lundi 3 octobre 2011

Sous le soleil exactement (part II)


Reprenons le cours de notre promenade. Quelques jours se sont écoulés depuis, mais ce furent de chaudes journées encore, si bien que j'en profitai... pour écrire ! Bientôt, je disposerai de moins de temps pour ce faire, vu que ma quête d'un emploi a donné un assez inattendu et prompt résultat.

J'en étais donc à cette voie de chemin de fer déferrée et aménagée en piste de balade pour les cyclistes, les piétons et les cavaliers, comme le renseigne ce panneau : 


J'aime les trains, même quand ils ne sifflent plus. Ils passaient là : ils n'y passent plus, sinon peut-être dans le souvenir des usagers de jadis, s'il en reste. Là où ne passent plus les trains, je les entends encore et parfois je les vois, comme dans un rêve brumeux. En matière de transports, si on a inventé plus rapide, le train reste, et pour longtemps encore, le plus aimable des moyens de se déplacer, le plus apte à réjouir et l’œil et l'esprit du voyageur, s'il aime voyager (et non se rendre bêtement d'un point à un autre, insoucieux du trajet). Sa vitesse modérée, sa cadence... Le cœur d'un train bat la mesure de l'homme.

J'en étais donc à méditer sur ce thème ferroviaire quand enfin j'abordai l'ancienne voie reconvertie. J'avais un certain besoin élémentaire à satisfaire, et je me dirigeai dans ce but vers l'un des bas-côtés, par discrétion, bien qu'il n'y eût âme qui vive à l'horizon. Je m'apprêtais à sortir l'arrosoir de sa cachette quand je me ravisai à la vue d'un point rouge au sol. C'était une fraise sauvage... Toute rouge, bien mûre... une autre plus loin... Au vrai, le sol était tapissé de fraisiers. Des fraises sauvages encore, fin septembre ? La Gaume en général, et Muno en particulier, grâce aux cuestas, bénéficie d'un micro-climat propice à bien des douceurs, mais là... ! Soit : l'année prochaine, soyez-en sûr, je ne louperai pas la pleine saison de ces délicieuses petites baies. 

La direction vers Sainte-Cécile me tente, sauf que cela me conduirait trop loin pour une exploration, même si ce village où demeurent deux de mes sœurs n'est éloigné que de cinq kilomètres. Je reviens donc vers Muno et la France et je m'enivre des senteurs automnales en gestation. Quand je mets en exergue, comme je l'ai fait dans un précédent billet, ma sensualité, je n'entends pas que je sois plus qu'un autre un bouillant amateur de couette avec femme chaude couchée dessous. La sensualité et le goût de la sexualité (que j'ai, et en quantité suffisante, je rassure) ont peu à voir. La sensualité est l'attachement aux plaisirs des sens et à leur plein usage. Je ne néglige aucun de mes cinq sens, et surtout pas le plus méprisé (parce que le plus animal) d'entre eux : l'olfaction. Je dispose d'un nez, donc je m'en sers — et l'offusque volontiers, tant je mets de conviction parfois à humer les pires émanations, aux fins d'analyse, afin de bien les connaître et de les reconnaître surtout. C'est fou ce que le rapport des humains aux odeurs est psychologique ! On refuse de sentir telle odeur parce que ça pue. On nous a dit que ça puait, donc ça pue. C'est faux. Je n'en dirai pas plus, puisque c'est l'un des thèmes du roman que j'écris. 

Le long de la piste où je promène un regard attentif, un cèpe ; une russule. Je me réjouis à l'idée du jour où je partirai à la cueillette des champignons. Je m'y connais assez pour ne pas ramener la mort dans mon panier.

Quelques centaines de mètres plus loin, voici mon viaduc (photo prise en me retournant après l'avoir franchi, pour une photographique raison de luminosité) : 



Vous ne le reconnaissez pas ? C'est lui pourtant, depuis son tablier. L'appui du parapet m'arrive au menton, si bien que je ne puis me pencher et prendre, du dessus, un cliché du pont sur le ruisseau en contrebas, où je m'étais assis plus tôt pour photographier le viaduc. Clin d’œil loupé, tant pis.

Pour prendre la photo suivante de mon village vu de loin, je dois grimper sur l'une des grosses pierres visibles ci-dessus : 


Ce mur est bien gênant... Un rien de zoom, peut-être ?


Caramba, encore ce mur !


Là, c'est mieux... Suis pas fana du zoom, mais quand il le faut... Et pour un plan de l'église plus rapproché, voir l'image en frontispice de ce billet. 

Je reprends ma route. Je croise une dame avec son enfant dans une poussette, son chien au bout d'une laisse, et lui demande s'il y a, et où ? une issue vers le village, comme je le devine. Elle me renseigne gentiment. Tiens, me dis-je ensuite, c'est curieux : une dame seule, ou tout comme, sur ce chemin isolé ; elle voit de loin un type un peu bizarre, un inconnu (moi), et ne rebrousse pas chemin, ne hurle pas, ne frémit pas même d'une mèche de ses cheveux raides... Une jeune fille à vélo passe un peu plus tard à vive allure.

Outre ce que je vois, hume et entends, ce que j'aime dans les promenades en solitaire, ce sont les réflexions qu'un rien m'inspire. Je ne sais ce que les autres ont dans la tête, à quoi ils pensent, s'ils pensent au sens plein du terme au lieu de rêvasser en images, de ressasser les sempiternelles misères du quotidien. Je pense, moi, avec des mots, et ce que je pense se structure pas mal vite, à mon grand étonnement parfois, car je ne suis pas du genre à anticiper un thème quelconque de réflexion, comme certains le font, par angoisse peut-être. Je me fais confiance pour ça, et je fais confiance à l'environnement que j'observe pour me jeter soudain dans des considérations d'une haute et croustillante philosophie (je blague, n'est-ce pas) ! 

Je me trouvais bien dans ce décor familier de hêtres et de chênes. Ces deux arbres m'ont atrocement manqué au Québec. Pourquoi y a-t-il si peu de hêtres là-bas et si peu de chênes ? Réponse un peu loufoque : ce ne sont pas des arbres indiens, mais des arbres gaulois ! 

La nature québécoise est monotone. Elle impressionne parfois, par son gigantisme et son omniprésence, mais la variété lui fait défaut. Dans le seul petit village normand du Plessis-Hébert, où j'ai séjourné un mois et demi à mon retour du Canada, j'ai vu plus de variétés d'arbres, d'arbustes et de buissons, de haies, qu'en six ans au Québec dans deux régions différentes, tout en vivant à la campagne. Les haies, par exemple. Là-bas, on ne s'emmerde pas avec des haies demandant un certain entretien. On plante des « cèdres » et puis voilà — enfin, ce qu'ils appellent « cèdres », c'est-à-dire le bête thuya occidentalis. Connaissez-vous un arbre plus laid, plus odieux que le thuya ? Pas moi. Nous avons en Europe de magnifiques haies mixtes, d'une belle densité parfois. Elles offrent des refuges aux oiseaux nichant à faible hauteur, aux hérissons, aux canettes de bière !

La nature chez nous est une nature apprivoisée, aménagée. Elle sent l'homme, au sens rassurant du terme. Celle du Québec est tellement sauvage qu'elle en paraît violente, hostile. Certaines vieilles forêts par exemple font penser à la préhistoire davantage qu'à une période plus humaine. L'imagination faisant, on en verrait jaillir sans surprise une créature digne de Jurassic Park. Elles sont foisonnantes, sombres, humides. Tout y pousse sans contrôle, anarchiquement. Lichens, mousses, pourritures et maringouins. Mouches. 

Nos forêts sont le fruit de la volonté humaine et de l'humaine ardeur. On s'y promène sans crainte. Nos forêts de hautes futaies sont des forêts de cathédrales. Des chemins les parcourent en tous sens qui ne sont pas des chemins d'une personne entre deux murs de végétaux plus ou moins griffus. Le soleil s'épanche à travers le feuillage et nous éblouit de son rayonnement kaléidoscopique, ce qu'on appelle dans le Midi une escandiade.

Ici, je me promène et je ne suis pas sans cesse préoccupé d'un malheur qui pourrait m'arriver si je ne suis pas attentif moins au paysage qu'à l'endroit où je pose mes pieds. Si je m'écarte du chemin pour soulager ma vessie, je ne risque pas de tomber nez à nez avec une ourse et son rejeton. Une cloche à ours n'est pas utile ici, ni ces filets intégraux qu'on vous somme de revêtir contre les bibittes piqueuses et suceuses, sous peine de catastrophe, parce que la fantaisie d'une belle journée de printemps vous prend de sortir vous balader en forêt. La densité du couvert est telle, là-bas, que l'eau stagne dans les ornières, où bien entendu prolifèrent ces vampires en réduction que sont les maringouins, pour ne rien dire des mouches à cheval (taons), celles à chevreuil, les mouches noires et les brûlots. Vous riez ? Je riais aussi... avant de partir. Grâce à Dieu, je ne suis pas comestible et peu sujet aux piqûres, aux morsures. Cela n'empêche pas le harcèlement continuel, la fuite que l'on est obligé de prendre parfois, comme il m'est arrivé près de chez nous, peu après mon arrivée, en traversant un simple terrain vague. Le propriétaire du terrain avait entassé là des débris végétaux de toutes sortes. En passant à côté, à ma bénévole et insouciante manière, j'ai provoqué un soulèvement général et j'ai vu fondre sur moi une horde bourdonnante d'indignés — tant et si bien que, pour échapper à leur voracité, j'ai dû me mettre à courir, comme un brigand pincé sur le vif ! Non, ce n'était pas des guêpes, mais un bataillon de moustiques, une tempête de brûlots ! Il faut dire aussi qu'il faisait très chaud, plus de 35º degrés, et moite. 

Le seul insecte que je redoute ici est heureusement rare, et on l'entend, on le voit venir : le frelon. 

Chemin faisant : 



Un peu à gauche vers le centre de l'image, on aperçoit un bâtiment au toit de tôle rouillé, nanti d'une haute cheminée, rouillée elle aussi. Une des trois scieries défuntes ? L'ancienne cartonnerie ? Approchons-nous...


Je penche pour une scierie désaffectée. 

La piste se poursuit, mais je la quitte sur le site de l'ancienne gare, rasée. J'aperçois alors dans le lointain...



Une bien belle et somptueuse propriété, ma foi... Moins somptueuse peut-être, mais avenante, cette solide demeure dans le bas du village :


La photo suivante, et ce sera la dernière, est une vue vers l'église depuis le bas du village, et c'est un clin d’œil que je vous fais. J'ai posté un jour sur ce blog ma première photo de Muno, prise depuis ma fenêtre. Cette fenêtre, on la distingue au loin : au premier étage de la maison blanche du coin, en dessous de l'église, un peu à droite (la fenêtre au-dessus de la porte dans la façade à angle brisé). Ne me cherchez pas à la fenêtre en train de mâter les filles, puisque je suis planqué derrière mon APN et que je regarde vers chez moi !


J'ai pris d'autres photos ce jour-là, notamment sur un thème que je développerai dans un billet suivant.

4 commentaires:

  1. Merci pour la promenade ! Heureux aussi que vous ayez trouvé un emploi. Je souhaite qu'il vous plaise car se faire voler son temps est bien souvent pénible.

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  2. J'ai rencontré des Québécois en promenade, ils disaient la même chose que vous: "Ce qui est si beau, en France, c'est les arbres... toutes ces essences qu'on n'a pas, nous..."
    Merci pour ce billet. C'est très agréable d'ouvrir son ordinateur et de commencer un tour de blogs par le vôtre. Adéquation parfaite du texte et des photographies.

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  3. Merci pour cette balade.
    Les mots sont parfois mieux qu'une fenêtre.

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  4. Votre tourisme me détend monsieur Yanka..jusqu'à m'en être familier..
    Ainsi votre blog se tient désormais en écho du mien.
    Merci..

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