mercredi 14 septembre 2011

Welcome home ?

Muno, mon village, vu de ma fenêtre (14 sept. 2011)
Je reste étranger à mon environnement, comme en suspens. Ma vie d'hier, rompue soudain, cette nouvelle existence dont je ne sais trop quoi faire, ni comment l'organiser pour transformer ma défaite en victoire. Je discutais hier, à mon initiative, à l'arrêt de bus, avec une villageoise bien en peine (elle se rendait à Florenville chez un médecin). Ses soucis, pour être autant que les miens de vrais soucis, me laissaient froid. Je les trouvais médiocres. Ses enfants ont quitté la maison, une maison devenue trop grande pour elle et son mari qui ne roule plus comme au temps de sa jeunesse ; elle-même, le souffle court, un léger boitillement. Le village qu'elle trouve bruyant, l'agression dont elle prétend avoir été la victime récente (elle me désigne de la main le bas du village, vers l'école, comme un habitant de Tulle me désignerait un improbable Nord pour indiquer la source de ses malheurs), l'humidité d'un été à oublier, etc. Elle projette de vendre sa grande maison pour en acquérir une plus petite dans un autre village, plus tranquille. Je l'écoutais d'une oreille distraite. J'habite au centre du village, vers le haut, tout près de l'église, à la croisée de l'artère principale et d'une rue annexe. J'ai, de ma fenêtre, une assez belle vue sur le bas du village et les forêts environnantes, la France toute proche, et je suis bien placé pour apprécier le calme qui règne ici. Muno est à l'écart des grandes voies de communications. Pas de trafic digne de ce nom, en dehors des allées et venues d'habitants peu fébriles. Une fois par semaine, je ne sais d'où, me parviennent les échos des répétitions de la fanfare municipale (j'ai d'ailleurs souri en les entendant répéter La Marseillaise).

Si elle n'est pas native d'ici, cette dame a toujours vécu dans un périmètre restreint. L'herbe, ailleurs, lui semble plus verte et plus comestible qu'ici. Elle se trompe, évidemment. L'écoutant, je songeais qu'il y a six mois à peine, je vivais à 5000 km d'ici, sur un autre continent, dans un village tout ce qu'il y a de plus isolé, et j'étais las d'un hiver insensé, des vents glacials soufflant sur les plateaux de la Matapédia. Je suis donc en mesure, mieux que cette dame immobile, d'apprécier l'existence ici ou d'en relativiser les inconvénients, par le simple et naturel jeu des comparaisons.

Lorsque je compare, ce n'est pas toujours au détriment du Québec, malgré l'amertume qui m'emplit à son égard. Si j'ai parfois maudit le Québec, ce n'était pas une condamnation sans appel. C'était le fait de frustrations passagères. Quand on apprécie, comme moi, le soleil et les fortes chaleurs, la gastronomie, l'architecture ancienne, le poids du passé marquant les paysages, la force des terroirs et leurs diversités, le Québec manque d'attraits. Je savais, rentrant en Europe, ce dont je serais orphelin : l'espace, la pureté quasi constante du ciel, la qualité des rapports humains, le caractère, la franchise, la justesse du langage et sa verdeur, la vigueur imagée de l'expression, l'humour, le sens inné de la répartie, la sympathie, l'ouverture et la bonté d'une population naturellement solidaire et compatissante. Au Belge, je reproche sa mesquinerie, sa modestie forcenée, son renoncement généralisé. Au Québec il existe une expression pour qualifier les gens de cette sorte, toujours sur la défensive, en retrait, se contentant de peu. On dit d'eux, et ils disent eux-mêmes qu'ils sont nés pour un petit pain. On trouve là-bas aussi, en quantité moins grande qu'ici, de ces gens qui se plaignent de leur brouet, qui pourraient sans difficulté en améliorer la saveur, à condition de sortir un peu de leur bizarre torpeur, de cette agaçante manie qu'ils ont de penser petit. Ils vivent, dirait Brel, racrapotés. J'ai vécu ainsi longtemps. Mon expérience de l'étranger m'a permis de humer un air plus vif, une ambiance moins délétère, un esprit plus sain, et j'espère m'en être nourri à jamais. 

L'Europe est riche de son histoire et accablée de son poids. Nous ne songeons plus guère à construire, mais à préserver. L'avenir nous semble un gouffre inéluctable. Nous sommes de ce fait craintifs et pessimistes. En Amérique, tout est neuf et ne peut être que neuf. En dehors de villes comme Montréal ou Québec, tout semble sorti de terre la veille. Une maison de trente ans est une vieille maison, là-bas, et demain on la jettera au sol sans scrupule, pour bâtir à sa place, en moins d'une semaine, une de ces maisons sans âme, mais modernes, donc hideuses, purement fonctionnelles, qui ont la cote auprès de ce peuple jeune et plein d'allant. En aucun cas le passé, l'histoire, ne ralentit la marche du Québécois vers un avenir certain. Un Européen voit vite aussi tout ce qu'il y a de naïf dans cette confiance américaine, mais s'il est jeune, comme je ne l'étais déjà plus lorsque je suis arrivé là-bas, il s'y trouvera bien et nettement plus à l'aise qu'ici, du fait que la jeunesse est naturellement séduite par sa propre image. 

Ce que j'aime dans un village comme celui où je vis présentement, c'est sa permanence. Tel que je le vois de mes fenêtres, globalement, il était déjà voici cent ans, à quelques détails près (les véhicules, la signalisation). Les gens qui vivent ici descendent en majorité des habitants que l'on verrait sur une vieille carte postale. Je ne vois pas de maison dont je puisse dire avec certitude qu'elle a moins de cent, voire deux cents ans ou plus. Rien de décrépit cependant. Les anciennes maisons sont rachetées et rénovées. Toutes conservent un certain cachet, une patine. Et c'est cela qui me manquait beaucoup au Canada : la profondeur historique, la sensation temporelle. Je ne peux vivre sans angoisse là où le temps n'a déposé nul sédiment. 

On s'étonne : comment ai-je pu quitter le Canada pour venir vivre ici ? Comme si, riche hier, j'avais renoncé à mon argenterie pour trois fourchettes en fer-blanc et une cruche ébréchée. Comme si, séducteur jalousé de beautés virevoltantes, j'avais de mon plein gré décidé de passer le restant de mes jours avec une octogénaire cacochyme. Ai-je décidé vraiment de quitter le Canada ? Pas tellement. Si l'on m'avait alloué là-bas, au moins provisoirement, des moyens de subsistance, j'y serais sans doute encore — mais rien n'est sûr. Ensuite, si je suis revenu, c'est que je suis parti un jour et que je suis désormais en mesure de comparer l'ailleurs et l'ici, ce que ne peuvent faire les éternels rêveurs pour qui l'ailleurs, surtout lointain, a plus d'attraits que l'ici — un ici dont ils ne perçoivent que les aspects négatifs, tandis qu'ils idéalisent l'ailleurs, le nantissent de qualités toutes plus exceptionnelles les unes que les autres. Eh bien, s'ils veulent revenir ventre à terre en Belgique, qu'ils aillent tester le système de santé québécois, qu'ils aient à soigner là-bas le moindre bobo et doivent se rendre aux urgences pour y attendre trois heures un médecin qui les examinera quinze secondes, la tête ailleurs, les renverra chez eux, agacé du dérangement, de tant de simagrées... avec une péritonite aiguë !

Il n'en reste pas moins que chez moi, si ce n'est plus là-bas, ce n'est pas encore ici...

3 commentaires:

  1. "Ai-je décidé vraiment de quitter le Canada ? Pas tellement. Si l'on m'avait alloué là-bas, au moins provisoirement, des moyens de subsistance, j'y serais sans doute encore"

    Le travail? Vous n'aviez pas l'autorisation de travailler au Canada, complications administratives...?

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  2. Bonsoir,

    Le hasard agit toujours à sa guise. Voici qu'il me mène à nouveau à vous, un 'vous' doublement dépaysé m'apprend la lecture de ce nouveau lieu dans lequel vous écrivez. Il y a quelques années, je me souviens que nous avions échangé quelques mots, vous étiez outre-Atlantique auprès de votre 'blonde', je lisais votre Opus XVII, m'amusais à vous signaler les quelques rares fautes que vous laissiez dans vos notes ( pourtant suivies d'innombrables relectures ;-) ). J'ai retrouvé le même style d'écriture et je n'ai pas pu m'empêcher de tout lire.

    Peut-être m'avez-vous oublié, peu importe, j'ai moi-même voyagé mais sans faire un pas, tout fut intérieur et aujourd'hui je me relance dans ce monde des mots digitaux, qui rapproche les êtres plus qu'il ne les éloigne.

    Je tenais simplement à vous faire un clin d'œil. Ne rien vous souhaitez car il n'y a rien à souhaiter : la route du destin se trace toute seule par chacun de ces pas qu'on ne peut pas s'empêcher de faire.

    Je garde un œil sur vous.

    Cordialement.

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  3. @ Cherea. J'ai travaillé trois mois en Gaspésie, ce qui n'est pas assez pour toucher des allocations de chômage. On ne trouve pour ainsi dire là-bas que du travail saisonnier. M'étant fait lourder en mars, je n'avais aucun moyen de subsistance. Je me suis retrouvé dans un centre d'hébergement. J'ai fait une demande pour toucher des allocations sociales, demande refusée sous le nébuleux prétexte que j'étais propriétaire et percevais des loyers. Or, je ne percevais personnellement rien du tout. Pour régler ce problème, il m'aurait fallu prendre contact avec ma femme, chose qui m'était interdite, sous peine de condamnation judiciaire (c'est absurde, mais c'est ainsi). Mon séjour au centre n'était pas gratuit et, sans revenus, je vois mal comment j'aurais pu me trouver un logement. Parti que j'étais pour rester au Canada au moins jusqu'à mon passage en cour, programmé pour le 21 juin, je n'ai pas eu le choix de quitter le pays avant cette date. Au surplus, ne bénéficiant d'aucun revenu, je ne pouvais prétendre à l'aide juridique. Dans la mouise, donc, jusqu'au cou...

    @ Cédric. Comment pourrais-je oublier une aussi vigilante personne que vous, mon correcteur orthographique préféré ? Ce qui m'ennuie avec votre réapparition, c'est que je vais devoir à nouveau me relire, cinq fois plutôt que trois.

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