lundi 26 septembre 2011

Sous le soleil exactement (part I)

C'était hier... Une de ces magnifiques journées ensoleillées d'automne comme on rêve d'en revoir une dernière quand, par exemple, au fil macabre de février, menace la Faucheuse de vous givrer à jamais, de vous emporter loin, définitivement. La plus belle journée depuis mon retour d'exil, le 3 juillet. Y aura-t-il un automne, s'il n'y a pas eu d'été ?

Je peux être difficile, vite agacé, angoissé, nerveux. Un rien de ciel bleu, du soleil, et me voici ravi. C'est par de semblables journées que la beauté du monde irradie et que la vie se justifie, quand même serait-elle, comme la mienne, pénible à vivre parfois. Je renonce à comprendre comment je fonctionne. Est-ce psychologique ? Est-ce physiologique ? Est-ce, plus subtilement, à la fois esthétique et spirituel ? Relisant hier soir quelques belles pages de Denis Grozdanovitch consacrées à Tchékhov dans son Art difficile de ne presque rien faire, j'ai peut-être trouvé la réponse à mon complexe rapport au monde : « Ce n'est ni exclusivement en nous-mêmes ni dans une confiance aveugle en la sagesse supérieure d'un être transcendant qu'il nous faut chercher l'éventuel bonheur, mais plutôt dans une fusion panthéiste avec la nature, avec le cosmos ambiant auquel nous relient matériellement, organiquement, nos corps vivants. »

Cette idéale « fusion panthéiste avec la nature » n'est chez moi ni désir, ni posture, ni moins encore idéologie. C'est un ressenti profond — un ressenti que, toutefois, la distraction faisant, provoquée par le stress d'un quotidien insipide, j'oublie volontiers et que me rappellent soudain des journées comme celle d'hier, comme celle, encore, de ce paresseux dimanche, tandis que je note ceci dans mon Journal : Dimanche. Soleil encore. Le tic-tac de l'horloge. Un coq, au loin. Passage serein du temps. Notation vaine en apparence au regard du monde extérieur tout bruissant de ses fureurs monotones. Pour moi, cette ligne claire fonctionne comme une piqûre de rappel. Lorsque, de loin en loin, je relis des pages dudit Journal, où je consigne plus volontiers mes sorties de piste que mes envols radieux, je retrouve l'unité foncière et primordiale de tout mon être, ses couleurs d'origine, ce solide point d'ancrage dans l'existence dont je ne suis que trop souvent distrait pour les obscènes raisons que j'ai dites. Au vrai, je me soucie trop du monde, des événements, et pas assez de moi-même, tout égoïste que l'on me trouve parfois. Mille fois dans l'existence je fus pris en flagrant-délit d'égoïsme, la plupart du temps à tort. Je ne cesse d'être obsédé par l'autre. Le monde dévore mes pensées. Aussi me faut-il à un moment donné me reprendre, éloigner de mon esprit ces corps et réalités étrangers, me sauver, au sens physique de la fuite et spirituel de la rédemption. Pour y parvenir alors, nulle autre ressource qu'un recentrage sur soi-même, une provisoire mise à l'écart d'autrui. Mais cet autrui, lorsqu'il est de chair, à côté de vous peut-être, avec son propre égoïsme et ses attentes jamais rassasiées, prend assez mal votre retrait et vous accuse alors de ne penser qu'à vous-même. Il voit ou interprète l'effet plus qu'il ne devine le motif, et c'est un motif du genre « raison d'état », une nécessité organique, morale, spirituelle, et non un caprice, non une conscience de soi formidablement urgente, exclusive et dédaigneuse d'autrui dans l'absolu, quand même cet absolu durerait cinq courtes minutes. Je ne me jetterais pas à l'eau pour sauver de la noyade une vieille dame sans avoir pris soin avant toute chose de ma sécurité personnelle. Si elle ne l'admet pas, ne tolère aucun délai entre son appel à l'aide et mon intervention, que les courants l'emportent !

Trois semaines jour pour jour après mon installation, je suis donc sorti pour une première exploration du village et ses proches alentours. Né à quelques kilomètres d'ici, je ne connaissais de ce gros village pour moi, à l'époque, insignifiant, que la rue principale. Muno, comme la plupart des villages gaumais, est traversé par une artère à laquelle se rattachent, telles les pattes d'une araignée, maintes voies secondaires, carrossables ou non, et de ces étroits passages entre deux maisons que l'on nomme joliment « rues d'une personne » et dont on ne sait jamais s'ils mènent au Diable ou à Dieu, c'est-à-dire chez quelqu'un, dans sa cour, dans son jardin, ou plus loin, vers la campagne et le libre horizon, fût-il frangé de forêts, comme c'est ici le cas. Le village gaumais typique est un « village-rue », avec ses maisons frileusement collées les unes aux autres, comme les perles d'un collier. 

On ne saurait se perdre dans un tel village, sauf si l'on en sort pour gagner la forêt. Dans ce coin isolé de campagne où j'ai déposé mes valises, aux frontières de l'Ardenne (belge) et des Ardennes (françaises), l'idée de surpopulation de la planète ou même de la Belgique prête à sourire. La seule province du Québec est cinquante-cinq fois plus grande que la Belgique, mais ne compte que huit millions d'habitants, pour onze millions en Belgique. La province de Luxembourg est à la fois la plus vaste province de Belgique et la moins peuplée, la plus belle aussi, si l'on aime la nature, les randonnées, le charme bucolique des ruisseaux et rivières, le vert tendre des prairies et celui plus sombre des forêts, les sentiers qui ne mènent nulle part en apparence mais vous ramènent à l'essentiel, c'est-à-dire à vous-même, dépouillé des artifices de la société.

Avant d'enfiler mes chaussures de randonnée et de prendre en bandoulière mon APN, je m'étais renseigné au moins sommairement, via Google Maps, quant aux directions possibles à prendre, à éviter peut-être pour une première visite de courtoisie. Il existe à la sortie du village, vers Bouillon, dans la montée des Blancs-Sarts, une croix commémorative, dite Croix Braconnier, édifiée voici un siècle et demi en pieux souvenir du jeune Roch Braconnier, enfant de Muno, 14 ans, dont la tradition rapporte qu'il est mort non loin après s'être perdu en forêt tandis qu'il apportait à manger à son père, en 1850. Un semblable sort ne m'intéresse pas.

En promenade, j'aime me fixer un but, même vague, quitte à bifurquer en chemin pour les tendres yeux d'une biche ou les exhalaisons putrides d'un champignon. Prendre des photos n'est pas un but en soi. Je m'étais donc fixé pour but de découvrir par où, quel chemin embusqué, accéder à l'ancienne voie ferroviaire Bertrix-Muno-Carignan partiellement reconvertie en piste cyclable, sans avoir à escalader monts et talus.

Ma première photo, chemin faisant, n'est pas une réussite. Je voulais prendre la chapelle et le calvaire en surplomb. Or la chapelle était en plein soleil et le calvaire dans l'ombre. La chapelle seule, en plan rapproché, est autrement plus présentable. Ce ne sont pas de très anciens monuments (1924 pour le calvaire, 1935 pour la chapelle, selon les renseignements recueillis). 


La chapelle est à un carrefour, au bout de la rue de Cugnon, passé le pont sur le Tremble, l'un des deux (?) ruisseaux du village. Ce ruisseau, lis-je, prend sa source dans la forêt de Muno ; son parcours en Belgique est bref : 400 mètres. Passé la frontière, il devient l'Aunois, avant de se jeter dans la Chiers à Carignan. 

La photo suivante est prise depuis le calvaire (la croix que l'on aperçoit est donc celle de la chapelle, mais vue de l'arrière, d'en haut).

À la chapelle, au lieu de prendre à gauche, je prends à droite, vers le site naturel et géologique de La Roche à l'Appel. La route caillouteuse, bien vite, me fait rebrousser chemin, car si « La Roche » m'appelle, ce n'est pas aujourd'hui que j'irai (il faut monter, monter, monter...). Je repasse donc devant la chapelle, et, au bout de la route, j'aperçois à droite ce que je cherchais, ce qu'à Muno les gens appellent « le Grand Pont », soit le viaduc sur lequel passaient jadis les trains entre Bertrix et Carignan. Je passe dessous, me demandant par quel moyen civilisé grimper là-haut afin de gagner la piste cyclable. J'avise à gauche, juste après le pont, une rue qui longe en contrebas l'ancienne voie ferroviaire : rue de la Briqueterie. Je l'emprunte, juste assez pour la voir à un moment donné faire un coude dans le sens que je ne désire pas et qui m'éloigne de mon dessein. Un vieux monsieur est justement occupé à arroser d'herbicide l'extérieur de sa propriété. Je me garde bien de lui dire ce que je pense de son activité. Je ne lui suggère pas d'embellir sa demeure — en la fleurissant, par exemple — au lieu d'en stériliser les abords. Je lui pose une question et il répond à ma question. Je reprends ensuite la route en sens inverse et lui remet en marche son pulvérisateur. Chacun sa vie, mon vieux, chacun son délire, ses parasites, chacun sa croix... 

Je me retrouve au pied de l'arche principale de mon viaduc. Je traverse la route et vais m'asseoir sur le parapet de pierre (visible sur la photo suivante) d'un autre pont enjambant un autre ruisseau : le ruisseau aux Cailloux (lequel se jette un peu plus loin dans le Tremble, si j'ai bien retenu ma leçon d'hydrographie). Et voici le monstre devant moi : 



Jadis, là-haut, passaient les trains. Ne cheminent plus, ne trottent plus, ne pédalent plus aujourd'hui que les promeneurs, chevaux et cyclistes. Je suis à l'embranchement de deux routes : 


Grand-Hez d'un côté, Bouillon de l'autre. Bouillon... Te souviens-tu, dis ?

Lorsque, l'hiver dernier, trois jours avant Noël, sous le très féminin, donc urgent prétexte qu'elle ne m'aimait plus, ma femme a cru bon devoir nous reléguer, moi, mon chat et toutes mes affaires, dans l'un des appartements de notre maison de Gaspésie, je m'y suis résigné, fort maladroitement. Avec la solitude, j'ai eu tout le loisir de réfléchir un peu. Cette maison que nous avions achetée dans ce coin perdu, dans cette région économiquement sinistrée... une erreur... une lamentable erreur... Nous n'attendions d'elle que du bonheur et voici qu'elle condamnait notre couple. Cette femme décidément bizarre, pour ne pas dire tordue, me faisait cocu avec cette maison, la nôtre, sa maison, comme elle disait en dépit de l'acte de propriété signé de nos deux noms. Quelques semaines plus tôt, j'étais encore le phare de sa vie, et voici que je n'étais plus même une luciole de faible rendement — tout cela à cause de cette fichue bicoque ! Courant janvier, dans un élan de type « ça passe ou ça casse », j'avais proposé à la folle épouse un changement radical d'existence. Cette maison, vendons-la et partons vivre en Belgique ! Tu l'as voulu un temps, à une époque où j'étais un trop récent émigré pour désirer revoir si vite un pays que j'avais quitté froidement, sans espoir ni envie de retour même lointain. À présent, j'accepte l'idée de retourner vivre là-bas, mais avec toi. Et, contre toute attente, la dame avait répondu oui à ma proposition, avec un enthousiasme quelque peu excessif et même sidérant quand on connaît la suite. J'avais choisi Bouillon comme lieu de vie, une petite ville sur ma Semois, non loin de la France, et entourée de forêts. Là-dessus, Viviane s'était mise à chercher des images de Bouillon sur le Net, des bonnes adresses (genre charcuteries artisanales) et même, déjà, des possibilités d'emplois dans sa branche. Notre plan était que je parte en éclaireur, trouve un logement, du travail, avant que Viviane ne m'y rejoigne avec les chats et le gros de nos affaires, une fois vendue la maison. Nous nous étions donnés deux ans (le but n'étant pas de revendre la maison à perte). Catherine Goux se souvient avoir reçu de ma femme, alors, un courriel passablement exalté où elle lui révélait notre projet, non sans sournoisement lui suggérer, à elle et à Didier, de nous racheter la maison — au prix fort, bien entendu ! J'avais trouvé ça, justement, un peu fort. Je ne prenais pas du tout au sérieux les velléités d'exil dont Didier nous faisait part à l'occasion via son blog, et je ne le considérais pas forcément comme un nabab prêt à claquer tout son or pour une bicoque si haut perchée dans un morne patelin de Gaspésie que son emplacement eût offert le site idéal pour un gibet. Au final, pas même deux mois plus tard, patatras : ma femme casse la soupière et je bois le bouillon...

Cette importante digression pour expliquer pourquoi je ne peux sans mélancolie voir Bouillon renseigné sur un poteau indicateur. J'y suis presque (une bonne dizaine de kilomètres), mais elle ne m'y rejoindra jamais — à moins que... Ne rêvons pas.

Bouillon, c'est la direction que je dois prendre, selon l'homme au pulvérisateur, pour atteindre mon but. Sauf que...


Ouche ! Ça grimpe ! 

Plus ou moins à mi-côte, heureusement, un chemin à droite s'enfonce brièvement sous le couvert et donne accès à la piste tant convoitée. Nous l'emprunterons demain si vous êtes sages...

4 commentaires:

  1. Je me souviens ; ) Didier m'avait dit qu'aller s'installer en Gaspésie si Ygor Yanka n'y était plus, n'avait aucun intérêt.

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  2. Bonjour Ygor. La marche, il n'y a que ça de bon en vérité. Très beau billet et très belle plume. J'attends la suite avec impatience.

    PS : Quelle drôle de femme vous av(i)ez !

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  3. Bien dit. C'est vrai, tout est en Soi, même notre regard sur Soi-même, d'où la difficulté de se voir avec justesse, de savoir qui/ce qu'on est.

    Bouillon, 18 ans, à vélo, avec un camarade, traversée de la Wallonie, camping sauvage, une semaine aller-retour, objectif : Bouillon. Atteint.

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  4. Belle plume pour une petite luciole qui sait encore jeter de l'or sur les mots.
    Lisa

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