lundi 10 octobre 2011

Was schlägt Wurzeln in mein Origamihirn ?

Volets clos (Le Plessis-Hébert, 21 juin 2011)
 dedicated to i. a.


L'intelligence me séduit — pas l'excès d'intelligence, ni que l'intelligence. On peut être intelligent, voire très intelligent, au sens des facultés intellectuelles, et n'être pas toujours malin : c'est un défaut récurrent chez ces intellectuels trop nombreux qui ne sortent jamais de leurs têtes (au pluriel, pour l'image) que pour y retourner avec une promptitude effarouchée de pintadeaux, tant le monde sensible avec ses exigences de réalité les sidère ou franchement les offusque. Ceux-là préfèrent leurs conceptions du monde au monde réel. On deviendrait schizophrène à moins.

Un tel sujet mène à l'impasse si on prétend répertorier les cas, distinguer, nuancer, au risque de noyer avec le poisson l'océan qui le contient. Je me fiche d'être objectif ou exhaustif là-dessus. Je veux dire comment, moi, quidam, nanti de ma très imparfaite intelligence, mais sensible et pas mal lucide, je crois, je considère ce monstre hydrocéphalique qu'est l'intelligence, comment — non la conçois-je, mais plutôt la perçois-je, et quels rapports elle et moi entretenons relativement à la méfiance qu'elle m'inspire volontiers, puisque je me méfie d'elle autant qu'elle m'attire, telle une femme pourtant désirable que son côté trop femelle me retiendrait d'admirer, d'aimer sans restriction.

D'un homme, parce qu'il s'exprime bien, avec justesse, vigueur et alacrité, on épinglera son intelligence et même on l'enviera, comme on admire et envie tel acteur, si beau, si... ah ! sans connaître l'homme derrière le rôle qu'il joue et qui, certes, peut être dans la vie comme à l'écran aussi beau, aussi... ah ! mais pas obligatoirement. Un brillant avocat, plaideur talentueux, peut n'être en dehors du prétoire qu'un médiocre personnage, un pantin que l'existence en dehors du verbe crispe, rend méprisable et bête. Les médias grouillent de ces mulots plus à l'aise sur scène que dans la ville. 

Notre homme au si parfait langage, au savoir immense, peut bien tout connaître de la sexualité complexe du lion de mer ou avoir planché dix longues années sur la dimension poétique dans l’œuvre architectonique de tel philosophe moldave, et s'avérer autrement moins apte à maîtriser le réel et ses chausses-trappes. Sait-il cuire un œuf ? Sait-il se détendre et parler de sujets plus légers que les ovocytes et les gonades du crapaud-buffle, même si le sujet le passionne et qu'il en parle avec bonheur ? Sait-il repasser une chemise ou recoudre un bouton défaillant ? Sait-il planter un clou, changer une roue de vélo, un sac d'aspirateur ? Sait-il séduire une femme autrement que par le bagou et la fascination qu'il sait qu'exercent les facultés intellectuelles étonnantes sur ces femmes aux rires trop sonores et aux débordants corsages ? Sait-il, oui, rire, mais aussi pleurer, sans pleurer aux étoiles ni pour un peigne perdu ? Sait-il goûter une vraie tomate, distinguer la courgette du concombre ? Sait-il — peut-il — un moment s'arrêter au bord d'un paysage et être ému bêtement par ce qu'il voit et qui, enfin, le dépasse, le rend stupide enfin et gratuitement, heureusement stupide ?

Chacun son rôle, me direz-vous. S'il en faut pour la mouche, il en faut pour l'aigle aussi. Un spécialiste des organes reproducteurs du blaireau a probablement son utilité scientifique. Je suis même prêt à croire que ses doctes travaux auront un jour un impact sur ma piètre existence, au point de la chambouler peut-être. Je veux bien aussi n'en rien croire. Si je ne demande pas qu'on élimine de ce monde ceux que leurs trop pesants et trop pensants cerveaux empêchent de marcher et de vivre et de rire, je souhaite du moins qu'on fasse de ces monstres moins grand cas, qu'on cesse de les montrer en exemple, de les admirer pour ce qu'ils ne sont pas ou plus ou à moitié : des hommes, des femmes — soit des êtres sensibles, des êtres pour qui la pensée est une fleur avant que de signaler la présence éruptive du cerveau.

Loin de moi l'idée d'opposer sur un ring ou sur un tatami le poète et le savant, en misant tout mon maigre or sur le poète donné perdant à coup sûr par tous les bookmakers. Je n'aime pas l'idée que tout doive être utile, d'où ces fleurs réelles que j'oppose à celles en soie de la rhétorique, domaine où cependant j'excelle, et cette ambivalence chez moi me trouble. C'est un peu la raison de ce billet. L'anecdote est connue du poète John Keats invitant ses collègues et amis à boire à la damnation de Newton qui, au malheur des poètes, par son explication rationnelle du phénomène des arcs-en-ciel, en avait détruit à jamais la magie. Avec eux je fusse allé, je crois, et eusse vidé force chopes. Dérisoire, dites-vous ? Sauf que le savant, depuis, a eu la peau du poète. Ce monde où nous ne finissons pas d'agoniser, c'est le monde selon Newton et non selon Keats. Ça n'invente rien, un poète. Ça fume, ça boit, ça cause. De temps à autre un vers, un quatrain, voire un sonnet, sort de sa tête qu'il ne fait pas bouillir : il n'explique rien, mais il voit loin, vaste et profond. Il observe les êtres et les choses, les phénomènes, comme si la transparence était leur qualité première mais non manifeste. Je lui prête volontiers le regard et la vision que ce regard implique, de Kafka — qui lui non plus n'a rien inventé, rien éveillé, sauf la douleur que l’œil procure à qui sait voir.

Ne me demandez pas où je vais, je n'en sais rien. Quelque chose doit se dire que j'écris là, et je ne sais ce que cela vaut ou vaudra. J'écris en vagabond, insoucieux du terme de son errance, mais attentif aux choses sans être distrait de soi. Et par soi, je n'entends bien sûr pas le monsieur, mais l'être.

J'ai fréquenté et je fréquente toutes sortes de gens. J'ai cette chance de n'appartenir à aucune sphère sociale particulière et d'être plus ou moins à l'aise autant avec les singes qu'avec les moutons, les renards et les loups. À l'aise, dans le sens que je peux parler de tout longuement avec n'importe qui, de sport y compris, mais pas surtout ni uniquement de sport, vu que le sujet me passionne peu... et même pas du tout ! Je me félicite chaque jour de mon éclectisme, de ma curiosité, de ma mémoire, grâce auxquels je peux discuter sans gêne avec l'épicière, le curé, le voyou et même le savant, pourvu qu'il ne cherche point à m'ahurir en me jetant au cerveau l'abondant purin de ses connaissances particulières. À l'aise je suis, mais toujours à guetter la sortie. Là où je suis, avec qui je suis, au moment où j'y suis, tout ravi que j'aie l'air, je voudrais être ailleurs et seul, n'avoir pas à affronter une fois de plus la si déplaisante face humaine, quand elle s'y met, et sa parole cent fois redondante, jamais aussi précise ni brève que je voudrais qu'elle fût. Parfois, je ris, lorsque je me prête au jeu du bavardage avec une personne qui n'a rien à dire et parle sans cesse, parce qu'elle croit qu'il faut parler, par politesse peut-être, pour honorer nos présences respectives d'un discours. Elle cherche alors quoi dire et fouille ses souvenirs récents afin d'en extraire de quoi secouer un peu notre torpeur — en vain, bien sûr. Elle cherche des anecdotes, des trucs à raconter, de quoi faire passer le temps et distraire nos solitudes, au lieu de plonger au cœur des choses, dans cette marmite d'huile bouillante que nous devrions être tous et chacun, d'en sortir... je ne sais quoi... barbeau, brochet, manifeste, créance diabolique ou décret divin — de quoi bander un peu, merde ! La prudence de la parole est l'une des tares humaines au quotidien qui me chagrine le plus, même si, bien sûr, je comprends. C'est la peur qui retient les mots, les empêche de saigner — la peur seule, ou la pudeur, et non la noble discrétion, le besoin d'épargner l'autre, de ne pas le mettre face à soi.

Ces moments de disgrâce révèlent la nature sociale de l'homme. Nous sommes là, très en colère contre tout, à cran, la main sur le fourreau d'où jaillirait le poignard sans la crainte du flic ou du bon Dieu, et trouvons en nous l’écœurante force de badiner avec un poireau pas même frais et supportons sa logorrhée, ses sécrétions verbales, affectant de trouver intéressant ou drôle ce qu'il dit, alors qu'il ne dit rien, absolument rien !

Et nous, qui nous prétendons un peu moins routinier, qu'avons-nous de si intéressant à dire à ce pauvre hère enfoncé jusqu'aux oreilles dans son boueux babil ? Rien. Absolument rien — du moins sous le rapport de l'essentiel (auquel j'oppose l'événementiel dont bruit son caquetage). Il est des types de personnes avec qui il faut éviter de dire. On les reconnaît aisément. Heurtez-leur la coquille d'un doigt replié à la manière de qui frappe à une porte : cela émet un son creux de figurine en plâtre... Si vous ne fuyez pas alors, c'est que vous êtes, au choix, un semblable imbécile, ou bien une sorte d'anthropologue, un écrivain peut-être — sachant qu'une même personne peut abriter un homme de lettres et un suave imbécile. Je suis fort bien placé pour savoir comment se vit de l'intérieur cette malfaisante diversité de l'être...

Reste que parfois, au détour d'un bosquet, la tant désirée grâce vous tombe dessus sans coup férir et vous ravit. Vous étiez là, chaussé de lourdes bottes, à patauger dans vos misères liquides, quand une espèce d'elfe (elfe et non fée, car les fées portent malheur, j'en sais quelque chose) vous donne à boire je ne sais quel élixir (parce que vous avez soif, vous avez toujours soif, même et surtout auprès de la fontaine) vous allégeant soudain du fardeau d'exister (au sens pénible du terme, quand tout est gris, dur, massif, inerte). Il se passe dans votre tête je ne sais quoi de chimique ou d'électrique qui vous dispose contre toute attente à gambader au-dedans, vous réintègre au cosmos. C'est l'effet même que doit ressentir la prise lorsqu'on la branche sur le secteur. Je ne fais aucunement allusion à quelque substance toxique que ce soit... à moins que le verbe ne fasse désormais partie des toxiques euphorisants et soit du coup sinon prohibé, suspect, donc surveillé. 

Je n'imite personne lorsque j'écris, du moins pas consciemment. Je m'inspire non du style, mais du regard, de cette manière bien à eux qu'ont certains écrivains que j'aime (Vialatte, Chardonne, Blondin) d'enfoncer de biais leur regard et de viser le cœur du problème — un cœur qu'ils se contentent de percer, sans l'arracher à sa gangue de chair, sans non plus s'acharner sur le cadavre en le dépeçant, comme font les idéologues qui ne lâchent pas un sujet sans l'avoir épuisé (espèrent-il). Ce regard en biais est un regard de matador au suprême et dangereux instant de planter sa banderille. Il faut viser juste et bien, être attentif et vif. Un rien d'inattention et c'est le drame pour l'artiste chamarré. La plume ou le clavier écrivent les phrases que dicte le regard. C'est une erreur de penser que, pour écrire, il faille être plus intelligent que sensuel. Pour écrire, il faut avoir moins lu ou pensé que regardé, senti, goûté, humé, écouté. Il faut être capable ensuite de se souvenir, de regarder une seconde fois, mais au-dedans, là où l'album d'images est rangé. L'imagination çà et là virevolte. Son rôle est de seconder l'artiste à l’œuvre, de pallier les lacunes de l'imagier ; elle ne dessine pas, mais colorie. C'est elle qui jongle avec les mots, compose la trame sonore. L'intelligence est demeurée pendant ce temps-là en retrait, mais vigilante. Elle entre en scène pour coordonner les instruments. C'est le juge suprême, l'arbitre des élégances, l'habilleuse, le cadreur, le monteur, etc. L'aspect technique du texte écrit est son domaine. Elle ne doit donc pas surgir trop tôt, sinon sa force raisonnante rigidifie tout. Un qui avait parfaitement compris cela, c'est Dostoïevski lorsqu'il écrivait tout d'un jet sans se relire, insoucieux des incohérences du moment. Il n'y revenait avec son intelligence qu'à la fin de ce premier travail. Un qui n'a jamais rien compris, c'est le pénible et lent, et laborieux Flaubert (sa correspondance mise à part, laquelle n'était pas destinée au public, ce féroce censeur). Un grâce à qui j'ai tout compris, c'est Joyce. Joyce a été capable de tout écrire parce qu'il savait regarder — un comble pour ce myope profond ! —, se souvenir et retranscrire. Il était au surplus d'une grande intelligence et polyglotte. Un artiste complet donc, un génie. 

Je suis peut-être intelligent, je n'en sais fichtre rien. Aux effets de mes actes en général, je dirais que je le suis phénoménalement peu eu égard à mon QI. C'est un scandale, quand j'y pense. Dans la vie de tous les jours, je me sers de mon intelligence comme d'une jambe qui n'aurait de cesse de barrer la route à l'autre pour me flanquer par terre sous le rire des badauds. Acteur comique, j'aurais dû être. Je caricature, évidemment, mais il y a de ça. Je dois lutter sans cesse, tout m'est pénible — sauf écrire, ô joie ! —, et même en ayant sué sang et eau à l'entraînement, je ne gagne jamais mes combats par K.O. Pour entamer le suivant, six mois de repos sont nécessaires. Né douzième et ultime enfant d'une mère qui mourra neuf mois plus tard d'épuisement... 

Finissons-en de cette ballade sans appel.

Je n'ai pas écrit la moitié de mon vague projet initial. Je voulais écrire ceci, et cela a bifurqué. Une astuce du Cornu de toute évidence, pour me faire honte. Mais nous reviendrons sur ce sujet, nous ferons rendre gorge au démon qui m'habite.

PS — Le titre de ce billet est un emprunt au texte expressif Hirnlego, du groupe de rock industriel allemand Einstürzende Neubauten.

2 commentaires:

  1. Merci pour cet autre type de balade, ce parcours de la pensée, tour à tour escalade maîtrisée et descente souterraine improvisée dans les gouffres, destiné à tout simplement partager votre humanité, votre regard sur la vie ; bref, merci d'avoir écrit pour dire. Je vous ai lu et suivi.

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  2. Nous nous ressemblons, n'est-ce pas ?

    Je trouve toujours douloureux le rapport à autrui quand il se veut fusionnel. D'autant plus que je suis un miroir : comment supporterais-je de mirer les autres miroirs ?

    Merci pour l'Elfe. C'était aimable. Je suis née quasi le même jour que Liv Tyler qui joue Arwen dans le Seigneur des Anneaux. ^^

    [Oui, je suis narcissique... comme vous ! ;)]

    I.A.

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