mercredi 7 septembre 2011

Ma part d'ombre, mes envies d'ombre

Je relativise volontiers mes malheurs. Quoi que j'aie pu vivre, ce n'est pas une tragédie au sens nippon, tellurique et tsunamique du terme. En vérité, j'ai tort. Mon relativisme sonne faux. Je vis cela comme un drame et j'en suffoque parfois, je voudrais disparaître, ne plus exister. C'est la manière dont nous ressentons ce qui nous arrive qui importe, bien plus que les faits. Certains grands naufragés de l'existence sont d'incurables optimistes. Ils ont tout connu, tout souffert, et cela n'est rien pour eux que des péripéties. D'autres, plus sensibles, sont jetés au sol au moindre vent. On est grossier en leur présence et ils en souffrent comme d'une offense, durablement. Perdent-ils un chat, un canari, un poisson rouge, ils sont veufs, orphelins, endeuillés pour un temps parfois long, et jamais ils ne guérissent tout à fait. À cinquante ans, ils en pèsent mille. Un peu plus tard, ils crèvent. On se fout d'eux : des minables ! Les minables sont ces gens gorgés de santé, incapables de jouir discrètement de leur santé florissante, arrogants au point de jeter au visage des déshérités leur haleine putridement fraîche. 

Je ne veux pas croire que je souffre, donc je feins de ne pas souffrir tant que ça, et j'arrive à rire de ma peine, d'un rire qui tremble dans son froc, se compisse, tant il est mort de trouille. Oui, j'ai peur. J'ai peur surtout de ne plus connaître la joie, de n'avoir plus de sourires que factices, édentés, ce type de sourires en chocolat qui ne dupent personne parmi les gens avisés, le sourire en demi-teinte du gars déjà mort, qui sourit par courtoisie, sans jouer cinématographiquement la grimace qui dévaste sa pauvre âme et dont il se serait dispensé s'il n'avait le souci d'autrui, d'offrir au monde une dernière et très imméritée politesse. Ce culte que j'ai de l'élégance morale, cette obsession de n'ennuyer personne avec des problèmes personnels, mon obsession des coulisses, du retrait, de la solitude à en crever, est à vrai dire une haire, un carcan, et peut-être le tombeau où je me glisse malgré moi, malgré l'horreur que m'inspire une mort non désirée. En me cachant, en taisant ma douleur, j'épargne sans doute autrui, mais je m'inflige un surcroît de douleur, je me condamne à la pire solitude, aux abîmes.

Dans le fond, ce qui m'affecte au plus intime dans mon histoire récente, ce n'est pas d'avoir été jeté comme un Kleenex usagé, c'est d'avoir été trahi par l'unique personne en qui j'avais confiance, que je n'aimais peut-être pas ou plus assez bruyamment selon ses critères, mais que j'aimais sans faille, pour elle-même, malgré ses terribles, insupportables défauts que, là aussi, je relativisais volontiers, non pour mieux les nier, au contraire : je les acceptais comme faisant partie d'elle, sauf que je ne désirais pas leur accorder plus d'importance que cela, l'essentiel étant ailleurs. Une forme un peu négligée sur un fond solide n'altère pas les sentiments. Une grimace de temps à autre n'a jamais tué personne. 

Quand je dis de cette femme qu'elle m'a trahi, je ne sous-entends pas une déveine de cocu dont je serais le fort ridicule centre nerveux. Je n'ai pas le soupçon qu'elle me trompait. Je n'ai pas davantage la certitude du contraire. Porter plainte puis faire arrêter son mari sans raison objective, c'est une trahison majeure, et j'ai beau chercher à comprendre, je ne trouve d'explications plausibles que dans la folie, la même, dans sa version sombre, qui l'avait précipitée vers moi six ans plus tôt, contre toute attente, contre toute raison, car si elle était une femme pour moi, avec qui j'étais parti pour vivre mille ans, je n'étais pas un homme pour elle. Pas son genre. Trop doux. Trop peu remuant. Trop réfléchi. Trop mélancolique. Trop étranger. Trop amoureux et pas assez baiseur pour son goût des étreintes spontanées. 

Je ne suis pas le dernier à avertir une femme que l'amour n'a rien à voir avec l'éternité, qu'une histoire naissante porte sa mort en croupe. Je cite volontiers Cioran :  Le pire est toujours certain. Le pire, ce peut être la mort, la mort physique, à laquelle ni vous ni moi n'échapperons. Le désir d'éternité n'est pas un gage d'éternité. On n'aime pas, lorsque le bal commence, que les premières trompettes résonnent, envisager déjà le retour en coulisses de l'orchestre, les derniers verres vidés d'un trait puis ramassés promptement, ce fiasco que semblent toujours être les fins de soirées. Je suis ainsi mal fait que je ne peux rien vivre sans envisager la fin, le départ des invités, la solitude des lampions désormais inutiles et ce vieux jazz crevant d'ennui au fond d'une salle que désertent les fêtards titubant de fatigue. Je me gâche parfois un plaisir par l'angoisse que me procure son inévitable fin, une fin dont je guette les prémices avec appréhension et qui me surprend chaque fois, me désole. Je ne le fais pas exprès, c'est un vice de nature, un effet de mon pessimisme. J'en arrive à souhaiter parfois que rien de plaisant n'arrive jamais, pour n'avoir plus à souffrir le pénible moment où les instruments regagnent lequel son étui, lequel sa housse.   

La perspective d'une fête telle que Noël me ravissait toujours, enfant. J'imaginais si bien la fête, l'arrivée des nombreux invités, la joie saine des retrouvailles, les fleurs fraîches, la tarte ou le gâteau dans son carton, que l'on mangerait plus tard. Le jour tant attendu arrivait, et avec lui un peu de tristesse, déjà. J'avais vécu dans l'attente de la fête, et le jour arrivé en sonnait le trépas. Le désir, je crois bien, me comble davantage que la possession. En amour aussi. Sans doute, trop souvent, aimais-je ma femme davantage en son absence qu'en sa présence. Je me faisais une joie de la voir rentrer. Je l'attendais comme un gamin sa friandise. Elle arrivait et patatras, ma chique coupée ! C'était bien elle pourtant, en chair, en os, en seins, en fesses, et même en poils. J'y ai pensé souvent : pourquoi sa vue empêchait-elle ma joie ? Parce que je suis l'homme du désir, non celui de son accomplissement. Soupçon que j'ai. Suis-je donc bizarre ! 

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