vendredi 9 septembre 2011

Astine-moi pas, toé !

Notre-Dame-des-Prairies (QC), 20 octobre 2005
Il y a toujours quelque part un énergumène prêt à vous rosser. Le mien s'appelle Marco Polo et exerce son demi-talent de bonimenteur-polémiste chez l'ami Goux. Que me reproche-t-il ? De préférer aux enfants les chats, de m'en vanter, d'afficher une mièvrerie de mauvais aloi, d'être immoral, enfin.

Je suis bien placé pour savoir que les malheurs ou petites misères d'autrui nous touchent en général fort peu, nous les hommes (on est des mecs, pas vrai ?). On a le droit de rire, pas celui de pleurer — du moins pas en public : c'est indécent. Je vois bien quel est son problème, à mon aventurier peu débonnaire : ce ne sont pas mes misères répandues, c'est sa pudeur bafouée par ma nudité soudain révélée.

Mon billet inaugural avait pour objet un cauchemar que j'ai fait, d'un réalisme dur, où j'apprenais que ma femme s'était débarrassée de nos quatre chats par le feu. Si, au lieu de chats, nous avions eu des chèvres, j'imagine que mon sournois assassin eût eu beau jeu de me reprocher ma mièvrerie caprine.

À la toute fin de mon billet, j'évoque avec un sentimentalisme manifestement éhonté les quatre félins que j'ai la douleur d'avoir dû laisser au Québec en compagnie de mes illusions et d'une femme pas loin d'être cinglée tout à fait, donc dangereuse. Toutefois, je conclus en m'adressant à l'épouse folâtre, d'une manière certainement émouvante, et la photo illustrant ma note ne représente pas un « chat de merde », mais une femme, la mienne, et un enfant, le sien, un gosse handicapé (autiste) dont je me suis occupé cinq ans durant, ce qui est tout de même un exploit de la part d'un ogre. Sur cette photo légendée Au temps du bonheur, pas de chats, même en cherchant bien sous les feuilles.

Aux enfants je préfère les chats, oui. Ce n'est qu'une préférence. Je n'aime pas les enfants en général, sans leur souhaiter pour autant le moindre mal. Quand un enfant passe à portée de mes crocs, je ne me jette pas dessus pour lui imprimer dans la nuque la trace indélébile de ma haine carnassière. Je lui fiche la paix. Et si lui ne me la fiche pas, comme c'est couramment le cas avec les enfants de ce temps, incapables de vivre une seule minute sans s'accrocher à un adulte comme une tique, je m'éloigne. Les enfants, si je peux, je les évite. Si je ne peux, je m'accommode de leur présence et quand ils partent je remercie le Ciel de n'être point affligé d'une telle progéniture.

Marco Polo semble croire ou feint de croire que je pleure la perte de mes chats, mais que si j'avais laissé là-bas, au lieu de chats, des enfants, je serais aujourd'hui moins triste, voire carrément content, joyeux peut-être ou même hilare. Où va-il chercher ça ? Nous n'avions que des chats, pas ma faute. Eussent-ils été de véritables enfants que j'exprimerais sans doute une vive douleur. Je ne peux pas relater mon histoire et à chaque épisode un peu chaud pour ma sensibilité me demander comment j'aurais réagi si nous avions eu non des chats, mais des vaches, des serpents, des coqs de bruyère, dix acres de rutabagas ! Je ne me pose à aucun moment la question de savoir s'il est décent ou non de pleurer la perte d'animaux familiers, car c'est mon cœur qui saigne dans ce billet et non ma tête qui pense. Ce serait d'ailleurs un bien mauvais procès à m'intenter que de me reprocher d'étaler mon cœur, pour une fois que la tête lui abandonne le crachoir.

Mon estimable agresseur va loin : « On ne peut quand même pas souffrir autant d'être éjecté par une méchante qui nous empêche de revoir des chats que d'une vraie affaire, avec des vrais gosses », me jette-il au visage en guise de soufflet. Il n'a rien compris, je crois. Et, ma foi, je ne lui en veux point.

Si je souffre, ce n'est pas d'avoir été éjecté par une méchante qui m'empêche de revoir des chats. Je n'ai pas été éjecté banalement, ni par n'importe qui. C'est la femme pour qui j'ai tout quitté six ans plus tôt qui m'a fait arrêter par la police sans la moindre raison objective. C'est le modus operandi qui m'affecte surtout, davantage que la rupture en soi. Quelques semaines plus tôt, j'étais encore son demi-dieu, son sauveur, à cette femme que vous seul qualifiez de méchante. Elle a fait une chose méchante, mais honnêtement, l'a-t-elle fait par méchanceté ? Elle était vive parfois (rough, comme on dit au Québec), mais pas méchante. Nul femme ne m'a aimé autant qu'elle, et pour de bonnes raisons, et sincèrement, généreusement, avec le cœur et avec le corps. Elle aurait pu m'agresser avec une hache que cela n'enlèverait rien au passé. Pas loin de six mois après mon arrestation arbitraire, je ne sais toujours pas pourquoi elle a fait ça, ni quel était ce jour-là son état mental. Je suis censé haïr cette femme, puisqu'elle m'a fait tant de mal. Or, je suis plutôt enclin à comprendre ce qui lui est arrivé. Quel désarroi ? Quelle détresse ? Je suis une vieille bête, je peux souffrir. Pas elle. Je ne veux pas qu'elle souffre — jamais. Et, j'en suis convaincu, pour me faire ce qu'elle m'a fait, elle devait souffrir, mais pas à cause de moi. Un autre que moi aurait pris le même seau de purin. Cette femme, voyez-vous, était hantée de sombres et inquiétants fantômes qui déformaient parfois soudain sa vision de la vie. Voilà pourquoi je plaide la folie de ma cliente. Ce n'est pas drôle. Et c'est aussi la raison pour laquelle je conclus mon billet par cette phrase : « Je voudrais que tu sois là. Je voudrais te consoler du mal que tu m'as fait. » Car si j'ai souffert et si je souffre encore, elle a souffert aussi et elle souffrira encore dans vingt ans, dans cent ans, dans mille ans, du moins tant qu'elle aura une conscience avec les remords dont la conscience se charge volontiers chez de pareils êtres. Ma conscience, à moi, elle ne me fait pas souffrir. Je n'ai rien fait. J'aurais bien voulu avoir fait quelque chose, pour justifier ce qui m'est arrivé, le rendre moins absurde, n'avoir à m'en prendre qu'à moi-même au lieu de chercher partout le pourquoi du comment.

Je voulais, dans ce billet, parler des chats, justement, ou plutôt des nôtres, à ma femme et moi, et du mien en particulier, ce vaillant félin que j'ai vu naître, que j'ai élu parmi sept têtes toutes aussi charmantes les unes que les autres et que j'ai cru ne pas devoir abandonner lorsque j'ai décidé de m'expatrier à 5000 kilomètres de sa litière. J'aurais voulu faire comprendre à mon Polo que, s'il le veut bien, ces chats qu'il qualifie « de merde » n'étaient pas des chats, mais nos chats, et que nous avions avec eux une histoire, des anecdotes, de doux moments qui nous liaient davantage, Viviane et moi. Elle, moi et les chats, nous formions, n'en déplaise à Blaise, une famille, sauf que ce n'était pas une famille avec des enfants, ce qui ne la rend pas hideuse pour autant, ni méprisable. Je puis assurer que si ma femme et moi avions eu des enfants, de vrais enfants, je parlerais de même, et non avec dégoût, du bout du cœur. Mais je renonce à me faire comprendre d'un bougnat manifeste. Certaines choses pour lui sont trop subtiles apparemment, pour lui qui semble mettre la morale au-dessus du cœur, comme jadis Robespierre et sa clique.

6 commentaires:

  1. Ça te tenterait un petit de Golo ? Parce que ce serait le fun d'avoir une portée avant de l'opérer. La meute et les gâteux te comprennent.
    XX

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  2. Et voilà qui est bien envoyé! J'espère qu'il vous lira. J'ai eu chiens et chats toute ma vie.... jusqu'à il y a quelques mois quand le petit dernier est mort. Et ma plus grande souffrance maintenant c'est de ne plus oser en avoir car je suis assez vieille et mal fichue pour me poser la question de base: si je devais être hospitalisée, je n'aurais personne pour me les garder. C'est une souffrance et un regret de chaque jour, et je ne sais que décider.

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  3. Pourriez-vous traduire le titre?

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  4. Un petit de Golo ? Non. Ma situation est trop précaire pour reprendre déjà un animal. Mais l'idée de lui laisser avoir des petits avant de l'opérer est une bonne idée : elle sera plus calme. Une chatte doit avoir des petits au moins une fois. Et merci pour la connivence...

    PS - J'arrive pas à virer le vérificateur.

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  5. "Astiner" (obstiner), c'est s'obstiner à argumenter. Le "toé", c'est le "toi" prononcé à la manière populaire québécoise.

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  6. Monsieur Yanka,
    Je ne pensais pas que mon petit commentaire acide vous ferait cet effet, car alors je l'aurais édulcoré. Vous avez bien raison de dire que c'est ma pudeur qui m'a fait ainsi réagir. Et vous faites preuve d'un don d'extralucidité en me traitant de bougnat, car je suis en effet auvergnat (et donc ne saurait prendre le mot pour une insulte).
    Votre tristesse est sans doute sincère, et je compatis autant qu'il est possible, mais je ne comprends pas qu'on puisse s'attacher autant à des bêtes, c'est tout, et les considérer comme faisant partie de la famille, surtout quand on ajoute qu'on n'aime pas les enfants. Libre à vous de penser que je place la morale avant les sentiments. Moi je pense que c'est le contraire. La morale d'aujoiurd'hui dit qu'il faut respecter toutes les tendances, être tolérant, et, de plus en plus, que les bêtes valent bien les hommes. Mais c'est mon sentiment qui me fait dire que ce n'est pas vrai, que ce n'est pas juste, et que les enfants, c'est quand même beaucoup plus important que les chats. "Important" n'est pas le mot, bien sûr, ce que je veux dire, c'est qu'il n'y a aucun rapport entre les chats et les enfants, et que d'une certaine façon on n'a pas le droit d'être triste pour des bêtes. On peut l'être, triste, pour des bêtes, mais on ne le dit pas. Ou alors, allez en parler à ceux qui ont perdu leur enfant, pour voir.
    Mais je m'aperçois que l'acidité reprend le dessus, et je m'arrête. Si je vous lis, c'est que j'aime bien vous lire, parce que votre sensibilité me parle, pas seulement parce qu'elle m'énerve. J'interviens pour faire réagir un peu, et en plus, si ça se trouve, j'ai servi de dérivatif à votre blues.
    je vous souhaite bon courage, sincèrement.

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