samedi 10 septembre 2011

Deux assassins, mais innocents

Cinq ânes dans un pré (Buzenol, 6 juillet 2011)
Je vis une sorte de deuil, six mois après ma mort. J'ai beau faire, je ne sors pas de mon cauchemar. Il semble exploser plutôt, à retardement. La solitude sans doute, que je souhaitais et qui me met face à moi-même du lever au coucher. Je me sens comme une île dévastée par un typhon. 

Je réalise seulement à quel point je suis devenu étranger à mon propre pays, à quel point j'étais devenu Québécois, malgré moi. Et il m'arrive une chose impensable encore voici deux semaines : la nostalgie du pays où j'ai vécu six ans, la nostalgie de mon petit village acadien de la Gaspésie, où je n'ai vécu pourtant que dix mois, ses habitants si chaleureux. 

On me dira : « Ne reste pas comme ça, fais quelque chose. » Et je répondrai que je n'ai envie de rien faire, de rester là avec mon calice entre les mains et sa lie que je bois sans en assécher le fond. Si je dois mourir, ça se passera comme n'importe quelle mort, le monde continuera de gigoter — sans moi. Ce ne serait vraiment pas important, sauf que je ne désire pas mourir, ni maintenant, ni plus tard. Tant que je saurai ou imaginerai mon chat vivant là-bas, je demeurerai sur mes deux pattes arrière avec mon rêve absurde de le revoir un jour, de le rapatrier. Cette perspective m'empêche de couler.  

J'habite depuis samedi dernier un charmant village dans ma Gaume natale, Muno, à la frontière française. Je connaissais un peu le village pour y avoir eu de la famille. Je n'ai pas encore pris le temps de le redécouvrir. En ai-je envie d'ailleurs ? Je n'ai pas choisi de vivre ici. Je ne trouvais pas de logement ailleurs. Tant qu'à vivre en Belgique, dans la province du Luxembourg, j'aurais préféré vivre dans une petite ville, pour les services, les commerces. Cela n'a pas été possible. Muno, comme mon village natal de Chassepierre, fait partie de la commune de Florenville, dont il est éloigné de 13 kilomètres. C'est un peu trop pour m'y rendre à pied et retour, surtout que ça monte. 

Jeudi, pour la première fois, j'ai pris le bus pour me rendre à Florenville. C'est toute une aventure, d'autant plus que les horaires affichés ne correspondaient pas à la réalité (les nouveaux horaires annuels se font début septembre et ne sont affichés que les jours suivants). C'est en guettant par la fenêtre le passage des bus que j'ai fini par comprendre, si bien que jeudi matin à 8 h 30 je grimpais dans le bus pour Florenville. 

Pour se rendre à Florenville, le bus fait la tournée des villages avoisinants. Que faire dans un bus rempli de seulement trois personnes, sinon regarder le paysage, assez beau dans ce coin, un paysage que je n'avais plus contemplé depuis au moins 25 ans ? Cela me distrayait de mon tourment. Entre Chassepierre et Laiche, sur la Semois, il y a maintenant des cygnes. J'ai vu un héron cendré, puis une grande aigrette. L'ornithologue amateur que j'ai été s'en est trouvé ravi. Entre Laiche et Martué, deux assassins m'attendaient dans un pré en bordure de la route : des ânes... 

Deux assassins, parce que les ânes étaient l'absurde passion de Viviane. Leur vue m'a poignardé. J'aurais voulu les montrer à Viviane, projeter de nous arrêter au retour pour les prendre en photo, lui promettre que, oui, un jour, nous aurions des ânes, au moins deux. Et j'étais seul, si seul dans ce bus immonde... Faut-il donc que tout me rappelle mon deuil infect, mon irrémédiable perte ? Vais-je pouvoir un jour croiser des ânes sans revoir en même temps le visage rayonnant de Viviane quand elle apercevait un âne même furtivement à la télévision ? Ce « Oooooh ! » qu'elle modulait alors, attendrie ; mon immédiate envie de lui offrir ses ânes...

3 commentaires:

  1. Pas la peine de tourner autour du pot, ça va prendre des mois; et encore! seulement apprivoiser la douleur, l'endormir, et la laisser dans un coin avec un cordon sanitaire de no man's land à ne pas toucher ni aborder, sous peine de se retrouver exactement comme au premier jour.. ouais je sais un peu de quoi je parle, donc.. courage!! geargies

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  2. Maintenant, Ygor, lorsque je vois un âne, je suis triste et je pense à vous.
    E.

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  3. Vous écrivez génialement, et je m'y connais. Je ne partage sans doute aucune de vos "sensations" politiques (je dépérirais sans doute loin de mon quartier arabe de Paris) mais lorsque vous écrivez, comme dans ces premiers textes de votre blog, que je découvre avec dix-neuf mois de retard, sur votre amour perdu aussi violemment, vous êtes très fort, très émouvant, brillant.

    Ceci était, donc, un compliment, comme je n'en fais quasiment jamais. J'avais déjà lu quelques textes de votre ancien blog (vasouillant du côté de chez Asensio, sans doute) et avais ressenti la même émotion pour l'écrivain indéniable, ainsi que la déception devant ses "sensations" (je préfère ce terme aux mots "idées", qui comme l'a senti Céline, refoule un peu du bec) politiques. Je suppose confusément, cependant, que l'un, l'écrivain, n'irait pas sans l'autre, le xénophobe, comme vous vous surnommez vous-même parfois. Je ne vois que misanthropie et peur (phobos, donc, oui), pas racisme, là-dedans.

    Mais je divague. Je vais continuer à lire ces textes passionnants qui font écho. Sur le pardon, en particulier, des réflexions jumelles me sont venues récemment. Je vis un divorce bien plus simple, et purement salutaire, que le vôtre sans doute.

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