. Le nautonnier a repeint sa barcasse ! Ça va gueuler sur le pont et dans les coursives, mais ventre-saint-gris, c'est moi le capitaine du rafiot !

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  11. Hé bé! C'est-y que je suis daltonienne? C'était du bleu foncé, alors, du bleu noir, comme un ciel d'orage. Maintenant je vois du rose sur fond lie-de-vin (j'ai bon?) et que vous n'avez pas perdu votre sens de l'humour, Yanka, ce qui me rassure. Jadis vous m'avez fait rire, vous puvez pas savoir, une note en particulier où il était question de diable et de Goo...
    J'ai bien compris que ce moment est glauque pour vous, vous n'êtes pas le seul et ce n'est qu'un moment, j'en suis sûre.
    Je reste anonyme, par les temps qui courent, de lamentable et honteuse judiciarisation, je ppréfère rester... transparente;-)Je n'en souhaite pas moins bon vent au nautonier. Tenez bon la barre jusqu'aux prochaines îles enchantées!

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  12. C'est très joli, je la préfère à l'autre, vous aimez le Bordeaux ?

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  13. Si j'aime le bordeaux ? Comme couleur, c'était celle de la Peugeot 404 de mon père. Pour ce qui est du vin, ce serait un crime, je crois, de cracher sur et dans le bordeaux.

    Je ne voulais pas changer mon thème lié aux voyages, d'autant moins que j'ai choisi de m'appeler le nautonier en référence à la navigation et que j'ai donné à ma blogoliste le nom de "Autres territoires". Dans ce thème-là, il n'y a pas de couleurs pastels. Je les ai toutes essayées et celle-ci m'a paru la plus avenante. Le texte en gris est moins fatigant pour les yeux que le blanc sur bleu précédent. J'ai aussi trouvé une police de caractère à la fois élégante et lisible, sans être trop fantaisiste.

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  14. Savez-vous que c'est grâce à vous que j'ai découvert le signification du mot nautonier en la recherchant dans le dictionnaire, je ne l'avais jamais rencontré.

    J'adore les dictionnaires.
    Je n'ai jamais lu de bible de ma vie, mais croyez-moi que mon dictionnaire dort au pied de mon lit.

    Elle est chouette votre histoire, tout coordonne avec une telle fluidité que la toile n'y devrait pas s'en plaindre. C'est confortable, et doux.

    J'espère toutefois que le temps y restera clément, ici du moins..

    Bonsoir Monsieur Yanka

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  15. Bonjour Yanka,

    Je voudrais avoir votre avis au sujet de mon interrogation du moment. je me trouve bien ennuyée mais je n'ai pas grand monde autour de moi pouvant m'aiguiller.. ou disons, auquel j'y ferai une écoute attentive :

    << J'ai l'intention de travailler après les avoir lu sur 12 livres l'année prochaine, ma bourse et mon temps ne me permettent pas de dépasser ces colonnes du calendrier, pourriez-vous après sérieuse réflexion m'indiquer les douze que vous me conseilleriez mois par mois svp ? >>

    J'espère ne pas abuser. merci.

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  16. Anonyme daltonienne bigleuse6 décembre 2011 à 20:28

    Elle est où votre blogoliste?

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  17. @ Anonyme daltonienne bigleuse

    Ben... euh... à droite, sous la rubrique "Autres territoires"

    @ Sand

    Je n'ai pas la moindre compétence pour conseiller des livres de cette manière. Que pourrais-je conseiller d'ailleurs ? Des livres qu'il FAUT avoir lus ? Je n'en connais aucun. Tous et chacun sont essentiels dans la mesure où ils nous apportent quelque chose qui n'est pas forcément dans l'ordre de l'intellectuel. Il est plus facile de conseiller des livres à une très jeune personne dont on connaît plus ou moins les goûts et qui souhaite élargir un peu son horizon.

    Je ne peux pas non plus conseiller des livres récemment sortis, car je n'ai pas le souci de l'actualité littéraire et me garde bien de lire ce qui est frais. La fraîcheur n'est pas pour moi un critère, au contraire. Un vrai bon livre sera bon encore dans cinq, dix ou vingt ans. Pas d'urgence donc à lire trop vite ce que l'actualité nous empresse de dévorer.

    Je ne suis pas ou plus un gros lecteur. Je lis un peu, relis beaucoup. Je lis pour mon plaisir, non pour m'édifier. Je lis sans programme de lecture, en parfait dilettante.

    Ni plan, ni méthode donc (cela n'a pas toujours été le cas). Des années durant, je lisais en fonction d'une époque, d'un auteur, d'une école ou d'un pays. Je lis désormais plus volontiers des livres dont j'aurais aimé être l'auteur. Je reviens ainsi souvent à quelques écrivains que j'ai la faiblesse d'aimer : Marcel Aymé, Paul Morand, Jacques Chardonne, Hugo Claus pour les romanciers. Je suis très prévisible en ce domaine.

    Ce que j'aime surtout, et de plus en plus, ce sont les livres qui ne proposent rien, n'assènent pas (ni vérité, ni dogme), ne prétendent à rien (originalité, révolution stylistique et autres foutaises). En bon SDF, j'aime les vagabonds, pourvu qu'ils soient lettrés et de bonne compagnie.

    Deux ou trois pistes :

    Je suis en train de déguster une petite merveille, le "Petit traité de désinvolture" de Denis Grozdanovich. J'aime tellement ça que sitôt après avoir lu un chapitre, je le relis immédiatement, pour éprouver l'effet qu'on apprécie avec les grands vins : sa longueur en bouche, sa persistance aromatique. Pur plaisir donc.

    Et si je devais ne prendre que douze livres d'auteurs différents pour un exil d'une année dans les Îles Aléoutiennes, outre celui que je viens de citer, je prendrais certainement quelques-uns de ces livres qui sont à la fois sources de plaisirs renouvelés et propices à la méditation rêveuse. Ainsi :

    Jean-Claude Pirotte, "Autres arpents"
    Annie Dillard, "En vivant, en écrivant"
    Marina Tsvétaeva, "Le Diable et autres récits"
    Gérard de Nerval : "Sylvie" et "Aurélia", etc.

    Des choses de ce type, en accord avec mon tempérament. Et certainement je ferais une petite place à quelques drôleries signées de Saki ou de Marcel Mariën, à quelques histoire fantastiques de Michel de Ghelderode ou de Noël Devaulx, au journal de Kafka, aux Essais de Montaigne et l'un ou l'autre traités de Plutarque. Un roman ou l'autre : l'Ulysse de Joyce ou quelque Faulkner, Proust peut-être, pour les longs mois d'hiver.

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  18. Bonjour Yanka,

    Je vous remercie.

    Je vais commencer par m'intéresser au " Petit traité de désinvolture " dans ce cas-là et poursuivrai vos indications si le coeur m'en dit.

    Je vais revenir sur quelques précisions en effet en ce qui concerne ma demande, c'était un peu vague >> non il ne s'agit pas d'intellectuel ou de " Il faut " mais de source. Voici le décor :

    Disons nous sommes entre 1800 et 1900, votre fils unique Yanka,.. est plongé dans un coma profond depuis 40 ans, il a une cinquantaine d'années à présent. Tout au long de ses dix premières années d'enfance heureuse auprès de vous il rêvait de devenir écrivain. Il se réveille et la première chose qu'il vous demande est celle-ci : << Père, dans une année je fais le pari d'écrire, mais avant, donne-moi 12 livres à lire. >>

    Je me hâte de prendre note de votre bien aimable réponse cependant, elle me satisfait amplement.

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